Twitter

Si j’avais découvert la gauche et le militantisme via Internet et notamment Twitter, je n’aurais sans doute jamais milité nulle part. J’aurais même reculé d’horreur et décidé que j’allais confortablement continuer d’être un insurgé de canapé et d’aller voter de temps à autre soit pour le meilleur soit pour le moins pire. Mais une chose est certaine : la présence militante « de gauche » en virtuel est une catastrophe sans nom. Et on ne peut pas incriminer uniquement l’outil Internet et la limitation de 140 signes : allons plus loin, c’est à une véritable dégénérescence d’une pensée politique à laquelle on assiste. Et ici on va plus s’intéresser au cas de Twitter, l’autre réseau Facebook ayant un mode de fonctionnement radicalement différent.

Bien sûr et dès le départ, il y a un biais sociologique dans Twitter : autant FB est à la portée élémentaire de tout un chacun, autant la découverte et le maniement de Twitter peuvent déconcerter de prime abord. Le flux, absolument permanent, innarêtable par définition peut même rebuter et FB apparaît plus cosy, plus « familial », par opposition. Sans verser dans la sociologie sauvage, supputer que TW rassemble davantage d’urbains diplômés dans une tranche d’âge inférieure à 40 ans ne semble pourtant pas trop audacieux. Ce qui recoupe beaucoup les catégories sinon militantes, du moins quelque peu « conscientisées »puisque concernées, de près ou de loin, par les problématiques de précarité, de discriminations et d’environnement. Du coup, TW se retrouve avec une frange importante de personnes disons, de centre gauche voire très à gauche, ce qui donne une orientation certaine. Encore que ce soit en train de changer, mais on va y revenir. Et pour finir, précisons que le Twitter français – c’est d’abord celui-là dont il est question ici – est surtout et avant tout un phénomène parisien : la forte majorité des utilisateurs y est concentrée, ce qui on le voit est encore une différence notable avec FB. Politiquement, c’est très logique : Paris étant l’épicentre de la décision politique en France, les personnes les plus intéressées par ce domaine s’y retrouvent naturellement en nombre. Ensuite, cela biaise considérablement la vision de la politique qu’on peut avoir si comme beaucoup de gens sur TW on s’informe avant tout…par Twitter.

Paradoxe d’un réseau « social », TW est un vase clos absolu. Très régulièrement agitée par des conflits entre utilisateurs aussi verbalement féroces qu’ayant la portée concrète d’un combat de chiots, la « twittosphère » à de rarissimes exceptions reste entre elle, parle entre elle, de choses connues uniquement d’elle, et qui restent absolument mystérieuses et absconses au commun des mortels. Tentez l’expérience de décrire un souci ou une polémique que vous avez rencontré sur ce réseau à des gens qui n’y sont pas, ils ouvriront des yeux ronds sans rien y comprendre. On est dedans. Ou on est dehors. Et si parfois le réseau peut démontrer une utilité certaine, par exemple en dénonçant un licenciement scandaleux d’une caissière de supermarché, dans la quasi généralité des cas, ce qui se passe dans Twitter reste dans Twitter. Et n’a absolument aucune incidence concrète dans le monde réel. Et dans l’immense majorité des cas : c’est très heureux.

En fait, Twitter est une bulle, dans laquelle les gens qui y sont créent d’autres bulles. La bulle de ses followers choisis par affinités et goûts communs, sa « communauté » personnelle à usage exclusif en somme. Disons-le clairement : Twitter crée du communautarisme, d’où son investissement par des groupes minoritaires qui y créent une manière d’utopie virtuelle à défaut d’avoir les moyens, ou tout simplement réellement envie, de la créer « In Real Life ». On ne peut pas dire qu’on n’existe pas, puisqu’on est plusieurs sur Twitter à se tenir chaud ensemble. Oui, c’est un peu malsain, en effet. Parce qu’aussi, si on s’assemble par ce qu’on aime, on se rassemble encore plus par ce qu’on déteste : on peut s’indigner des mêmes choses avec ses pairs et du coup, on se sent moins seuls. Alors qu’on l’est. Seul.

Dans son livre « Croyez moi je vous mens », le lobbyiste Ryan Holiday explique que l’émotion qui se propage le plus vite et le plus fortement sur Internet, c’est l’indignation. Il omet cependant de préciser : l’indignation d’autant plus virulente et scandalisée qu’elle est limitée dans le temps. Sur Twitter, une flambée d’indignation dure en moyenne 24 heures. Rarement plus. Et on parle ici des plus spectaculaires : le flux ne s’arrête jamais, et une indignation nait, prospère, décline, et meurt, noyée dans le flux. Et puis une autre recommence, etc. Franchement, si j’étais responsable d’une de ces marques commerciales régulièrement mise en cause sur les réseaux, au lieu de sur-réagir et de souvent faire n’importe quoi, je ne ferais rien. Juste attendre que l’orage passe. Car il passe toujours. Une indignation chasse l’autre, puis une autre, puis une autre. À chaque fois des crises d’énervement d’une rare violence. Suivies de rien. Puis une crise. Suivies de etc.

On comprend ainsi qu’à ne vivre qu’au rythme de ce qui n’est rien moins que des crises d’hystérie cycliques, TW finisse par devenir particulièrement anxiogène. Certes à l’image d’une société fortement – trop – médiatisée qui ne marche qu’au flash d’infos sans recul, et le plus alarmiste possible, aussitôt remplacé par un flash encore plus alarmiste, etc. Les nerfs sont mis à rude épreuve, devant les écrans. Vaut mieux ne pas les avoir trop fragiles dès le départ. Ou alors, ce qui me semble la meilleure solution : mettre de la distance entre soi et les écrans, mais ce serait trop facile : l’écran, le flux, l’indignation, les échanges avec d’autres, et le sentiment d’être immédiatement reconnu par autrui dès qu’on tweete, finissent par créer rien moins qu’une addiction, particulièrement virulente, dont moi-même je l’avoue, j’ai été atteint. Ce fût une erreur : je vais la réparer sous peu.

Mais pour revenir à ce cybermilitantisme, c’est un peu comme si, après avoir prêché dans un parfait désert des années durant sur la nécessité absolue pour notre camp politique d’investir massivement les réseaux, j’avais, ironie, été trop bien entendu : des franges militantes entières « militent » par Internet. Et ne font absolument rien d’autre. Et encore, par militer, bon, partager un article du Monde Diplo c’est sans doute déjà quelque chose, se contenter d’être au chaud pour agonir le capitalisme et le patriarcat en moins de 140 signes apparaît quelque peu léger au vu des urgences de l’heure. Je ne dis pas que ça ne sert à rien. Je ne dis pas que le seul militantisme qui mérite reconnaissance, c’est differ du tract rectiligne à 5h du matin pétante devant les usines, le dos roide de sa conscience prolétarienne. Il me semble tout simplement qu’entre ces deux une dynamique peut exister, une dialectique même, si on veut employer des mots vintage. L’exemple Nuit Debout a d’ailleurs été une trop brève mais brillante illustration de cette possibilité. Mais justement : il faut à un moment sortir de la bulle, et sortir de la bulle dans la bulle. Déception des partis traditionnels, moment de flottement général du mouvement social qui se cherche centre et directions, repli général sur soi de toute une société, confort et complaisance de pouvoir s’exprimer sur tout et n’importe quoi en se contentant de se logger, aussi. Et c’est à craindre : surtout…

Et ici il faut aussi se demander ce qu’on appelle politique et ce qu’on appelle « gauche ». Parce que soyons clairs : si être « de gauche », c’est ce stéréotype désormais envahissant de la petite bourgeoisie semi-éduquée, semi-libertaire, à conscience écolo ma non troppo, capable de sortir de sombres énormités sur la « liberté de se prostituer » et qui hurle contre l’homophobie sauf quand elle vient des « opprimés » parce que eux tu comprends, c’est pas pareil (et en quoi ce ne serait « pas pareil » ? Comment justifier ce deux poids deux mesures sans queue ni tête ?), on ne va clairement pas être d’accord. Or, il semble que, capital culturel aidant, ce soit celle qui se taille la part belle sur les réseaux. Et sans vouloir jouer les puristes du matérialisme, cela, non. Non. Et non. Ce n’est pas être « de gauche ». C’est être néolibéral. Ce qui si c’était assumé pourrait à la rigueur passer, admettons. Mais il devient épuisant à la longue de se faire prendre des vessies libérales pour des lanternes libertaires. Ainsi de la montée en puissance d’une apologie du communautarisme et ce tous bords politiques partagés qui est un symptôme très grave du délitement actuel. On ne pourrait donc plus se supporter qu’on va toutes et tous se mettre dans nos petits bantoustans et de chanter les louanges d’un modèle américain complètement fantasmé, lequel modèle en terme d’intégration des populations y compris minoritaires ferait mieux de baisser d’un ton quand on voit ses résultats catastrophiques. Mais cela c’est la réalité. Et sur Internet, on a pas besoin de la réalité. Même, souvent, elle en devient nuisible, cette vilaine.

Il est douteux que Twitter existe encore d’ici deux ans, et c’est tant mieux. Pour les personnes qui s’y sont réfugiées au lieu que d’affronter le monde réel, le choc risque d’être un peu brutal, certes. Pour moi, je vais clore d’ici peu cette expérience. Avec d’autant plus d’empressement que comme dit plus haut, la population qui y vit est en train de changer, et que l’extrême droite semble avoir compris le potentiel d’épanchement de rage et de haine de ce réseau. Et dans ce domaine précis, avec la meilleure volonté du monde, on ne pourra jamais les battre.

Les gens ne vont pas bien, en ce moment. Alors ils se réfugient dans le virtuel, pour se consoler et pour gueuler. Les réseaux sociaux sont déjà difficiles à vivre pour peu qu’on ait un peu de sensibilité. D’ici peu, ils vont devenir l’enfer.

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bubble

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1 Thought.

  1. Je lâche Twitter 3 mois et quand je reviens tu n’es plus là… 🙁
    Ceci dit, je suis d’accord avec toi, mon absence temporaire du réseau était due à sa nocivité de plus en plus palpable (j’ai les nerfs fragiles moi). Mais du coup tu vas continuer à publier sur ce blog ou c’est fini aussi?
    En espérant te relire.

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