La tour Eiffel, le patriotisme, et moi.

Chaque fois que je vais à Paris, je ne manque jamais de faire un détour pour contempler, de près ou de loin, cet incroyable et improbable monument qu’est la tour Eiffel. Il paraît que les parisiens en sont blasés et c’est normal : d’où qu’ils soient ils ne peuvent pas ne pas la voir. Mais c’est autre chose je crois qu’un simple sentiment de provincial ébloui par la capitale, me concernant. Je suis fasciné par cette tour et je pourrais la regarder des heures durant. Sans d’ailleurs très bien comprendre la raison de cette fascination, après tout pourquoi elle plutôt qu’autre chose, ce ne sont pas les splendeurs qui manquent, spécialement à Paris. Mais voilà : la tour Eiffel et elle spécifiquement me procure un sentiment, une émotion, que d’autres monuments ne me déclenchent pas. Et plus étrange encore, et là j’ai même quelque gêne à l’avouer : c’est devant elle et seulement devant elle que je me sens investi de ce sentiment parfaitement étranger le reste du temps : me sentir fier d’être français…

C’est vraiment singulier : seulement en face de cette tour se réveille un sentiment patriote qui est chez moi dans mon quotidien particulièrement assoupi. J’ai toujours considéré les manifestations de fierté tricolore et de proclamation enthousiaste d’être « français », au mieux comme d’amusantes billevesées, au pire comme d’embarrassantes imbécillités. La naissance sur un sol particulier ne tenant qu’au hasard le plus absolu qui soit, c’est comme si on se mettait à brâmer d’être absolument enchanté d’avoir été le jouet d’un hasard parfaitement aléatoire, et décider en toute conscience que ce hasard ci a décidément bien fait les choses de vous faire naître ici – pays de toutes les grâces et beautés – plutôt que chez les autres – qui sont sympathiques mais quand même beaucoup moins. C’est absurde et ça n’a aucun sens. Des gens s’entretuent là dessus depuis des milliers d’années. Que voulez vous que je vous dise, à la fin. Autant dire qu’en ce 14 juillet, je regarde ces manifestations de fier-de-la-France avec une distance clinique.

Et semble t-il je n’ai pas fini de hausser un sourcil circonspect, puisque maintenant c’est jusque dans la gauche qu’on fait assaut de patriotisme et c’est à celle et celui qui proclamera le plus haut et fort son amour de la patrie, et son attachement à la Nation. Le ministre des Armées de poser tout sourire dans Valeurs Actuelles en affirmant que « La patrie est de retour » sur fond de roides chars d’assaut, et Raquel Garrido du Parti de Gauche de tweeter : « La question #patriotique et la définition de notre #nation sera au coeur du débat en 2017 ». Bigre. Sans doute que l’extension de la couverture de la Sécurité sociale et la lutte acharnée contre la fraude fiscale ne sont pas à même de touche le coeur meurtri des masses en ce jour de commémoration. Ou bien, et c’est plus probable, il s’agit d’une inflexion du discours à visées électoralistes, à moins d’un an d’une présidentielle qui s’annonce particulièrement cruelle. Et où l’on va voir que gauche de gouvernement et gauche radicale se trompent lourdement en empruntant cette impasse cocardière.

Car comment ne pas voir ces fortes déclaration d’amour à la France comme des tentatives de ramener dans le giron républicain ces fameux électeurs « égarés » car trop tentés par les sirènes nationalistes. Et si en effet il est plus qu’inquiétant de voir des pans entiers de la population devenir hypnotisés par les sirènes fascisantes, il n’est pas du tout certain que les titiller sur le drapeau va les convaincre de leur erreur. Tout simplement parce que eux-même ne sont absolument pas convaincus que ça en soit une, d’erreur. Ça fait tout de même près de 40 ans qu’ils sont « égarés » ces électeurs, et si ça a sans doute été le cas au début, lors de ce qu’on définissait comme un « vote de protestation », on est désormais clairement dans l’étape d’après : le vote d’adhésion. Et ce depuis plus de 10 années, tout de même. Il faudra tout simplement comprendre que ces électeurs en sont plus égarés du tout, et que au contraire : ils savent très bien là où ils sont. Et malheureusement, ils s’y trouvent fort bien.

Se mettre à tout soudain parler de patrie et de nation quand on est de gauche indique surtout un complet manque d’analyse politique de la réalité. Ceux de droite ne seront pas convaincus, parce qu’ils baignent depuis toujours dans la culture du petit doigt sur la couture du pantalon et préféreront logiquement l’original à la copie ; ceux de gauche attendent tout autre chose et on aura beau évoquer les mânes de ce pauvre Jaurès, si d’aucun tout bords confondus peuvent éprouver ponctuellement un frisson bleu blanc rouge lors de rencontres footballistiques, il en va tout autrement quand ils s’agit de qu’on espère de son propre camp politique, y compris dans son acceptation la plus large. Et qu’il y a sans doute d’autres priorités de l’heure que brandir un petit drapeau en plastique acheté 2 euros à Décathlon.

On voit la volonté sous-jacente de la manœuvre : comment faire commun et rassembler une population blessée et meurtrie par trop d’angoisses et de peurs. Et on prend logiquement ce qui semble le plus évident, le plus immédiat : malgré nos différences nous restons tous français blablabla, et faisons corps en ces temps d’incertitudes blablabla. Et sans aucun doute, vouloir rassembler une population de plus en plus divisée et morcelée procède d’une bonne intention. Mais pas comme ça. Pas avec ces symboles là. Et surtout, pas de cette façon, trop théâtrale et qui ne parlera en rien à notre camp politique.

Qu’on puisse se sentir patriote, fier d’être français, pourquoi pas. C’est après tout un très beau pays, d’une Histoire fabuleusement riche, capable du meilleur comme du pire, bref : un pays, quoi. Espérer qu’un sursaut sur l’air de la Marseillaise va panser des blessures béantes, désolé, mais ça sent au mieux le désespoir. Au pire la complète déconnexion de la réalité.

Même si, on dira ce qu’on voudra : la tour Eiffel, merde. Ça a quand même de la gueule.

 

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  1. comme disait Brassens ou son père – je crois, pas certain- d’accord pour la tour eiffel mais pas ici . Et la charpente de la statue de la liberté c’est eiffel .
    Bises @donjuan_dvro

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