Menaces

La pesanteur qui règne dans ce pays est suffocante et on en est qu’au début de ce cycle. J’aimerais pouvoir être plus léger, mais il semble que la légèreté se soit enfuie, elle a coulé dans le caniveau avec le sang des victimes du Bataclan, et c’est cette hémorragie qui nous affaiblit en tant que corps social. Partout que des menaces et de sombres horizons.

La menace d’une guerre qui n’ose pas se dire guerre, qui nous a été déclarée par des fous hurlants dans un désert lointain et dont la haine nous parvient dans un tribut de victimes.

La menace d’un fascisme réinventé et tellement poli qu’on le voit tous les jours à la télévision, propret, cravaté, qui s’exprime d’une voix douce et mesurée.

La menace d’une grécisation sous la férule de technocrates sans âme ni humanité, qu’ils soient à Bruxelles, Berlin ou Paris ne change rien, ce sont des clones.

Trois menaces qui se nourrissent mutuellement dans une synergie de décomposition, puisque le paupérisme nourrit le fascisme et l’islamisme, ces deux faux frères qui sont au fond très heureux de leur existence mutuelle. La peur nourrit le fascisme, qui stigmatise des populations déjà éreintées, lesquelles se tournent, surtout dans leurs franges les plus jeunes, vers les derniers qui leur promettent encore quelque chose. Et surtout : qui tiennent leurs promesses, moyens leur en étant donnés par certaines pétromonarchies réactionnaires avec lesquels nos gouvernants ne veulent surtout pas se fâcher. L’une des dernières choses que la France parvient encore à exporter étant son savoir faire militaire, il serait navrant que cette source de revenus se tarisse pour de sottes raisons de droits de l’homme et de terrorisme. Terrorisme qui déclenche de la peur, qui permet de stigmatiser, qui pousse les populations stigmatisées dans les bras des réactionnaires de là bas, ce qui encourage nos réactionnaires d’ici à être encore plus virulents, la boucle est ainsi construite et elle marche le mieux du monde. Mais n’oublions pas que cette boucle n’aurait pas de raison d’être sans le contexte politique et le délitement de tous liens et de toutes structures sous les coups lancinants des exigences néolibérales : leur dernier avatar sous la forme de l’épouvantable « Loi Travail » est une boite de Pandore dont surgiront encore, si elle passe, de nouvelles paupérisations, de nouvelles fragilités, de nouveaux désespoirs. Si on est fasciste ou islamiste, on ne peut que raisonnablement vouloir que cette loi passe. C’est du pain béni pour tous les vautours au dessus de nos têtes.

Et en face, presque rien. Du côté de notre camp, la gauche progressiste, la situation n’est même plus inquiétante, elle est dramatique. Sans doute a t-elle toujours une belle vitalité, que le phénomène Nuit Debout et les grèves en cours illustrent en étant qui plus est approuvés par l’opinion publique. Pour autant il serait illusoire de penser que le fond de la population française nous est acquis. Et sincèrement, on ne peut même pas leur en vouloir tant le spectacle qu’on leur offre est lamentable : des sectes. Voilà comment sont vues les formations politiques de notre bord par les citoyens lambdas : des sectes perdues dans des querelles byzantines et incompréhensibles. Et ce qui serait déjà problématique dans des temps plus sereins devient dramatique quand l’Histoire se cristallise : nous sommes comme des poilus dans leurs tranchées qui décideraient de s’entretuer alors que l’ennemi est sur trois fronts en même temps et déclenche offensive sur offensive. Ici il faut revenir sur ce qui est, à mon sens, le début de ce délitement. Qui est l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, laquelle a véritablement mis notre gauche en état de choc, et c’est un trauma qui n’est toujours pas passé. Sans vouloir psychologiser les phénomènes sociopolitiques, force est de constater que les symptômes généraux sont les mêmes que ceux rencontrés par les individus souffrant de stress post-traumatique : hypervigilance, sur-réactions épidermiques, agitation stérile, et incapacité à revenir sur l’origine du traumatisme. Et le parallèle est encore plus frappant avec un autre symptôme persistant : l’évitement. L’évitement qui consiste ici à ne pas vouloir, ne pas pouvoir, prendre le recul nécessaire pour commencer un processus thérapeutique. Or, cela fait déjà presque 10 ans que c’est arrivé, et il est plus que temps de se confronter à ce travail nécessaire. Car comme dans tous les cas de traumas, plus on attend avant de commencer le travail, plus le symptôme s’installe et plus il est difficile et long d’en sortir.

Ce à quoi nous devons nous atteler est de décider de fermer la séquence initiée par cette date, et de faire le tri parmi ce qu’on garde et ce dont on se débarrasse. Notre souci n’est pas de n’avoir rien à dire, il est d’avoir désormais trop à dire, n’importe comment, sur trop de sujets à la fois, dans une confusion générale qui est absolument inaudible. Il va falloir racler jusqu’à l’os pour précisément retrouver ce qui constitue notre squelette : le progressisme, matérialiste, dialectique et universaliste dont on aurait jamais dû s’éloigner. Pour ensuite y rajouter muscles nerfs et tendons de la politique, avec la peau de la modernité. Notre corps politique est malade et il faut le voir et traiter comme tel, et nul n’ignore que guérison et encore plus convalescence sont encore loin.

Nous allons devoir être médecins de nous même en étant en même temps le patient que plusieurs cancers attaquent. Le courage n’est pas ce qui manque à notre camp, c’est même sa caractéristique première. Il en faut, du courage, pour marcher dans la rue. Il en faut, du courage, pour briser le consensus et le conformisme. Il en faut, du courage, pour lancer une grève dans une boite. Il en faut du courage pour se lever contre l’arbitraire et l’injuste. Cela c’est notre ADN, c’est ce qui nous constitue. Alors il va falloir avoir ce courage particulier de se regarder sans fard, avec lucidité, et décider ce qui reste, ce qui est sauvable, ce qui est perdu, et aussi, plus cruellement, ce qu’il faut amputer.

Et c’est maintenant qu’il faut commencer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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  1. Ah t’aurais dit sarkozy toi ? Ça avais déjà commencé bien avant me semble il. Quelque part entre la décomposition du PCF et l’arrivé de le pen au deuxième tour.

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