Rioufoland

C’est avec un demi-sourire espiègle que j’entrai dans la salle qui allait recevoir Ivan Rioufol, le chroniqueur probablement le plus réactionnaire de France, en tournée en ce moment dans le pays afin de promouvoir son dernier livre, « La guerre civile qui vient ». Ayant vu qu’il allait honorer la ville où je vis de son passage, il ne m’a pas fallu longtemps pour décider d’aller voir la bête de près, entendant bien que cette immersion en terre très très à droite serait a minima très distrayante, voire même franchement instructive. Et sur ce dernier point, je fût en effet comblé, comme vous l’aller voir.

« Entrée libre », était-il notifié sur l’annonce, et en effet, pas de cerbères pour fouiller les sacs ni de militants chargés de repérer d’éventuels agités, j’arrivai donc un peu en avance manière de tâter le terrain et d’observer l’auditoire. Lequel était à ce moment maigrelet, je comptai 25 personnes, d’une moyenne d’âge élevée voire très élevées, où se signalait pourtant un couple de moins de 30 ans qui poussaient le stéréotype à avoir exactement les mises qu’on attendraient de gens capables de défiler contre l’avortement. Je pris place dans la salle, et regardai les gens venir au compte goutte, jusqu’à finir par constituer une petite centaine de personnes en tout. Puis Ivan Rioufol arriva, costume bleu mer et lunettes d’écailles, et s’installa sur l’estrade devant une petite table. Applaudissements enjoués dans la salle, et le chroniqueur du Figaro prit la parole.

Si on est habitué à la rhétorique rioufolesque, rien qui surprenne dans le discours qu’il a déroulé : il se présente comme un « marginal », un « franc-tireur anticonformiste » – qui émarge dans cette obscure parution confidentielle qu’est le Figaro, donc -, qui ne « fréquente pas le monde politique » – tout en étant présent au raout des droites organisé par la maire FN Robert Ménard à Béziers – et qui comme tous les réactionnaires de France est « invisibilisé dans les médias par le pouvoir socialiste ». Ne commencez pas à sursauter maintenant voyons, on en est seulement qu’à la mise en bouche. Notre intrépide refuznik se propose donc rien moins que de porter la parole de la « société civile » – i.e = les gens de droite. En politique moderne, quand quelqu’un en appelle à la « société civile », il parle des gens de droite. -, la parole de la société civile afin que de se faire le hérault de son exaspération devant l’antiracisme qui crée le racisme, devant les minorités dont il faut combattre les revendications et devant le spectre de l’islamisme et de son alliance avec une extrême-gauche totalitaire qui nous mène droit à la guerre civile.

Les phrases ci-dessus sont des verbatims au mot près, je n’invente rien.

En revanche, quelque chose frappe tout de suite à l’écoute de son discours : non le fond, mais la forme. Autant à l’écrit, Ivan Rioufol est saccadé, haché, proche d’une hystérie maniaque au point de jeter une ombre sur son équilibre intérieur, à l’oral, il est complètement posé, calme et mesuré. Certes devant une audience d’emblée acquise à sa cause, ce qui aide incontestablement à une certaine sérénité, mais il n’empêche : si on imagine un tribun vociférant et apoplectique, on se trompe lourdement. Son ton quasi patelin se contente de dérouler ce qui finit par apparaître comme au final, du simple bon sens. Rioufol est bien meilleur communicant qu’il le paraît et surtout, il sait parfaitement à qui il s’adresse et ce qu’ils veulent entendre. A rien moins que 3 reprises, il a invité et encouragé son auditoire à aller sur les forums, les blogs, les réseaux sociaux. En insistant bien sur la nécessité de cette lutte « pour la liberté d’expression » afin qu’ils expriment le point de vue de la droite qui aime la France. Rioufol pousse l’audace jusqu’à souhaiter l’apparition d’un candidat issu des réseaux sociaux, et il se pourrait bien que le futur proche lui donne raison. Par contraste, j’ai fait plusieurs meetings et rencontres avec des orateurs de gauche, à aucun moment, aucun d’entre eux n’a insisté à ce point sur l’intervention politique via Internet. Quand ils n’en parlent absolument pas, d’ailleurs. Le résultat concret peut se voir dans les commentaires en ligne de n’importe quel site : l’internet francophone est littéralement colonisé par la droite et l’extrême-droite. La nature politique a horreur du vide, et ce vide là n’avait pas vocation à le rester longtemps.

Continuant sur sa lancée, le polémiste amalgame Nuit Debout, la rupture du Ramadan, les propalestiniens, embraye sans sourciller sur l’assassinat des deux policiers par un islamiste, rebondit sur la présence sur le sol français de 5 à 10 millions d’arabomusulmans plus ou moins immigrés, puis conclut, toujours très posé, par la fustigation de l’union européenne et la nécessité de la fin du droit du sol. C’est confus ? C’est brouillon ? Ça n’a ni queue ni tête ? Absolument. Et l’auditoire est littéralement suspendu a chaque virgule qu’il prononce.

Auditoire qui l’applaudit évidemment avec enthousiasme et vient le moment des questions à la salle, on promène un micro. Première intervention : citation du Camp des saints de Jean Raspail et éloge vigoureux de Vladimir Poutine, manière sans doute de poser une ambiance. S’enchaînent deux ou trois interventions falotes, et de toute façon à ce moment précis, moi c’est autre chose qui m’intéresse.

Depuis le début des questions au public, s’est installé une sorte d’étrange tension sourde, pas insistante, mais présente. Quelque chose dans l’air plane au dessus des têtes, il y a des crispations dans certaines nuques, oh ce n’est pas le brouhaha, c’est très fluide, très léger, mais c’est présent. On sent que quelque chose n’a pas été dit depuis le début de cette rencontre et ce non dit est dans toutes les têtes.

C’est un intervenant qui craque le non exprimé, en interpellant avec politesse mais véhémence Ivan Rioufol afin qu’il se positionne franchement et appelle au soutien de Marine Le Pen, sous les applaudissements vigoureux des 2/3 de la salle. Si on avait encore un doute, on sait maintenant où on est. Et Rioufol refuse, et refuse également de dire pour qui il votera, ce qui déclenche un début de bronca.

Et c’est à ce moment là que j’ai compris qu’Ivan Rioufol était un politique de talent.

Ce que les militants FN ne peuvent pas comprendre, c’est qu’il ne faut surtout pas que Rioufol se positionne pour tel ou telle. Son rôle, et il l’a parfaitement compris, n’est pas de faire la retape pour un ou une candidate, pour tel ou tel parti : il a parfaitement compris le rejet d’une partie grandissante des français contre les partis et surfe dessus pour faire avancer son agenda. Qui est d’être une interface entre la droite « classique » et la droite nationaliste. Pas d’affiliation directe tout en tenant exactement le même message. Tout le discours d’Ivan Rioufol est dans son sous-texte : comme dit plus haut, il sait à qui il s’adresse et mieux encore, sait que ses interlocuteurs et ses lecteurs vont trier ce qu’il leur dit pour n’en retenir que ce qui les conforte et les encourage. Par exemple quand il dit « insurrection citoyenne », il retiendront : insurrection. Quand il dit « renversement démocratique de l’oligarchie », il retiendront : renversement. Quand il dit qu’il ne met pas tous les musulmans dans le même sac islamiste et qu’il faut distinguer entre la majorité qui veut s’intégrer et une minorité qu’il faut combattre, il retiendront…rien. Ou si peu. Et de toutes façon, d’abord ce qui les arrange. Le biais cognitif fonctionne ici à plein régime et il est fermement déterminé à se transformer en action politique. Et Ivan Rioufol, en politique beaucoup plus madré qu’il ne le montre, le sait parfaitement. Osons l’hypothèse : à la limite, peu importe qu’il pense vraiment tout ce qu’il dit. Créditons le d’une certaine sincérité voire d’une sincérité certaine, c’est évident ; nonobstant, il s’exprime pour un public qu’il connaît mieux que ce public ne se connaît lui même, et son travail est de l’orienter dans une direction déterminée. C’est son job, et le moins que l’on puisse dire est qu’il y parvient brillament.

C’était quand même surréaliste. Une salle de français « de souche », de droite, sinon bourgeois du moins à l’évidence installés, qui ne parlaient que d’insurrection, de résistance à l’arbitraire et de dissidence. Car soyons sérieux : jamais aucune des personnes présentes n’a rencontré ou ne rencontrera dans sa vie la moindre véritable discrimination. On ne les contrôlera jamais au faciès. On ne leur refusera jamais un appartement sous prétexte de leurs origines. Ils ne subiront jamais de ratonnades. On ne leur refusera pas un travail du fait de la couleur de leur peau.

Et me disant tout cela, je me rendis compte que tout ça c’était les faits, le concret, la réalité. Sauf que dans cette salle, on n’était pas dans la « réalité » : on était dans un autre territoire. Un autre espace physique et mental. On était à « Rioufoland ». Une réalité alternative, peuplée de citoyens qui s’abreuvent tous aux mêmes sources d’information, aux mêmes sites, aux mêmes forums, qui partagent les mêmes newletters, les mêmes éléments de langage, et dont la base psychique est le rejet viscéral de ce tout ce qui ose ne pas être comme eux. Une contrée complètement politique et orientée vers l’action politique, d’autant plus verrouillée sur ses objectifs que le réel des relations politicosociales n’a aucune prise sur elle.

Rioufoland est un pays où les gens pensent sincèrement qu’il y a 10 millions d’arabes en France. Où les gens pensent sincèrement que c’est une 5ème colonne islamiste et qu’en en virant le plus possible ça ira mieux. Où les gens pensent sincèrement que les questions identitaires prédominent sur les questions socio-économiques – ça a été exprimé tel quel ainsi par Ivan Rioufol lui-même. Où les gens pensent sincèrement qu’ils vivent un état de siège permanent et ont développé la mentalité qui va avec.

Les quelques questions qui restaient étant sans intérêt, je décidai de partir, j’en avais assez vu et entendu. J’avais vu l’animal de près, et l’animal était beaucoup plus politique que je le pensais.

Bien plus même à vrai dire que je ne le craignais.

Menaces

La pesanteur qui règne dans ce pays est suffocante et on en est qu’au début de ce cycle. J’aimerais pouvoir être plus léger, mais il semble que la légèreté se soit enfuie, elle a coulé dans le caniveau avec le sang des victimes du Bataclan, et c’est cette hémorragie qui nous affaiblit en tant que corps social. Partout que des menaces et de sombres horizons.

La menace d’une guerre qui n’ose pas se dire guerre, qui nous a été déclarée par des fous hurlants dans un désert lointain et dont la haine nous parvient dans un tribut de victimes.

La menace d’un fascisme réinventé et tellement poli qu’on le voit tous les jours à la télévision, propret, cravaté, qui s’exprime d’une voix douce et mesurée.

La menace d’une grécisation sous la férule de technocrates sans âme ni humanité, qu’ils soient à Bruxelles, Berlin ou Paris ne change rien, ce sont des clones.

Trois menaces qui se nourrissent mutuellement dans une synergie de décomposition, puisque le paupérisme nourrit le fascisme et l’islamisme, ces deux faux frères qui sont au fond très heureux de leur existence mutuelle. La peur nourrit le fascisme, qui stigmatise des populations déjà éreintées, lesquelles se tournent, surtout dans leurs franges les plus jeunes, vers les derniers qui leur promettent encore quelque chose. Et surtout : qui tiennent leurs promesses, moyens leur en étant donnés par certaines pétromonarchies réactionnaires avec lesquels nos gouvernants ne veulent surtout pas se fâcher. L’une des dernières choses que la France parvient encore à exporter étant son savoir faire militaire, il serait navrant que cette source de revenus se tarisse pour de sottes raisons de droits de l’homme et de terrorisme. Terrorisme qui déclenche de la peur, qui permet de stigmatiser, qui pousse les populations stigmatisées dans les bras des réactionnaires de là bas, ce qui encourage nos réactionnaires d’ici à être encore plus virulents, la boucle est ainsi construite et elle marche le mieux du monde. Mais n’oublions pas que cette boucle n’aurait pas de raison d’être sans le contexte politique et le délitement de tous liens et de toutes structures sous les coups lancinants des exigences néolibérales : leur dernier avatar sous la forme de l’épouvantable « Loi Travail » est une boite de Pandore dont surgiront encore, si elle passe, de nouvelles paupérisations, de nouvelles fragilités, de nouveaux désespoirs. Si on est fasciste ou islamiste, on ne peut que raisonnablement vouloir que cette loi passe. C’est du pain béni pour tous les vautours au dessus de nos têtes.

Et en face, presque rien. Du côté de notre camp, la gauche progressiste, la situation n’est même plus inquiétante, elle est dramatique. Sans doute a t-elle toujours une belle vitalité, que le phénomène Nuit Debout et les grèves en cours illustrent en étant qui plus est approuvés par l’opinion publique. Pour autant il serait illusoire de penser que le fond de la population française nous est acquis. Et sincèrement, on ne peut même pas leur en vouloir tant le spectacle qu’on leur offre est lamentable : des sectes. Voilà comment sont vues les formations politiques de notre bord par les citoyens lambdas : des sectes perdues dans des querelles byzantines et incompréhensibles. Et ce qui serait déjà problématique dans des temps plus sereins devient dramatique quand l’Histoire se cristallise : nous sommes comme des poilus dans leurs tranchées qui décideraient de s’entretuer alors que l’ennemi est sur trois fronts en même temps et déclenche offensive sur offensive. Ici il faut revenir sur ce qui est, à mon sens, le début de ce délitement. Qui est l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, laquelle a véritablement mis notre gauche en état de choc, et c’est un trauma qui n’est toujours pas passé. Sans vouloir psychologiser les phénomènes sociopolitiques, force est de constater que les symptômes généraux sont les mêmes que ceux rencontrés par les individus souffrant de stress post-traumatique : hypervigilance, sur-réactions épidermiques, agitation stérile, et incapacité à revenir sur l’origine du traumatisme. Et le parallèle est encore plus frappant avec un autre symptôme persistant : l’évitement. L’évitement qui consiste ici à ne pas vouloir, ne pas pouvoir, prendre le recul nécessaire pour commencer un processus thérapeutique. Or, cela fait déjà presque 10 ans que c’est arrivé, et il est plus que temps de se confronter à ce travail nécessaire. Car comme dans tous les cas de traumas, plus on attend avant de commencer le travail, plus le symptôme s’installe et plus il est difficile et long d’en sortir.

Ce à quoi nous devons nous atteler est de décider de fermer la séquence initiée par cette date, et de faire le tri parmi ce qu’on garde et ce dont on se débarrasse. Notre souci n’est pas de n’avoir rien à dire, il est d’avoir désormais trop à dire, n’importe comment, sur trop de sujets à la fois, dans une confusion générale qui est absolument inaudible. Il va falloir racler jusqu’à l’os pour précisément retrouver ce qui constitue notre squelette : le progressisme, matérialiste, dialectique et universaliste dont on aurait jamais dû s’éloigner. Pour ensuite y rajouter muscles nerfs et tendons de la politique, avec la peau de la modernité. Notre corps politique est malade et il faut le voir et traiter comme tel, et nul n’ignore que guérison et encore plus convalescence sont encore loin.

Nous allons devoir être médecins de nous même en étant en même temps le patient que plusieurs cancers attaquent. Le courage n’est pas ce qui manque à notre camp, c’est même sa caractéristique première. Il en faut, du courage, pour marcher dans la rue. Il en faut, du courage, pour briser le consensus et le conformisme. Il en faut, du courage, pour lancer une grève dans une boite. Il en faut du courage pour se lever contre l’arbitraire et l’injuste. Cela c’est notre ADN, c’est ce qui nous constitue. Alors il va falloir avoir ce courage particulier de se regarder sans fard, avec lucidité, et décider ce qui reste, ce qui est sauvable, ce qui est perdu, et aussi, plus cruellement, ce qu’il faut amputer.

Et c’est maintenant qu’il faut commencer.