Mad dog

Un sourire mauvais.

C’est ce qui vient à la vision de cette courte vidéo où la confusion et disons le, la peur, de Yann Barthès apparaît sur son visage.  Un sourire mauvais devant l’angoisse de ces caricatures de bobos parisiens fringués en Kooples, évidemment tous pro-Clinton parce que Trump n’est-ce pas, il est trop vulgaire, pour ne pas dire, horreur sans nom : “populiste”. On a beau sincèrement exécrer Trump, ce qu’il est et ce qu’il symbolise, et Dieu sait si il y a des raisons de le faire, ces coteries parisianistes qui évidemment se prétendent “de gauche” – en haïssant toutefois les ouvriers – sont à ce point détestables que tout ce qui les choque et les sort de leur confort mental petit bourgeoise en deviendrait agréable.

Au fait, ceux qui nous disaient qu’il fallait absolument Clinton à la place de Bernie Sanders parce que elle au moins elle allait “forcément” battre Trump, ça se passe bien pour vous en ce moment ?

Mais il y a la schadenfreude et il y a la politique. Revenons donc à la politique puisque le moins qu’on puisse dire, c’est que le tsunami de commentaires qui ont suivi l’élection de l’improbable Donald Trump comme 45ème président des Etats-Unis d’Amérique n’a pas particulièrement brillé par la pertinence de l’analyse. J’ai beau être habitué à lire un incroyable monceau d’effrayantes conneries sur le web, aujourd’hui ce fût un festival. Trump “c’est Hitler”, un avis tout en nuance que j’ai vu passer. Son élection c’est “la faute des féministes blanches”, bon, très bien, après tout rien n’interdit de raconter absolument n’importe quoi, “ces cons de pauvres qui votent contre leurs intérêts”, par des gens qui sont objectivement à l’abri du besoin et ne s’en sortent pas si mal, et ne parlons même pas des hululements épouvantés de la presse mainstream, qui n’a, et ce des deux côtés de l’Altlantique, absolument rien vu venir. Sur 200 médias américains, 196 soutenaient Clinton. Et tous les sondages la donnaient gagnante. Cette élection, c’est encore un rejet radical du système médiatique et croyez bien que ce qui fermente en France en ce moment est rigoureusement comparable.

La question reste donc : comment un Donald Trump l’a t-il emporté ?

On pourra blâmer, et avec raison, le système électoral américain, qui fait voter les individus pour des “grands électeurs” qui voteront à leur tour pour départager les candidats. Au nombre total de voix, c’est très simple, Clinton bat Trump. Dans un système au suffrage universel tel qu’il est pratiqué ici c’est elle qui serait à la Maison Blanche. De ce point de vue, le système électoral américain est un véritable scandale en soi, et il est goûtu que ce soit précisément ce pays qui donne des leçons de démocratie au monde entier. Il y a l’abstention, qui a été quelque chose comme 50% des votants, ce qui en dit fort long sur la désaffection des citoyens pour le système en place. 100 millions d’abstentionnistes. Oui : 100 millions. Quelle belle démocratie. Mais tout ça “n’explique” pas Trump. N’explique pas comment, et surtout pourquoi, autant d’américains ont voté pour un individu aussi délirant au sens clinique du terme. Ici, j’emprunte à Pierre Boyer, enseignant à l’Université Libre de Bruxelles une partie de son éclairant post FB d’aujourd’hui :

On paie donc — et, en un sens, c’est justice — la façon dont Clinton a emporté la candidature démocrate en trichant contre Sanders et en décidant d’ignorer les revendications dont celui-ci était le porteur. Michael Moore avait annoncé un gigantesque “F***k You” : le chantage au pire, alibi de toutes les démissions, vient d’atteindre un nouveau point d’échec. […]
Ce que Castoriadis, au moment du triomphe complet du néolibéralisme, diagnostiquait comme “le délabrement de l’Occident” prend aussi la forme d’un délabrement moral ; ce délabrement s’aggrave en prenant une forme paradoxale : la nullité politique — et intellectuelle — des dirigeants ravis de leur impuissance face à la puissance du Capital suscite en réaction, chez les laissés pour compte, un enthousiasme pour des leaders encore plus nuls, beaucoup plus vulgaires, misant sur des affects vaguement fascisants, mais simulant un retour de la puissance sociale. Les affects de l’agression prennent la place de l’exigence d’autonomie sociale, qui ne peut pas rester vide. Le fantasme identitaire apparaît comme la seule compensation possible au délitement de la coopération sociale et de sa puissance d’intégration.”

La victoire de Trump, c’est la victoire du prolétariat blanc détruit par le libéralisme. C’est la victoire de ce quart-monde de gens dépendants des coupons fédéraux pour manger et qui vivent dans des parcs de caravanes parce qu’ils ne peuvent plus payer un loyer. “le triomphe de tous ces laissés pour compte que le capitalisme triomphant fait mine de ne pas voir. C’est la revanche de tous ceux qui ont tout perdu dans la crise des subprimes, mais qui n’ont pas disparu de la surface de la Terre, malgré la cécité délibérée de ceux qui les ont pourtant plongés dans la misère la plus sordide. C’est surtout l’expression de la colère de ces millions d’hommes et de femmes  qui n’existent plus que dans les chiffres, ceux de la tiers-mondisation affolante d’une part de plus en plus importante de la population états-unienne, de tous ces gens qui survivent misérablement dans un pays d’abondance, qui crèvent de ne pas pouvoir se payer éducation, soins, logement décents, voire même eau potable dans certains coins particulièrement touchés.“, comme le dit Agnès.

Ce n’est pas qu’un “fuck you” aux élites, un gigantesque doigt d’honneur montré la la face du monde, c’est un hurlement de rage et de désespoir qui dit ON EXISTE !!! On peut le voir comme un vote “de race” mais c’est d’abord et avant tout un vote de classe, un vote des pauvres, un vote des prolos. Refuser de voir ça, prétendre qu’il ne s’agit que de “racisme” en occultant l’énorme ressentiment social qui a motivé ce vote, ce n’est pas que de la sottise : c’est une coupable indigence intellectuelle.

Et nous avons exactement les mêmes en France.

Exactement.

Les mêmes.

Et nous n’avons absolument rien, nous autres de gauche, à leur proposer d’un peu solide. À 6 mois de présidentielles qui s’annoncent comme particulièrement mortifères.

Et on en revient à Trump. Parce qu’on a pas fini d’explorer le pourquoi de son succès. Posons nous la question : qu’a été, concrètement, la force de Trump dans cette campagne ? Quelle a été son attitude, son mindset durant tous ces mois où il en a pris de tous les côtés et n’a jamais dévié d’un pouce, du début à la fin, sur tous les plans ?

Il n’en a eu absolument rien à foutre de tout ce qu’on pouvait lui dire.

Ni les journalistes, ni les sondages, ni les tweets, ni les reportages, ni les scandales à répétions qu’il provoquait, ni les révélations sur ses magouilles financières, les accusations même fondées de racisme, sexisme, misogynie, ni la machine électorale Démocrate, ni rien, absolument rien. Rien n’a eu prise sur lui, rien ne l’a remis en question, rien ne l’a amendé. Dans une démocratie de l’opinion comme la notre, où tout le monde a l’œil rivé sur le moindre frémissement de sondage et s’affole à la moindre promesse de turbulences, convenons que c’est exceptionnel. Et en dit également long sur la probable sociopathie et l’absence totale d’empathie de l’individu Donald Trump. Mais au delà de ça, il a eu le comportement d’un chien de guerre de la politique, qui envoyait en permanence un message, haut et clair : je m’en fous, je n’ai pas à me justifier, je vous emmerde tous, j’irai jusqu’au bout. Et ne doutez pas que pour ses soutiens, pour ses électeurs, pour les gens qui sont venus à ses meetings, ça a fait une différence. LA différence. Celle qui fait gagner. Il n’a pas gagné malgré ses défauts, il a gagné grâce à ses défauts. Il a gagné parce qu’il faisait peur aux gens que ses électeurs détestent. Et ça il faut le marteler : il a gagné parce qu’il faisait peur. Il a gagné parce qu’il a proclamé qu’il était anti-système, qu’il n’a dit que ça, tout le temps, en permanence et le plus fort possible.

Maintenant dans notre camp politique, maintenant, en France, est-ce que vous voyez quelqu’un qui serait capable de faire ça ? Voilà. La réponse est dans la question. Et j’enfonce le clou : nous sommes à 6 mois de l’élection présidentielle. Même un Mélenchon, si sympathique soit-il, n’est pas le quart de bulldog fou qu’il nous faut.

Il nous faut un chien de guerre.

Que nous n’avons pas actuellement, c’est vrai. Mais un chien de guerre, ça se trouve. Ça se dresse. On lui apprend à mordre. On lui apprend à faire peur.

On ne lui dit pas qu’il faut “douter”. Ou se “poser des questions”. C’est très bien de se poser des questions, de douter. En soi c’est même indispensable dans la vie d’un individu. En politique ça n’amène que la défaite. Et après la défaite ça amène l’intériorisation de cette défaite et l’habitude de perdre et au bout du bout : le confort dans la défaite perpétuelle. Dans l’idée qu’on est éternellement minoritaires et qu’après tout on est bien au chaud, dans nos micro-milieux militants qui ne fréquentent qu’eux.

Cette époque doit être révolue. Cette époque est de toute façon révolue, et pour ceux qui ratiocinent, l’Histoire choisira de toute façon à leur place, elle est d’ailleurs déjà en train de le faire. Nous avons des années devant nous à ne nous atteler qu’à cette tâche : entraîner notre chien, nos chiens, et les lâcher sur le monde.

 

Republican U.S. presidential candidate Donald Trump speaks during a campaign rally at the Treasure Island Hotel & Casino in Las Vegas, Nevada June 18, 2016. REUTERS/David Becker - RTX2GYKG

 

 

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