Tic tac

En fait, au fond, vous ne voulez pas que les choses changent. En fait, allez, soyons honnêtes : vous ne voulez même pas qu’elles s’améliorent. Allez, on est entre nous, on peut se dire les choses : vous avez beau dire, 6 millions de pauvres, un FN à bientôt 40 % et la mainmise de l’Allemagne, sans compter une bande de barbus hurlants qui veulent tuer tout le monde, et la menace de la disparition de la Sécu ou autres babioles comme l’uberisation et la précarité généralisée, bon, ok, et bien ce sont des choses qui arrivent et arriveront, n’est-ce pas. On fera avec.

Bien sûr que si vous le pensez. Mais si enfin.

Ou alors je ne m’explique pas autrement qu’à deux mois d’une élection déterminante vous renacliez autant à voter pour des candidats qui proposent autre chose.

Voilà, allez, dites le, vous ne voulez pas que les choses s’améliorent et aillent mieux. Vous vous dites de gauche mais allez, moi aussi j’ai besoin de me donner bonne conscience en allant voir « Merci patron » et en soutenant les sans-pap’. C’est sympa, ça mange pas de pain et puis ça donne des bons points progressistes dans les dîners en ville où on a soigneusement cuisiné les légumes de son AMAP. C’est cool en fait, la vie n’est pas si dure que ça. Pour le moment. On sait que ça ne va pas durer mais quoi faire, grands dieux, quoi faire ?…

Ah la la.

C’est compliqué, la vie.

L’offre du jour est pourtant pléthorique, c’est pas moins de 3 ou 4 candidates et candidats qui ont a minima un programme et des propositions antilibérales, on ira pas jusqu’à dire anticapitalistes pour tous, mais hey. C’est déjà quelque chose. Je veux dire, par rapport aux 3 qui caracolent en tête des sondages et qui ne proposent que du libéralisme, du libéralisme et du libéralisme – la candidate d’extrême-droite faisant semblant d’aimer les ouvriers et les fonctionnaires pour mieux les embrocher si elle est élue -, à la limite, vaut mieux de l’antilibéralisme que rien du tout. Il y a bien le socialiste qui fait semblant, mais bon : il est socialiste, on s’est compris. Ca commence par dire que son ennemie c’est la finance, ça finit par mettre en place la Loi travail, passons. Donc oui il y a du choix, c’est pas comme si il n y avait absolument rien, et vous allez réduire ça a des candidatures de témoignage, à faire maximum 10-13 % pendant que le libéralisme sera, encore, à la tête de l’État. Avouez que c’est dommage. Ah non, ne me sortez pas des sottises du style votez ça sert à rien ça sert le système le solution est hors institutionnel blablabla, vous n’avez plus 17 ans voyons. Et même là c’est déjà ridicule. Mignon, mais ridicule, et vous n’avez plus l’âge d’être mignons.

Je crois que mon argument préféré, c’est quand même : « oui mais je vais voter *raisonnable * parce que ouhlala je ne veux pas des autres méchants ». Ok. Mettons de côté qu’en l’occurrence cette année même le raisonnable n’a aucune chance, je me demande ce que vous allez me sortir. C’est un peu toujours la même chose d’ailleurs.

« Lui-elle je l’aime bien mais je vais voter pour le raisonnable parce que en face ils sont très très méchants »

Oui, ok. Mais on sait qu’une fois au pouvoir ils font les mêmes choses que les méchants. Donc…

« Oui mais c’est pas pareils et puis les autres ils sont vraiment très très méchants »

Ouais, c’est pas faux. Mais imaginons, juste imaginons, un jeu de l’esprit, que pour une fois les gentils fassent un vrai score, présidentielle et législatives, et pèsent pour de bon sur les autres partis. Ce serait bien, non ?

« Ah oui ce serait super »

Cool. Donc tu peux voter pour les gentils ?

« Ah non j’ai trop peur des méchants »

…Oui mais. Heu comment dire. Tant qu’on ne vote pas pour les gentils…ils n’ont aucune chance de l’emporter contre les méchants…c’est, ah ah, c’est logique. Je crois. Non ?…Je sais pas hein, je cherche à comprendre.

« Oui mais les méchants sont méchants »

Oui tu l’as déjà dit.

« Et j’ai peur des méchants »

Moui, moi aussi.

« Et les gentils je les aime bien mais ils ne font pas un score suffisant »

Ben oui mais…tu votes pas pour eux aussi, donc…

« Je les aime bien hein »

J’ai saisi le concept.

« Mais je vais voter raisonnable »

Qui vont devenir méchants et tu le sait.

« Oui »

Et tu vas voter pour eux quand même.

« Oui »

Mais, hum, et ce disant je fais effort sur moi même afin que de conserver sérénité et bienveillance propice au dialogue serein mais n’empêche putain de ta mère qui suce des chiens, si tu veux que ça CHANGE, POURQUOI tu votes pas pour les gentils ???

« Parce que j’ai peur des méch… »

JE SAIS ah ah je veux dire, je sais tu l’as déjà dit 12 000 fois, reprenons notre calme. Bon. Sérieux. Reprenons. Donc : tant que les gentils ne pèsent pas, on aura droit aux méchants. Correct ?

« Correct »

Donc…il faut voter pour les gentils…c’est logique…je crois…

« Oui mais ils ne pèsent pas assez pour que je vote pour eux »

Oui. Parce que. Justement. Tu. Ne. Votes. Pas. Pour. Eux.

« Mais j’aimerais bien hein »

Je me sers un verre hein, je t’écoute. Deux verres même. Mais ? En général on commence comme ça c’est suivi d’un « mais ».

« Mais les méchants sont très très méchants »

Et c’est toujours comme ça. Toujours. Le même raisonnement circulaire d’une pureté rhétorique de cristal dans sa puissante simplicité.

Donc, vous ne voulez pas que ça change, en fait. CQFD. On est pas bien là ? Détendus du gland avec nos délocalisations et nos jeunes qui partent en Syrie ? Et puis allez, on peut se le dire : que serait une rentrée sans une bonne petite manif de début d’automne pour la très fameuse « rentrée chaude » qui n’est pas tellement chaude, d’ailleurs, un peu tiède même. Mais franchement ? Si je n’ai pas ma petite sortie annuelle du point A au point B, c’est simple j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. Et qu’il est doux et rassurant de se dire à nouveau « C’était bien, y avait du monde », et de s’entendre répondre « Oui c’était bien, y avait du monde ». Et de rentrer chez soi pour constater que oui, y’avait du monde. Ce qui n’a rien changé, mais bon. D’ailleurs on va le publier sur Facebook, avec plein de photos et tout, parce que maintenant à gauche on maîtrise grave Internet hein. Attention : c’est toujours pas du vrai militantisme bio et peu importe les chagrins qui disent que les fafs y font des vidéos mensongères à 5 millions de vue, parce que tu comprends, c’est pas de la vraie politique. Ah ah. Allez, on s’est prouvés qu’on existait encore un peu.

C’est l’essentiel.

Non ?

 

Mehdi et Milo, rise and fall of the petites frappes

Deux scandales cette semaine, ici en France et de l’autre côté de l’Atlantique, qui ont l’air de n’avoir rien à voir l’un avec l’autre mais qui ont tout à voir et en disent tellement long sur l’état de nos sociétés occidentales.

Mehdi Meklat et Milo Yiannopoulos, tellement dissemblables en apparence, tellement similaires en réalité. Le premier chroniqueur au Bondy Blog et témoin et acteur du passage de cette plate forme, de la volonté de présenter une autre image des banlieues à la revendication identitaire sous l’angle de la victimologie et du refus agressif de toute critique de l’islam surtout sous sa forme intégriste. Le second désormais ex chroniqueur du site d’extrême droite Breitbart, homosexuel et figure de proue de la fameuse « Alt-Right » américaine, le fascisme qui se prend pour un mouvement punk. Le petit reubeu de téci et l’agitateur pro-Trump ont l’air à première vue tellement éloignés alors qu’ils sont en fait tellement proches, dans le fond comme dans la forme. Et d’abord dans leur usage de ce qui fût leur ascension et leur perte : être des « provocateurs » et on sait à quel point l’époque adore être « provoquée », ce qui signifie d’ailleurs que l’époque se fait royalement chier. Si elle a besoin de parfaits crétins comme ces deux là pour s’offrir de temps en temps un frisson d’offuscation, et surtout si elle permet à des demi-cerveaux pareils d’avoir des tribunes pour s’exprimer, c’est qu’elle est à ce point atteinte d’ennui morbide que ça en est un symptôme. On va y revenir.

La « provocation », donc. Quel terme commode. Qu’est-ce donc d’ailleurs qu’un « provocateur », de nos jours ? C’est très simple : c’est quelqu’un qui gerbe à longs traits sur les minorités qui ne lui conviennent pas et qui n’oublie jamais d’être d’une dégueulasse misogynie. Le « provocateur » a un rapport tourmenté avec les femmes, qu’il hait plus ou moins, et déguise cette haine derrière le clin d’oeil du second degré et l’outrance du propos, l’air de « allez, je dis ça mais on sait tous que c’est de la blague ». Alors que non, ce n’est jamais de la blague. Quand Yiannopoulos et Meklat vomissent l’un les musulmans et les femmes, l’autre les Juifs et…les femmes, c’est leur réelle personnalité qui s’exprime. La « provocation », ce n’est que cela : l’expression d’une frustration spécifiquement masculine – on compte fort peu de « provocatrices » et pour cause : une femme qui tiendrait les mêmes propos sur les hommes se verrait immédiatement tricarde partout – et de la volonté agressive de faire taire le contradicteur en agitant son droit à la « liberté d’expression ». La sienne. D’abord et surtout la sienne, celle des autres, le « provocateur » n’en a rien à foutre. Mais le « provocateur » ne serait qu’un histrion qui s’agite tout seul dans son coin de Youtube comme tant d’autres, si il ne pouvait compter efficacement sur une certaine « gauche » pour le propulser vers la notoriété. En lui offrant de que cette « gauche » adore par dessus tout : la possibilité de se donner bonne conscience.

Bonne conscience de hurler à chaque saillie de Yiannopoulos sur les musulmans et les femmes, et donc de lui donner une audience inespérée en fabricant une bête noire commode pour tout le monde. Les démocrates US et autres « militants » de la justice sociale à piercing dans le nez n’étaient au fond que trop heureux de l’existence d’un Milo, qui leur servait pour les premiers à camoufler le désastre de leurs propositions politiques, et pour les seconds à faire oublier leur complète indigence intellectuelle. Bonne conscience pour une certaine intellocratie française, de Télérama aux Inrocks et de Pascale Clark à Edwy Plenel, tellement soulagés de pouvoir accueillir un spécimen de ces banlieues où ils ne vont surtout jamais et qui est tellement sympathique et leur donne tellement bonne conscience, à ces classes moyennes « cultivées » qui aiment beaucoup les opprimés mais pas de trop près quand même. Et qui trouvent un charme voyou au jeune provocateur à casquette de rap, alors que que les ouvriers ils sentent un peu la sueur, je veux dire. Ces ouvriers que des deux côtés de l’Atlantique cette « gauche » a complètement laissés tomber dans les bras des fascistes. Il faudrait faire un très long développement sur ces classes moyennes à prétentions intellectuelles, ce ventre mou de la petite bourgeoisie dont l’arrogance n’a d’égal que la vanité à se penser comme solution, quand la cruelle réalité les fait apparaître d’abord comme ce qu’il sont : le nœud du problème. En France, leur acharnement à voter socialiste envers et contre toute raison étant la raison principale de l’extrême difficulté à faire apparaître une alternative de gauche. Foncièrement centristes au fond et ne sachant pas très bien ce que signifie être de gauche, ils pensent d’abord à préserver leur statut social en espérant que le vent du boulet de la mondialisation les épargnera encore un peu, et quand il les touche, alors là, tout s’écroule : on vote EELV parce que le recyclage c’est bon pour la planète et le PS c’est un choix « raisonnable », mais dès qu’on a perdu son CDI, et le niveau de vie qui allait avec, la panique du déclassement ravage tout sur son passage. Mais tant qu’on est « inside », et bien que périssent les gueux si leur sacrifice me permet de m’acheter ce super canapé dans lequel je pourrais tweeter mes indignations inoffensives.

Pour eux, faire joujou avec un Mehdi ou un Milo est avant tout du divertissement, et ces deux là n’avaient pas compris quelle était exactement leur place : celle de bouffons. Et on sait que la Cour adore les bouffons, qu’elle trouve toujours tellement osés et audacieux. Sauf quand ils finissent par franchir les limites. Là, on les décapite sans état d’âme. Pour en trouver vite d’autres, la bourgeoisie et les classes moyennes s’ennuient vite. Une fois le contenu dégueulasse des Tweets de Meklat mis au grand jour, tous ses anciens amis médiatiques l’ont lâché comme un seul homme, Bondy Blog compris : il faut qu’une tête roule pour sauver la cause de l’antiracisme identitaire, désolé bonhomme tu es allé trop loin, ce sera la tienne. Et Yiannopoulos a oublié que si on peut se permettre toutes les outrances concernant les musulmans ou les femmes, la pédophilie est encore plus mal vue que le nazisme. Exit le beau Milo, au soulagement palpable de ces anciens acolytes de Breitbart : Trump est élu, le trublion gay ne leur sert plus à rien.

En fait pour s’assurer une notoriété flamboyante bien que passagère, il faut être un cliché : reubeu à casquette et homo flamboyant, dont on attend et espère des outrances qui donneront ce simulacre de frisson délicieux et vain, sans réelles conséquences et justement délicieuses parce que précisément : elles seront sans conséquences. En oubliant ce qui se trame derrière le cliché ambulant, et c’est d’ailleurs fait pour dès le départ. Derrière le provocateur des cités, il y a la montée du communautarisme et d’un intégrisme religieux qui tente de capter l’antiracisme. Derrière le provocateur  à t-shirt rainbow flag, il y a Steve Bannon. Comme nos petites frappes, deux dangers tellement différents en apparence. Et tellement semblables au fond.

mehdiok