Twitter

Si j’avais découvert la gauche et le militantisme via Internet et notamment Twitter, je n’aurais sans doute jamais milité nulle part. J’aurais même reculé d’horreur et décidé que j’allais confortablement continuer d’être un insurgé de canapé et d’aller voter de temps à autre soit pour le meilleur soit pour le moins pire. Mais une chose est certaine : la présence militante « de gauche » en virtuel est une catastrophe sans nom. Et on ne peut pas incriminer uniquement l’outil Internet et la limitation de 140 signes : allons plus loin, c’est à une véritable dégénérescence d’une pensée politique à laquelle on assiste. Et ici on va plus s’intéresser au cas de Twitter, l’autre réseau Facebook ayant un mode de fonctionnement radicalement différent.

Bien sûr et dès le départ, il y a un biais sociologique dans Twitter : autant FB est à la portée élémentaire de tout un chacun, autant la découverte et le maniement de Twitter peuvent déconcerter de prime abord. Le flux, absolument permanent, innarêtable par définition peut même rebuter et FB apparaît plus cosy, plus « familial », par opposition. Sans verser dans la sociologie sauvage, supputer que TW rassemble davantage d’urbains diplômés dans une tranche d’âge inférieure à 40 ans ne semble pourtant pas trop audacieux. Ce qui recoupe beaucoup les catégories sinon militantes, du moins quelque peu « conscientisées »puisque concernées, de près ou de loin, par les problématiques de précarité, de discriminations et d’environnement. Du coup, TW se retrouve avec une frange importante de personnes disons, de centre gauche voire très à gauche, ce qui donne une orientation certaine. Encore que ce soit en train de changer, mais on va y revenir. Et pour finir, précisons que le Twitter français – c’est d’abord celui-là dont il est question ici – est surtout et avant tout un phénomène parisien : la forte majorité des utilisateurs y est concentrée, ce qui on le voit est encore une différence notable avec FB. Politiquement, c’est très logique : Paris étant l’épicentre de la décision politique en France, les personnes les plus intéressées par ce domaine s’y retrouvent naturellement en nombre. Ensuite, cela biaise considérablement la vision de la politique qu’on peut avoir si comme beaucoup de gens sur TW on s’informe avant tout…par Twitter.

Paradoxe d’un réseau « social », TW est un vase clos absolu. Très régulièrement agitée par des conflits entre utilisateurs aussi verbalement féroces qu’ayant la portée concrète d’un combat de chiots, la « twittosphère » à de rarissimes exceptions reste entre elle, parle entre elle, de choses connues uniquement d’elle, et qui restent absolument mystérieuses et absconses au commun des mortels. Tentez l’expérience de décrire un souci ou une polémique que vous avez rencontré sur ce réseau à des gens qui n’y sont pas, ils ouvriront des yeux ronds sans rien y comprendre. On est dedans. Ou on est dehors. Et si parfois le réseau peut démontrer une utilité certaine, par exemple en dénonçant un licenciement scandaleux d’une caissière de supermarché, dans la quasi généralité des cas, ce qui se passe dans Twitter reste dans Twitter. Et n’a absolument aucune incidence concrète dans le monde réel. Et dans l’immense majorité des cas : c’est très heureux.

En fait, Twitter est une bulle, dans laquelle les gens qui y sont créent d’autres bulles. La bulle de ses followers choisis par affinités et goûts communs, sa « communauté » personnelle à usage exclusif en somme. Disons-le clairement : Twitter crée du communautarisme, d’où son investissement par des groupes minoritaires qui y créent une manière d’utopie virtuelle à défaut d’avoir les moyens, ou tout simplement réellement envie, de la créer « In Real Life ». On ne peut pas dire qu’on n’existe pas, puisqu’on est plusieurs sur Twitter à se tenir chaud ensemble. Oui, c’est un peu malsain, en effet. Parce qu’aussi, si on s’assemble par ce qu’on aime, on se rassemble encore plus par ce qu’on déteste : on peut s’indigner des mêmes choses avec ses pairs et du coup, on se sent moins seuls. Alors qu’on l’est. Seul.

Dans son livre « Croyez moi je vous mens », le lobbyiste Ryan Holiday explique que l’émotion qui se propage le plus vite et le plus fortement sur Internet, c’est l’indignation. Il omet cependant de préciser : l’indignation d’autant plus virulente et scandalisée qu’elle est limitée dans le temps. Sur Twitter, une flambée d’indignation dure en moyenne 24 heures. Rarement plus. Et on parle ici des plus spectaculaires : le flux ne s’arrête jamais, et une indignation nait, prospère, décline, et meurt, noyée dans le flux. Et puis une autre recommence, etc. Franchement, si j’étais responsable d’une de ces marques commerciales régulièrement mise en cause sur les réseaux, au lieu de sur-réagir et de souvent faire n’importe quoi, je ne ferais rien. Juste attendre que l’orage passe. Car il passe toujours. Une indignation chasse l’autre, puis une autre, puis une autre. À chaque fois des crises d’énervement d’une rare violence. Suivies de rien. Puis une crise. Suivies de etc.

On comprend ainsi qu’à ne vivre qu’au rythme de ce qui n’est rien moins que des crises d’hystérie cycliques, TW finisse par devenir particulièrement anxiogène. Certes à l’image d’une société fortement – trop – médiatisée qui ne marche qu’au flash d’infos sans recul, et le plus alarmiste possible, aussitôt remplacé par un flash encore plus alarmiste, etc. Les nerfs sont mis à rude épreuve, devant les écrans. Vaut mieux ne pas les avoir trop fragiles dès le départ. Ou alors, ce qui me semble la meilleure solution : mettre de la distance entre soi et les écrans, mais ce serait trop facile : l’écran, le flux, l’indignation, les échanges avec d’autres, et le sentiment d’être immédiatement reconnu par autrui dès qu’on tweete, finissent par créer rien moins qu’une addiction, particulièrement virulente, dont moi-même je l’avoue, j’ai été atteint. Ce fût une erreur : je vais la réparer sous peu.

Mais pour revenir à ce cybermilitantisme, c’est un peu comme si, après avoir prêché dans un parfait désert des années durant sur la nécessité absolue pour notre camp politique d’investir massivement les réseaux, j’avais, ironie, été trop bien entendu : des franges militantes entières « militent » par Internet. Et ne font absolument rien d’autre. Et encore, par militer, bon, partager un article du Monde Diplo c’est sans doute déjà quelque chose, se contenter d’être au chaud pour agonir le capitalisme et le patriarcat en moins de 140 signes apparaît quelque peu léger au vu des urgences de l’heure. Je ne dis pas que ça ne sert à rien. Je ne dis pas que le seul militantisme qui mérite reconnaissance, c’est differ du tract rectiligne à 5h du matin pétante devant les usines, le dos roide de sa conscience prolétarienne. Il me semble tout simplement qu’entre ces deux une dynamique peut exister, une dialectique même, si on veut employer des mots vintage. L’exemple Nuit Debout a d’ailleurs été une trop brève mais brillante illustration de cette possibilité. Mais justement : il faut à un moment sortir de la bulle, et sortir de la bulle dans la bulle. Déception des partis traditionnels, moment de flottement général du mouvement social qui se cherche centre et directions, repli général sur soi de toute une société, confort et complaisance de pouvoir s’exprimer sur tout et n’importe quoi en se contentant de se logger, aussi. Et c’est à craindre : surtout…

Et ici il faut aussi se demander ce qu’on appelle politique et ce qu’on appelle « gauche ». Parce que soyons clairs : si être « de gauche », c’est ce stéréotype désormais envahissant de la petite bourgeoisie semi-éduquée, semi-libertaire, à conscience écolo ma non troppo, capable de sortir de sombres énormités sur la « liberté de se prostituer » et qui hurle contre l’homophobie sauf quand elle vient des « opprimés » parce que eux tu comprends, c’est pas pareil (et en quoi ce ne serait « pas pareil » ? Comment justifier ce deux poids deux mesures sans queue ni tête ?), on ne va clairement pas être d’accord. Or, il semble que, capital culturel aidant, ce soit celle qui se taille la part belle sur les réseaux. Et sans vouloir jouer les puristes du matérialisme, cela, non. Non. Et non. Ce n’est pas être « de gauche ». C’est être néolibéral. Ce qui si c’était assumé pourrait à la rigueur passer, admettons. Mais il devient épuisant à la longue de se faire prendre des vessies libérales pour des lanternes libertaires. Ainsi de la montée en puissance d’une apologie du communautarisme et ce tous bords politiques partagés qui est un symptôme très grave du délitement actuel. On ne pourrait donc plus se supporter qu’on va toutes et tous se mettre dans nos petits bantoustans et de chanter les louanges d’un modèle américain complètement fantasmé, lequel modèle en terme d’intégration des populations y compris minoritaires ferait mieux de baisser d’un ton quand on voit ses résultats catastrophiques. Mais cela c’est la réalité. Et sur Internet, on a pas besoin de la réalité. Même, souvent, elle en devient nuisible, cette vilaine.

Il est douteux que Twitter existe encore d’ici deux ans, et c’est tant mieux. Pour les personnes qui s’y sont réfugiées au lieu que d’affronter le monde réel, le choc risque d’être un peu brutal, certes. Pour moi, je vais clore d’ici peu cette expérience. Avec d’autant plus d’empressement que comme dit plus haut, la population qui y vit est en train de changer, et que l’extrême droite semble avoir compris le potentiel d’épanchement de rage et de haine de ce réseau. Et dans ce domaine précis, avec la meilleure volonté du monde, on ne pourra jamais les battre.

Les gens ne vont pas bien, en ce moment. Alors ils se réfugient dans le virtuel, pour se consoler et pour gueuler. Les réseaux sociaux sont déjà difficiles à vivre pour peu qu’on ait un peu de sensibilité. D’ici peu, ils vont devenir l’enfer.

RT si C trist

 

bubble

La tour Eiffel, le patriotisme, et moi.

Chaque fois que je vais à Paris, je ne manque jamais de faire un détour pour contempler, de près ou de loin, cet incroyable et improbable monument qu’est la tour Eiffel. Il paraît que les parisiens en sont blasés et c’est normal : d’où qu’ils soient ils ne peuvent pas ne pas la voir. Mais c’est autre chose je crois qu’un simple sentiment de provincial ébloui par la capitale, me concernant. Je suis fasciné par cette tour et je pourrais la regarder des heures durant. Sans d’ailleurs très bien comprendre la raison de cette fascination, après tout pourquoi elle plutôt qu’autre chose, ce ne sont pas les splendeurs qui manquent, spécialement à Paris. Mais voilà : la tour Eiffel et elle spécifiquement me procure un sentiment, une émotion, que d’autres monuments ne me déclenchent pas. Et plus étrange encore, et là j’ai même quelque gêne à l’avouer : c’est devant elle et seulement devant elle que je me sens investi de ce sentiment parfaitement étranger le reste du temps : me sentir fier d’être français…

C’est vraiment singulier : seulement en face de cette tour se réveille un sentiment patriote qui est chez moi dans mon quotidien particulièrement assoupi. J’ai toujours considéré les manifestations de fierté tricolore et de proclamation enthousiaste d’être « français », au mieux comme d’amusantes billevesées, au pire comme d’embarrassantes imbécillités. La naissance sur un sol particulier ne tenant qu’au hasard le plus absolu qui soit, c’est comme si on se mettait à brâmer d’être absolument enchanté d’avoir été le jouet d’un hasard parfaitement aléatoire, et décider en toute conscience que ce hasard ci a décidément bien fait les choses de vous faire naître ici – pays de toutes les grâces et beautés – plutôt que chez les autres – qui sont sympathiques mais quand même beaucoup moins. C’est absurde et ça n’a aucun sens. Des gens s’entretuent là dessus depuis des milliers d’années. Que voulez vous que je vous dise, à la fin. Autant dire qu’en ce 14 juillet, je regarde ces manifestations de fier-de-la-France avec une distance clinique.

Et semble t-il je n’ai pas fini de hausser un sourcil circonspect, puisque maintenant c’est jusque dans la gauche qu’on fait assaut de patriotisme et c’est à celle et celui qui proclamera le plus haut et fort son amour de la patrie, et son attachement à la Nation. Le ministre des Armées de poser tout sourire dans Valeurs Actuelles en affirmant que « La patrie est de retour » sur fond de roides chars d’assaut, et Raquel Garrido du Parti de Gauche de tweeter : « La question #patriotique et la définition de notre #nation sera au coeur du débat en 2017 ». Bigre. Sans doute que l’extension de la couverture de la Sécurité sociale et la lutte acharnée contre la fraude fiscale ne sont pas à même de touche le coeur meurtri des masses en ce jour de commémoration. Ou bien, et c’est plus probable, il s’agit d’une inflexion du discours à visées électoralistes, à moins d’un an d’une présidentielle qui s’annonce particulièrement cruelle. Et où l’on va voir que gauche de gouvernement et gauche radicale se trompent lourdement en empruntant cette impasse cocardière.

Car comment ne pas voir ces fortes déclaration d’amour à la France comme des tentatives de ramener dans le giron républicain ces fameux électeurs « égarés » car trop tentés par les sirènes nationalistes. Et si en effet il est plus qu’inquiétant de voir des pans entiers de la population devenir hypnotisés par les sirènes fascisantes, il n’est pas du tout certain que les titiller sur le drapeau va les convaincre de leur erreur. Tout simplement parce que eux-même ne sont absolument pas convaincus que ça en soit une, d’erreur. Ça fait tout de même près de 40 ans qu’ils sont « égarés » ces électeurs, et si ça a sans doute été le cas au début, lors de ce qu’on définissait comme un « vote de protestation », on est désormais clairement dans l’étape d’après : le vote d’adhésion. Et ce depuis plus de 10 années, tout de même. Il faudra tout simplement comprendre que ces électeurs en sont plus égarés du tout, et que au contraire : ils savent très bien là où ils sont. Et malheureusement, ils s’y trouvent fort bien.

Se mettre à tout soudain parler de patrie et de nation quand on est de gauche indique surtout un complet manque d’analyse politique de la réalité. Ceux de droite ne seront pas convaincus, parce qu’ils baignent depuis toujours dans la culture du petit doigt sur la couture du pantalon et préféreront logiquement l’original à la copie ; ceux de gauche attendent tout autre chose et on aura beau évoquer les mânes de ce pauvre Jaurès, si d’aucun tout bords confondus peuvent éprouver ponctuellement un frisson bleu blanc rouge lors de rencontres footballistiques, il en va tout autrement quand ils s’agit de qu’on espère de son propre camp politique, y compris dans son acceptation la plus large. Et qu’il y a sans doute d’autres priorités de l’heure que brandir un petit drapeau en plastique acheté 2 euros à Décathlon.

On voit la volonté sous-jacente de la manœuvre : comment faire commun et rassembler une population blessée et meurtrie par trop d’angoisses et de peurs. Et on prend logiquement ce qui semble le plus évident, le plus immédiat : malgré nos différences nous restons tous français blablabla, et faisons corps en ces temps d’incertitudes blablabla. Et sans aucun doute, vouloir rassembler une population de plus en plus divisée et morcelée procède d’une bonne intention. Mais pas comme ça. Pas avec ces symboles là. Et surtout, pas de cette façon, trop théâtrale et qui ne parlera en rien à notre camp politique.

Qu’on puisse se sentir patriote, fier d’être français, pourquoi pas. C’est après tout un très beau pays, d’une Histoire fabuleusement riche, capable du meilleur comme du pire, bref : un pays, quoi. Espérer qu’un sursaut sur l’air de la Marseillaise va panser des blessures béantes, désolé, mais ça sent au mieux le désespoir. Au pire la complète déconnexion de la réalité.

Même si, on dira ce qu’on voudra : la tour Eiffel, merde. Ça a quand même de la gueule.

 

Trudeau

Gendre idéal. Ce sont les premiers mots qui viennent à l’esprit quand on voit les images de Justin Trudeau, nouveau et sémillant premier ministre du Canada, lequel avait bien besoin d’un vent de renouveau après l’étouffant mandat de Stephen Harper. Pour vous situer ce dernier, il perpétua cette habituelle tradition de droite conservatrice consistant en ce délicat mélange de sectarisme politique, de mépris absolu de tout ce qui ne lui ressemble pas et autres détournement d’argent public. La droite reste la même quelles que soient les latitudes, toujours bornée et partout égoïste, et on lui sait gré d’offrir de sains et robustes points de repères intangibles dans ce monde perpétuellement mouvant. Trudeau, par saisissant contraste est cool. Ou en tout cas, il nous est – remarquablement bien – vendu comme tel : cool. Un premier ministre ex-professeur de snowboard, voilà qui change des vieilles rascasses politicardes qui hantent les couloirs des assemblées. Enfin, cool, il convient d’être plus précis : il est, plus exactement, “postmoderne”, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

D’abord, qu’est-ce que “postmoderne” ? On pourra tenter une définition par cette sorte de politique très concernée par la mise en avant du sociétal et des droits des individus, tout en ne voyant guère au fond d’inconvénients au néolibéralisme. Si vous voulez une comparaison parlante, la chanteuse américaine Beyoncé est résolument postmoderne, de ce point de vue : se définissant comme féministe et prenant vigoureusement la défense des Noirs américains brutalisés, dans une démarche dont il n y a nul lieu de douter de la sincérité, ce positionnement politique lui sert en même temps de campagne de marketing d’une redoutable efficacité. Les convictions servent aussi à vendre des disques et des vêtements : “win-win situation”, donc. Même si les vêtements vendus sous la marque de la chanteuse sont eux fabriqués dans des sweatshops du Sri-Lanka par des ouvrières payées 4$ par jour ; autant pour le féminisme. Mais la postmodernité parvient très bien à cliver ces menues contradictions, c’est d’ailleurs un de ses symptômes : la main gauche des médias et de la fabrication de l’image fait oublier ce que la main droite du business fait en sourdine.

Ainsi, on a tous vu ces images de Justin Trudeau au premier rang de la Gay Pride de Toronto et de fait, quel puissant symbole : la première fois qu’un Premier Ministre canadien y participe, et on risque d’attendre encore longtemps qu’un Président de la République française ose la même chose. C’est qu’en France, il y a un électorat recroquevillé sur ses préjugés qu’il s’agit de ne pas froisser, n’est-ce pas. Et c’est vrai que ce sont des images fortes et belles qu’on a vues, aussi fortes et belles que le beau Justin accueillant avec le sourire des réfugiés syriens. Et là aussi, cruel, terriblement cruel contraste avec nous, avec ce gouvernement socialiste hypocrite qui ne se décide ni à garder les malheureux échoués sur nos côtes, ni à s’en débarrasser ailleurs, créant ainsi des poches de désespoir ne demandant qu’à exploser sous le regard gourmand et reconnaissant du FN qui n’en demandait pas tant. On en viendrait même à vouloir être annexés par le si sympa Canada, émerveillés qu’on puisse l’être par de si belles et fortes images.

En revanche, il y a un point sur lequel France et Canada peuvent très bien se rejoindre : la vente d’armement à l’Arabie saoudite. Ici, pas d’images. Mais bon, la signature de ventes de blindés pour 14 milliards de dollars, ça ne fait pas un joli tweet. Et puis ça ne fait rêver personne. Encore moins les yéménites qui risquent de voir d’un peu trop près les chars canadiens, mais qui s’intéresse à eux, franchement. Le postmoderne est décidément plein de paradoxes : premier politique de plan international dans une Gay Pride, d’un gouvernement qui vend des armes à des pays où l’homosexualité est condamnée comme crime. Mais pointer ça serait pire que chafouin : ce serait “pas cool”. On fait un selfie avec Justin ?

Postmoderne. D’un côté l’accueil de réfugiés, de l’autre le business qui en créera d’autres. D’un côté la Pride, de l’autre la signature de l’accord de libre-échange CETA avec l’Europe. Et même pas Tartuffe, Trudeau est certainement complètement sincère dans sa défense des minorités et sa volonté de donner asile aux Syriens. Comme dit plus haut, c’est précisément la marque de fabrique de la politique postmoderne : les droits des individus, et le business. Défendre les droits, c’est sympa cool et coloré, le business c’est ennuyeux et c’est terne. On comptera donc sur le département marketing pour emballer tout ça dans un joli ruban rose et le vendre aux réseaux sociaux qui adorent qu’on leur raconte des histoires. Entendons nous bien, Trudeau n’est pas le premier, non plus que le dernier, à employer à outrance un storytelling ravageur qui vise à d’abord emporter les coeurs en laissant de côté les cerveaux ; en revanche, on est en droit d’avoir un plissement un peu écœuré à la commissure des lèvres en constatant que le marketing a entièrement phagocyté le politique. Et que ce qu’on nous vend comme de la gauche est en définitive du centre-droit. C’est pas qu’on soit bégueule. C’est juste qu’au bout d’un moment c’est agaçant.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : évidemment que le geste d’accueillir 25 000 réfugiés est magnifique et leur a littéralement sauvé la vie. Evidemment que l’extension des droits LGBT ne peut être qu’une bonne chose. Nul ici ne le nie. Ce qui est déplaisant, c’est de voir cette politique de courte vue basée avant tout sur ce qui se passe chez soi – et devant des caméras de préférence – en occultant soigneusement les à côtés les plus douteux du moment qu’ils se passent en catimini et surtout : loin des images. Realpolitik  d’un côté, petit coeur avec les doigts de l’autre : le politique postmoderne a de fait parfaitement compris son époque, où n’existe que ce qui est visuel et où la réalité se construit et se déconstruit avec des hashtags. Sans doute que ça a toujours existé, et Alexandre de Macédoine pour n’en citer qu’un des plus illustres savait se mettre en scène quand il s’agissait de vanter ses propres mérites. Or, nous ne sommes plus à l’époque antique, et on pourrait espérer, en vain semble t-il, que le public éduqué du 21ème siècle soit plus difficile quand aux prestations de nos acteurs politiques.

Mais vous savez ce que c’est : les gens sont des enfants, au fond, et ils adorent qu’on leur raconte des histoires.

 

JustinTreadeauHearthands-660x3301

 

 

La politique

Longtemps j’ai eu foi en la politique et il ne serait pas sincère d’ailleurs de prétendre que je n’y crois plus. Simplement, et je pense ce sentiment partagé par beaucoup dans notre camp, je ressens cette terrible fatigue. Ce goût dans la bouche qui fait plisser les lèvres. Cet au-delà de l’àquoibonisme, puisque l’àquoibonisme est, et je pense ici parler en notre nom à toutes et tous, largement dépassé depuis longtemps.

Quand j’écris ces lignes, les élections présidentielles de 2017 seront dans moins d’un an, et un an ça passe vite. Terriblement vite. Et nulle part que se tourne le regard il ne se trouve de raisons d’être optimiste. Il reste donc à assumer sinon le pessimisme du moins la lucidité : 2017 est foutu pour la gauche radicale, critique, gauche de gauche, comme vous préférez l’appeler. NPA et LO verront dans leurs scores confidentiels la preuve qu’ils ont raison de se replier dans leurs micro-coquilles, Mélenchon se présentera peut-être en tonitruant à sa manière habituelle, même si j’ai le soupçon que lui aussi sait que c’est mort et que son éventuelle candidature ne servira qu’à ramasser les restes pour préparer la suite. Quant à un mouvement « spontané » de « citoyens », excusez moi mais on essaie de parler politique, ici.

Je ne supporte plus ce terme de « citoyens ». Je ne l’ai d’ailleurs jamais aimé, avec sa façon de niveler chaque habitant de la Cité dans une égalité complètement imaginaire : comme si il y avait quoi que ce soit de commun entre la femme de ménage d’Emmanuel Macron et Emmanuel Macron lui-même. Tous deux « citoyens », tous deux à un million d’années lumières dans leurs réalités sociales. « Citoyens » aussi comme un appel à des mânes glorieuses et lointaines, comme si allait resurgir l’esprit de la Convention dans la France au 31 millions d’inscrits sur Facebook. Cet acharnement à regarder dans le rétroviseur en dit d’ailleurs fort long : quand on ne sait pas inventer l’avenir on se raccroche de plus en plus fort au passé. Et ce n’est pas que l’affaire de notre camp : c’est toute la société qui se fige, sidérée et paralysée en attendant ce on ne sait quoi qui sera forcément négatif. Même ceux, surtout ceux d’ailleurs, qui se prétendent les plus « modernes » ont le regard rivé sur la passé ; ainsi Manuel Valls tenant absolument à faire passer son inique Loi Travail, espérant rester dans l’Histoire comme aussi ferme que Blair, Schroeder…ou Thatcher l’ont été. Il ne sera que celui qui aura pavé la route du Front National mais il est trop orgueilleux et trop borné pour le voir. Il faut croire que l’époque a les politiciens qu’elle mérite, de ce point de vue, les nôtres sont pleinement au diapason.

Mais nous mêmes, en toute honnêteté, pouvons nous nous exclure de tout ça ? Sans flagellation inutile, mais avec la froideur du constat : tous les rendez-vous ont été ratés, et nous marquons le coup, dansant d’un pied sur l’autre sans trop savoir quoi faire, vers qui se tourner, et surtout très occupés à nous engueuler nous mêmes.

Nous vivons entre nous et ne vivons plus qu’entre nous. Le plus flagrant symptôme est cette indignation automatique qui sert désormais de cri de ralliement pour tout et n’importe quoi. On s’indigne. D’abord parce que, certes, il y a matière à et ô combien. Mais aussi – et je soupçonne : surtout – pour se rassurer. Pour se dire dans l’entre soi politisé à quel point on est très très indignés. Oh la la. Et les grands appels vibrant à la « démocratie », également. Ça c’est la spécialité d’Edwy Plenel, on peut même dire qu’à force de l’utiliser il a fait une OPA sur le concept. Je ne suis plus abonné à Médiapart. Je ne supporte plus ce ton de Chevaliers Blancs qui vont t’expliquer à longueur de temps à quel point eux sont purs et parfaits. Ce démocratisme niaiseux me donne une vague nausée et je suis très soucieux de mon bien-être. D’ailleurs je ne fréquente plus de militants. Je préfère encore côtoyer des lambdas dépolitisés que le milieu militant qui tourne en boucle. En boucles au pluriel, d’ailleurs, chaque milieu dans sa propre boucle et uniquement obsédé par elle.

C’est une régression, puisqu’à un moment il faut appeler les choses par leur nom. Régression, ce retour de l’obsession du « local », du « petit », comme si quoique ce soi allait changer en cultivant des poireaux bios. Régression, de clamer qu’on ira plus jamais voter, tous pourris, blablabla, les mêmes qui verseront des larmes quand Marine Le Pen sera au deuxième tour en se tordant les mains sur l’air de « mais qu’est-ce qui s’est passé ??? ». Il se sera passé que les réactionnaires sont cons, et ne se posent pas de questions : ils votent. Régression, ces nouvelles politiques « identitaires », importation directe des campus américains comme si la France de 2016 était l’Amérique de Berkeley.  Sublimer ses névroses en les dépassant dans la politique est une chose, baser des politiques sur des névroses d’identités en est une toute autre, et voir une certaine gauche paumée se ruer là dedans est le signes que beaucoup ont perdu plus que des repères. Quand on en vient, comme certains, à estimer que Charlie Hebdo l’ont quand même « un peu mérité », ça porte un nom. Trahison.

Et clairement, en toute simplicité, notre plus gros problème est qui nous manquons de politique. En en faisant et en ne pensant qu’à ça. Et pourtant nous en manquons, terriblement. C’est ce manque qui nous ronge. Puisque si on prend la définition de « politique », au sens de ce qui est relatif à la vie de la Cité et comment on l’envisage, c’est à dire en reconnaissant et acceptant les luttes de pouvoirs qui y sont inhérentes, on reconnaîtra qu’on en est fort loin. Fort loin de ce qui fait « masse », de ce qui relie au sens large. On me pardonnera – ou on ne me pardonnera pas, ce qui très franchement m’indiffère – cette comparaison, mais la racine de « religion » est le latin « religare » : relier. Pas « croire » : relier. Ce qui relie les uns avec les autres. Ce qui fait sens pour l’ensemble.

Nous sommes très croyants, de ce point de vue. Mais de bien piètres pratiquants.