Produit d’appel

On ne peut rien comprendre au racisme en 2017 si on ne le relie pas à la période. Ici, on aura pas la prétention de réinventer la roue : les idées, toutes les idées, ne flottent pas dans des azurs pour soudain se mettre à tomber dans les têtes par une sorte de magie : elles existent par rapport aux conditions sociohistoriques qui les créent. Et elles évoluent en fonction des contextes, des mouvements tectoniques des plaques politiques, elles sont reliées à une matérialité donnée et vivent, ou déclinent, en fonction d’elle. Ainsi, le racisme de 2017 n’est pas celui des années 30. Dont on oublie d’ailleurs a quel point il était largement répandu et accepté et ce dans tous les pays occidentaux et dans toutes les couches de la population. Le noir était “naturellement” vu comme grand enfant distrayant, et l’antisémitisme avait pignon sur rue et pouvait s’exprimer à voix haute sans que cela choque outre mesure. On en est plus là, contrairement à ce que certains simplets affirment, et il faut une large dose d’inculture et/ou de bêtise plus ou moins intéressée – les deux ensemble n’étant nullement incompatibles – pour affirmer que nous sommes dans un remake de cette période.

Et donc pourquoi après la décolonisation, la reconnaissance de la Shoah, la traite négrière désormais crime contre l’humanité et en attendant que le colonialisme soit reconnu comme tel, pourquoi après tant d’événements ayant fait passer le racisme d’opinion allant parfaitement de soi à délit dont l’expression est légitimement condamnée, pourquoi le racisme resurgit-il ces dernières années, sous ces formes anciennes et sous de nouvelles ? Et d’où vient ses succès aussi fulgurants qu’inquiétants ?

Il y a une base matérialiste et politique à ce succès, évidemment. Le néolibéralisme et sa mondialisation brutale ayant jeté à la poubelle des pans entiers de population, le plus facile est toujours de s’en prendre à celui “d’en bas” surtout si il n’a pas la bonne couleur, qu’à ceux “d’en haut”, surtout quand ils possèdent les moyens médiatiques de s’innocenter de toute responsabilité. Ce sont des braises sur lesquelles il n’est que trop facile de souffler, le FN et les identitaires en font leur fond de commerce, comme on dit.

Et voilà précisément la clé qui manquait. Le fond de commerce.

Le racisme en société néolibérale est devenu un produit commercial. Comme un autre. On peut littéralement faire fortune grâce à la vente de ce produit et il existe désormais toute une économie dépendante de cette ressource. Editeurs et producteurs télé peuvent se faire un beurre terrible, en vendant des livres et des émissions de télévision contenant plus ou moins de vrai racisme. Comme les yaourts avec des vrais morceaux de fruits dedans. Pareil, vous dis-je. Des gens pourtant d’une rare médiocrité et intellectuelle et humaine ne doivent leur notoriété qu’à la vente en gros et en détail du produit racisme, décliné sous toutes les formes et tous les supports. Mieux encore, les VRP les plus acharnés et enthousiastes de ce produit sont eux même devenus…des produits. Zemmour est un produit commercial qu’on va placer en tête de gondole médiatique pour lui assurer la meilleure exposition et les bénéfices les plus larges. Soral est un produit qui vend également les produits dérivés du racisme, livres, stages de survie, etc. Dieudonné est carrément une entreprise commerciale à lui tout seul qui a organisé tout un système macroéconomique autour de son antisémitisme rabique. Le racisme est une marchandise presque, PRESQUE comme les autres. Et ce presque est évidemment déterminant.

C’est également ce qu’a parfaitement compris l’Alt-Right américaine, avec son repacking des idées les plus xénophobes et conservatrices en mouvement proto-punk, et son marketing agressif via Internet. Ces gens ont un produit à vendre, et ils appliquent les règles de la publicité et de la vente. C’est aussi simple que ça. On ne peut pas penser et comprendre le racisme dans les années 2010 sans intégrer cette dimension. Dimension parfaitement cohérente et logique dans le projet néolibéral puisque y trouvant toute sa place. Le néolibéralisme étant par définition un cousin immédiat du fascisme, l’alliance commerciale de ces deux là allait comme qui dirait naturellement de soi. On vend, on nous vend, les moyens de notre propre aliénation. Il ne suffit pas de déstabiliser économiquement les démocraties : il faut encore leur vendre ce qui les corrompt de l’intérieur.

D’où la difficulté politique à lutter contre le racisme : puisqu’il est devenu un produit commercial qui fait les fortunes et les renommées, des acteurs économiques de poids n’ont aucun intérêt à l’antiracisme. Celui ci ne vend rien et ne fait pas vendre, il est donc un investissement nul. Et pour eux nulle idéologie là dedans, ils le vendent comme du dentifrice ou des fauteuils.

Stade suprême de la “rationalité” libérale, qui préfère le fascisme qui fait vendre au progressisme qui rebute l’acheteur.

 

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