La politique

Longtemps j’ai eu foi en la politique et il ne serait pas sincère d’ailleurs de prétendre que je n’y crois plus. Simplement, et je pense ce sentiment partagé par beaucoup dans notre camp, je ressens cette terrible fatigue. Ce goût dans la bouche qui fait plisser les lèvres. Cet au-delà de l’àquoibonisme, puisque l’àquoibonisme est, et je pense ici parler en notre nom à toutes et tous, largement dépassé depuis longtemps.

Quand j’écris ces lignes, les élections présidentielles de 2017 seront dans moins d’un an, et un an ça passe vite. Terriblement vite. Et nulle part que se tourne le regard il ne se trouve de raisons d’être optimiste. Il reste donc à assumer sinon le pessimisme du moins la lucidité : 2017 est foutu pour la gauche radicale, critique, gauche de gauche, comme vous préférez l’appeler. NPA et LO verront dans leurs scores confidentiels la preuve qu’ils ont raison de se replier dans leurs micro-coquilles, Mélenchon se présentera peut-être en tonitruant à sa manière habituelle, même si j’ai le soupçon que lui aussi sait que c’est mort et que son éventuelle candidature ne servira qu’à ramasser les restes pour préparer la suite. Quant à un mouvement « spontané » de « citoyens », excusez moi mais on essaie de parler politique, ici.

Je ne supporte plus ce terme de « citoyens ». Je ne l’ai d’ailleurs jamais aimé, avec sa façon de niveler chaque habitant de la Cité dans une égalité complètement imaginaire : comme si il y avait quoi que ce soit de commun entre la femme de ménage d’Emmanuel Macron et Emmanuel Macron lui-même. Tous deux « citoyens », tous deux à un million d’années lumières dans leurs réalités sociales. « Citoyens » aussi comme un appel à des mânes glorieuses et lointaines, comme si allait resurgir l’esprit de la Convention dans la France au 31 millions d’inscrits sur Facebook. Cet acharnement à regarder dans le rétroviseur en dit d’ailleurs fort long : quand on ne sait pas inventer l’avenir on se raccroche de plus en plus fort au passé. Et ce n’est pas que l’affaire de notre camp : c’est toute la société qui se fige, sidérée et paralysée en attendant ce on ne sait quoi qui sera forcément négatif. Même ceux, surtout ceux d’ailleurs, qui se prétendent les plus « modernes » ont le regard rivé sur la passé ; ainsi Manuel Valls tenant absolument à faire passer son inique Loi Travail, espérant rester dans l’Histoire comme aussi ferme que Blair, Schroeder…ou Thatcher l’ont été. Il ne sera que celui qui aura pavé la route du Front National mais il est trop orgueilleux et trop borné pour le voir. Il faut croire que l’époque a les politiciens qu’elle mérite, de ce point de vue, les nôtres sont pleinement au diapason.

Mais nous mêmes, en toute honnêteté, pouvons nous nous exclure de tout ça ? Sans flagellation inutile, mais avec la froideur du constat : tous les rendez-vous ont été ratés, et nous marquons le coup, dansant d’un pied sur l’autre sans trop savoir quoi faire, vers qui se tourner, et surtout très occupés à nous engueuler nous mêmes.

Nous vivons entre nous et ne vivons plus qu’entre nous. Le plus flagrant symptôme est cette indignation automatique qui sert désormais de cri de ralliement pour tout et n’importe quoi. On s’indigne. D’abord parce que, certes, il y a matière à et ô combien. Mais aussi – et je soupçonne : surtout – pour se rassurer. Pour se dire dans l’entre soi politisé à quel point on est très très indignés. Oh la la. Et les grands appels vibrant à la « démocratie », également. Ça c’est la spécialité d’Edwy Plenel, on peut même dire qu’à force de l’utiliser il a fait une OPA sur le concept. Je ne suis plus abonné à Médiapart. Je ne supporte plus ce ton de Chevaliers Blancs qui vont t’expliquer à longueur de temps à quel point eux sont purs et parfaits. Ce démocratisme niaiseux me donne une vague nausée et je suis très soucieux de mon bien-être. D’ailleurs je ne fréquente plus de militants. Je préfère encore côtoyer des lambdas dépolitisés que le milieu militant qui tourne en boucle. En boucles au pluriel, d’ailleurs, chaque milieu dans sa propre boucle et uniquement obsédé par elle.

C’est une régression, puisqu’à un moment il faut appeler les choses par leur nom. Régression, ce retour de l’obsession du « local », du « petit », comme si quoique ce soi allait changer en cultivant des poireaux bios. Régression, de clamer qu’on ira plus jamais voter, tous pourris, blablabla, les mêmes qui verseront des larmes quand Marine Le Pen sera au deuxième tour en se tordant les mains sur l’air de « mais qu’est-ce qui s’est passé ??? ». Il se sera passé que les réactionnaires sont cons, et ne se posent pas de questions : ils votent. Régression, ces nouvelles politiques « identitaires », importation directe des campus américains comme si la France de 2016 était l’Amérique de Berkeley.  Sublimer ses névroses en les dépassant dans la politique est une chose, baser des politiques sur des névroses d’identités en est une toute autre, et voir une certaine gauche paumée se ruer là dedans est le signes que beaucoup ont perdu plus que des repères. Quand on en vient, comme certains, à estimer que Charlie Hebdo l’ont quand même « un peu mérité », ça porte un nom. Trahison.

Et clairement, en toute simplicité, notre plus gros problème est qui nous manquons de politique. En en faisant et en ne pensant qu’à ça. Et pourtant nous en manquons, terriblement. C’est ce manque qui nous ronge. Puisque si on prend la définition de « politique », au sens de ce qui est relatif à la vie de la Cité et comment on l’envisage, c’est à dire en reconnaissant et acceptant les luttes de pouvoirs qui y sont inhérentes, on reconnaîtra qu’on en est fort loin. Fort loin de ce qui fait « masse », de ce qui relie au sens large. On me pardonnera – ou on ne me pardonnera pas, ce qui très franchement m’indiffère – cette comparaison, mais la racine de « religion » est le latin « religare » : relier. Pas « croire » : relier. Ce qui relie les uns avec les autres. Ce qui fait sens pour l’ensemble.

Nous sommes très croyants, de ce point de vue. Mais de bien piètres pratiquants.

 

Shares 0

2 Thoughts.

  1. Assez OK avec tout, y compris de fuir les militants qui en sont encore à délivrer des certificats de pureté idéologique (et donc à encore plus dégarnir leurs rangs) ou sur le repli sur le local qui est bien ce qu’il dit : un repli, une retraite, une débandade, voire une reddition complète sur l’air de : « j’ai assez donné : après moi, la fin du monde, débrouillez-vous et laissez-moi cultiver mon jardin ».
    Oui, il y a tout ça.
    Mais il y a surtout que le sens politique a été perdu en haut. Valls, il s’en branle de laisser sa trace de pneu dans l’Histoire et ses potes avec lui. Les gars, la postérité, le sens politique, la société, tout ça, ils s’en foutent, ce n’est pas leur agenda. Leur agenda, c’est celui de leurs maitres, de ceux qui leur ont payé la campagne et qui comptent bien avoir un retour sur investissement, ceux qui leur assureront une carrière et une retraite dorée dans une banque ou une multinationale qu’ils dirigent.
    Ce sont des valets, des larbins, ils sont là pour appliquer le programme de leurs commanditaires : leur transférer tout le pouvoir, assurer leur impunité, modeler la société à leur image, à leurs besoins, au détriment de tous les autres et gérer les surnuméraires à leur place…

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *