Allumettes

De ses yeux bleus, avec son air de cadre éternellement dynamique et son demi sourire confiant, Emmanuel Macron me regarde bien en face et a l’air de vouloir me rassurer d’une quelconque manière. D’où que je me tourne, je vois ces mêmes yeux bleus, ce même visage confiant, cette même attitude se voulant rassurante. Emmanuel Macron est à des dizaines voire des centaines d’exemplaires autour de moi et où que je me tourne je ne peux lui échapper : il me fixe intensément, et veut que j’ai confiance. De gré ou de force.

Je suis dans une maison de la presse, le magazine que je souhaite acheter à la main en train d’attendre mon tour pour payer, et Emmanuel Macron est partout autour de moi, son visage sur plus des deux tiers de titres de journaux et de magazines. Accumulation qui est, disons le net, quelque peu oppressante. Et indique clairement pour qui ne l’aurait pas encore compris quel est le choix du deuxième tour des rédactions et des propriétaires de cette presse. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n y vont pas de main morte pour nous vendre leur champion, jusqu’à provoquer l’écœurement et le dégoût.

La campagne médiatique de propagande pro-Macron en ce moment est absolument révoltante et révulsante. J’ai pourtant vécu 2005 en essuyant les crachats de l’éditocratie sur les votants du Non à la Constitution européenne, mais il me semble pourtant qu’on a monté d’un cran très net dans l’hystérie agressive et culpabilisante. Disons le net : celui qui aura quelque scrupule à voter Macron le 7 mai est un salaud, un collabo, un sympathisant nazi voire un nazi tout court. Il faut voter Macron, tu DOIS voter Macron et tu dois le faire avec enthousiasme en proclamant à voix forte et claire à quel point c’est le seul et unique choix éclairé et démocratique. On peut faire confiance aux courtisans les plus aplatis et aux nouveaux Lou Ravis de la Macronie en marche forcée d’en rajouter une couche épaisse et vulgaire au cas où on aurait pas compris que non seulement Emmanuel Macron allait nous sauver du péril brun, mais qu’en plus il allait sauver la France, l’Europe, le libéralisme, l’écologie, l’industrie automobile et les pandas en voie d’extinction. Un dernier élan de pudeur empêche encore d’assurer qu’il peut changer l’eau en Cristal Roederer mais ne rions pas trop fort : la retenue la pudeur et le sens du ridicule n’étant pas les qualités premières des adeptes de la scientologie macroniste, ils sont parfaitement capable de voir des apparitions de leur Ron Hubbard en costume bleu dans leur cuisine, tant leur niveau de délire est actuellement à son pinacle.

Et ce bombardement exaspère, légitimement. Qu’on soit obligés de voter Macron au deuxième tour par nécessité de battre l’extrême-droite est déjà assez agaçant en soi. Nécessaire et utile, mais agaçant, et frustrant, également. Mais en plus se faire insulter et culpabiliser par les derniers des minus habens de la journaille la plus grossière et les têtes de débiles avec leur biographie en anglais sur leur Twitter, ça vous donnerait des envie de cravache aux plus pacifistes. Il y a une volonté d’humilier les électeurs de gauche et de se venger de leur vote, alors que personne ne demande de comptes aux électeurs de droite qui se tourneront vers le FN. Quant aux électeurs du FN déjà acquis, ceux là tout le monde semble avoir lâché l’affaire. Répétons le, cette entreprise de culpabilisation porte aux nerfs. Et risque surtout de provoquer un effet retour catastrophique.

Je sens, j’entend, une tentation sombre et sourde de na pas aller voter au deuxième tour, non seulement par rejet de Macron, mais par la joie mauvaise de se dire : allez, catastrophe pour catastrophe, laissons Marine Le Pen s’installer au pouvoir. Comme ça tout le monde verra bien à quel point elle est incapable de gouverner, et même, avec un peu de chance ça fera sauter à la 5ème République, ou provoquera l’insurrection tant espérée. Nous sommes dans le pire, allons décidément vers le pire encore, puisque à la fin : est-ce que ça peut être vraiment pire, hein ?

Alors là justement, laissez moi vous dire que oui : ça peut être encore pire. Et même pas inimaginablement pire, puisque non seulement ça peut s’imaginer mais même quasiment se prédire, et ça tient en deux chiffres : 16. Et 36.

Article 16 de la Constitution du 4 octobre 1958

Et Article 36 de la Constitution du 4 octobre 1958.

Scénario : le 7 mai à 20 heures, Marine Le Pen est élue, de justesse certes mais élue présidente de la République. Aussitôt des troubles et des émeutes démarreront dans tous le pays, partis, syndicat, associations, simples particuliers descendant dans la rue pour protester. Le risque de désordres, graves, dans un pays à bout de nerfs, est plus qu’important, il est assuré. Et que croyez vous donc que fera Marine Le Pen à ce moment là ? Elle saisira cette occasion pour utiliser l’article 16 lui conférant des “pouvoirs exceptionnels”, autrement dit : Marine Le Pen aurait capacité à faire absolument tout ce qu’elle veut sans en rendre compte.

Ça c’est pour installer l’ambiance.

Car ensuite elle pourra parfaitement faire appel à l’article 36 de la Constitution, qui institue l’état de siège dans le pays. C’est quoi l’état de siège ? Vous allez adorer : “dispositif législatif et constitutionnel permettant le transfert de pouvoirs de police de l’autorité civile à l’autorité militaire, la création de juridictions militaires et l’extension des pouvoirs de police”. En clair : l’armée est chargée de maintenir l’ordre et de réprimer les troubles. Créations de tribunaux militaires d’exception. Carte blanche à la police. Et à qui police et armée obéissent, au fait ? Au chef de l’Etat. Et qui est au sommet de l’Etat à ce moment ? Un parti d’extrême droite. Je pense que vous commencez à visualiser le tableau.

Et là, deux objections.

“Elle n’osera jamais, elle sera obligée de jouer le jeu des institutions démocratiques”.

Alors là excusez moi mais : depuis quand l’extrême-droite en a quelque chose à foutre de la démocratie ? Surtout quand l’armée et la police sont à leurs ordres ?

Et : “Ça provoquera une insurrection de la population qui refusera cette dictature !”

Ah oui ? Vraiment ?

La saison 2015-2016 voit l’émission réaliser sa meilleure audience moyenne avec 1,5 million de téléspectateurs pour 6,8 % de part d’audienceLe 5 septembre 2016, l’émission bat son meilleur score historique de début de saison en réunissant 1,72 million de téléspectateurs. Le 2 janvier 2017, après deux semaines d’absence pour les fêtes de fin d’année, l’émission fait son retour et réalise un record historique en termes d’audience, puisqu’elle a réalisé un score de 1.8 millions de téléspectateurs.

Ce sont les chiffres d’audience de l’émission Touche pas à mon poste ! de Cyril Hanouna. Ce désopilant divertissement où les animateurs se mettent des nouilles dans le slip. Et je vous fait le pari qu’il y aura plus de gens devant Cyril Hanouna que de gens dans la rue à ce moment là. Parce que c’est ça aussi, la France de 2017. Et quant à espérer résister face à l’armée déployée, les images d’Épinal des jeunes de la bande de Gaza qui lancent des pierres sur des chars c’est très joli, très iconique, très symbole de la résistance à l’oppression etc. Mais à la fin, dans ce genre de confrontation, c’est le char qui gagne.

Faire une sorte de pari fou en espérant à la catastrophe ne fera que provoquer une catastrophe pire encore. C’est jouer avec des allumettes assis sur un derrick de pétrole, en espérant que ça fasse une jolie explosion colorée et en oubliant qu’une fois l’incendie déclenché il devient hors de contrôle. Et peut durer longtemps. Très longtemps.

Je propose une alternative à la fois plus réaliste, et plus efficace. Plus politique, en somme. Faire barrage à l’extrême-droite le 7 mai. Ce qui ne signifie en rien voter “pour” un candidat, mais résolument voter contre. Parce que la différence entre vivre sous un régime capitaliste ou un régime fasciste, c’est que sous le capitalisme on peut s’organiser pour lutter et résister. Sous le fascisme : on ne peut pas. Voilà. Ou alors c’est autre chose, ça s’appelle la lutte armée et soyons objectifs, notre gauche est absolument incapable de se livrer à ce genre de frivolités.

En terme plus simples : d’abord renvoyer l’héritière fasciste à sa place légitime, les poubelles de l’Histoire.

Et ensuite, s’organiser pour défoncer le banquier.

Parce qui lui n’hésitera pas à nous défoncer de toutes les manières possibles, et on ne va certainement pas lui faciliter la tâche.

 

 

Reset

Ouin Ouin ouin. Ouin ouin ouin Janluk il est pas au deuxième tour. Je n’entends que ça depuis hier. Que le concerto des pleureuses de larmes et de grincements de dents. Et je vous avoue que ça commence sérieusement à me chauffer les oreilles.

En fait vous ne vous rendez pas compte. Ou vous avez des pertes de mémoire. Ou les deux ou peu importe. Vous avez oublié d’où on vient, chers amis chers camarades. De loin. De vraiment loin. J’ai désormais assez de bouteille pour un peu surplomber les choses et il va falloir faire zoom arrière pour mesurer le chemin parcouru à l’aune des résultats de dimanche. Et c’est pour ça que je peux vous affirmer que Mélenchon à 19 %, en ce moment, dans un pays de droite et dans un contexte d’attentats, c’est même pas inespéré. C’est miraculeux. Je me souviens fort bien que pour ma part il y a moins de 20 ans de cela on prononçait juste « anticapitalisme » on vous regardait l’air de se demander quelle maladie mentale vous aviez. Il y a quelques années de ça, quand je militais dans le trotskysme le plus échevelé, je me souviens fort bien qu’à chaque élection, quand on nous créditait de 4,9% on était fous comme des lapins en mode oh putain on va enfin pouvoir se faire rembourser des frais de campagne !! On vient de loin.

19 % oui ce n’était pas assez pour se qualifier pour un second tour, il n’empêche : il y a eu une voix dans cette campagne qui pour une fois n’avait pas que libéralisme et austérité à la bouche et cette voix a été entendu et comprise par le grand nombre. Aussi, ne nous faisons pas d’illusions, les gens : la France est un pays de droite. Un pays de vieux, de droite. Il était déjà extrêmement difficile de faire un score pareil dans ces conditions. Et déjà on peut parler certes pas, pour le moment, de victoire électorale mais bel et bien de victoire idéologiques. Victoires idéologiques par le terrain conquis dans les têtes, dans les esprits, qui préparent les victoires politiques. Et ne serait-ce que de ce point de vue, nous avons fait notre percée. Mieux encore, cette campagne a convaincus une partie du vote ouvrier égaré trop loin à droite de revenir dans son giron originel de gauche, c’est énorme ! Et nul doute que dans cette candidature de gauche, Le Pen serait encore beaucoup plus haut qu’elle ne l’est. Et l’extrême droite le sait très bien.

On ne peut plus nous voir comme quantité négligeable, on est dans la cour des grands désormais. On doit compter avec nous, c’est comme ça et pas autrement, et c’est pour ça qu’il faut envoyer le maximum de députés lors des prochaines législatives.

On doit compter avec nous, mais ce n’est pas grâce à tout le monde. Et bien que progressiste, je ne suis pas contre cette saine tradition d’après élections de régler certains comptes à coups de couteau dans les coins. Ces 19% on les doit à des électeurs et à ceux qui se sont bougés pour cette campagne. Mais on sait aussi à qui on ne les doit pas.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, Benoit Hamon, qui s’est entêté dans une obstination ridicule pour te maintenir à une candidature inutile. Au moins tu auras eu le mérite d’entraîner le PS dans ta chute.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, électeur entre guillemets « de gauche » de Macron, qui s’est réfugié dans les replis du consensus mou plutôt que de faire acte de courage. Tu as été faible, ce sont des choses qui arrivent. Il serait toutefois avisé de ne pas trop t’en vanter.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, Philippe Poutou, qui n’a eu ses signatures que pour empêcher Mélenchon d’avoir le 1% qui aurait pu faire la différence.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, théoricien de l’abstentionnisme, qui s’est mis à pleurer partout que tout est pourri et que rien te plaît d’abord et trépigner que puisque c’est comme ça j’irai pas voter non non non d’abord. L’abstentionnisme est un hochet d’enfant gâté pourri de la démocratie et à un moment il faut arrêter d’être des enfants.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, anarchiste pour qui rien n’est jamais trop beau et pour qui le moindre progrès social est une trahison si ça ne débouche pas sur la Révolution.

Après, vous faites ce que vous voulez. On est en démocratie hein. C’est simplement que votre immaturité et votre pusillanimité ont empêché notre gauche de gagner. Pour ça, on ne vas pas vous oublier. Et on ne vas pas vous louper.

Concrètement, le compte à rebours a commencé, il a même commencé dimanche dernier à 20h01. On a 5 ans. 5 ans pour non seulement éviter le pire, mais pour une fois encore mieux que ça, construire le meilleur. En face on le sait ils ne nous lâcheront rien et ce sont les mêmes bourgeois qui scandaient à l’époque plutôt Hitler que le Front Populaire. Les 5 années à venir vont être l’urgence de notre temps, de notre génération, c’est à nous d’en faire le meilleur car je veux croire que le pire est évitable, et encore une fois que le meilleur est à notre portée. Il l’est. Presque. On a accompli un chemin énorme, on a encore un chemin à accomplir, je ne dis pas que ce sera facile, mais. Mais. On peut en ce moment dès maintenant construire à la fois l’Histoire majuscule et notre histoire commune à toutes et tous. On peut le faire. On peut y arriver. Le Parti socialiste n’est plus l’obstacle qu’il était, toutes les cartes sont rebattues. Nous n’allons pas « essayer » de faire, pour une fois nous allons faire, nous vaincrons. De toute façon, on a plus que ça à faire.

 

 

La France qu’ils veulent

“La France que nous voulons”.
 
La France des vioques qui gémissent sur une France qui n’a jamais existé que dans leurs fantasmes de bourgeois.
La France des héritiers et des châtelains qui trouvent séant de porter des costumes à 6000€ et des montres à 12000€.
La France de la fraude fiscale, du détournement d’argent public et du délit d’initiés.
La France qui défend la famille avec des trémolos et qui va aux putes le soir après le boulot pour se soulager dans des esclaves sexuelles venues des ex pays colonisés.
La France qui pourfend l’assistanat en ayant jamais travaillé de sa vie.
La France des parasites rentiers.
La France des dîners avec Pierre Gattaz.
La France des retraités de la Côte d’Azur qui gueulent contre les immigrés devant leur pastis.
La France des traditions, du bien de chez nous, des clochers, des fromages, des villages, la France où on se fait chier.
La France qui met ses enfants dans des collèges privés où ils copinent avec les enfants des membres du GUD qu’on a connus à la fac de Droit. Mais bon on était jeunes, vous voyez.
La France qui restera dans l’OTAN pour obéir à tous les caprices impérialistes de Donald Trump.
La France qui détruira la Sécu et où poser une couronne dentaire coûtera 1000 euros, et rien de remboursé.
La France qui hait les ouvriers, les infirmières, les caissières à mi temps, les profs, les gens pas comme elle.
La France où l’IVG sera de plus en plus difficile ce qui aboutira évidemment à des drames.
La France où on cumulera 3 jobs pour s’en sortir.
La France qui se pâme devant la “Culture” surtout quand elle se trouve dans des Pléiades qu’on met dans ses bibliothèques en cèdre et qu’on ne lit jamais.
La France de l’hypocrisie, de la beauferie, des passe-droits, et des marchés publics filés aux copains.
La France de la déréglementation et de la privatisation.
La France recroquevillée et trouillarde de tout.
La France à ce point caricaturale qu’il est impossible d’en faire une caricature. L’original explose la satire.
 
La France morte.
 
La France de droite.
 

Trent Reznor

1992, un dimanche soir, et je suis dans un bar devant une télé branchée sur MTV. Les dimanches soirs, c’est simple : c’est Headbangers Ball, l’émission de la chaîne américaine consacrée au métal, et j’aimais – et continue d’aimer ne vous en déplaise – la musique très forte. Resituons le contexte : on est en province, le Hellfest et Internet n’existent pas encore, et l’amateur de sonorités rugueuses se débrouille comme il peut. Alors quand il trouve une source où s’abreuver, il ne fait pas le difficile, et le dimanche soir, qu’il vente qu’il pleuve : c’est dans ce bar, devant Headbangers Ball. Fin du débat. Et s’enchaînent donc des chevelus plus ou moins énervés triturant des guitares aux angles déconcertants et menaçant de frapper à mort une pauvre batterie n’en pouvant guère plus. Ça va être une soirée sympa et normale d’un dimanche soir, en 1992, dans ma vie de mec de 19 ans pas mal à la ramasse et qui ne connait rien à rien, comme quand on a 19 ans.

Sauf ce soir là.

La soirée n’allait pas être normale du tout.

This is the first day of my last days

Je n’ai absolument pas vu le météore m’arriver sur le coin de la tronche.

Wish there was something real

Je n’avais absolument aucune idée qu’un truc pareil pouvait exister.

Wish there was something true

Je ne savais pas que je cherchais désespérément ça en ne sachant même pas moi même à quel point j’en avait besoin.

Whish there was something real

Et je ne savais pas non plus que l’onde de choc serait à ce point terrible que 25 années après, je ne m’en suis toujours pas remis.

In this world full of you

C’était du métal, mais pas comme du métal. C’était lourd strident et brutal, mais pas comme les autres. C’était noir et violent, mais pas la même noirceur, pas la même agressivité. Ça ressemblait, ça avait une parenté proche, ça sonnait tout comme, ça n’avait rien à voir. C’était Nine Inch Nails, c’était un clip hallucinant de brutalité paranoïaque, c’était du bruit noir et du bruit blanc, et c’était moi bouche bée devant cet autre chose surgit de nulle part, en comprenant à un niveau infra-intellectuelle que c’était enfin ce que je cherchais. Le lendemain, j’achetais l’album. Je l’ai toujours. Et je suis surpris que la pochette ressemble encore à quelque chose après l’avoir mis en lambeaux à force d’écoutes, de tripotages et de déménagements.

Rassurez vous : il ne sera pas question ici de faire une revue de l’oeuvre de Trent Reznor – artisan, chanteur et unique protagoniste de Nine Inch Nails – ce serait redondant et ennuyeux. Et d’autres l’ont déjà fait, plus complètement et bien mieux que je ne pourrais le faire. Plutôt de tenter d’expliciter la relation, car oui et je n’emploie pas le mot à la légère : la relation que le “fan” entretient avec Trent Reznor. et qui précisément va bien au delà du fanboyisme classique. D’ailleurs, il est significatif que dans la planète reznoriste quand on parle de lui, on ne dit jamais “Trent Reznor”, mais juste : Trent. Comme si on le connaissait. Comme si c’était un intime de longue date, et de fait : c’est un intime. Qui nous connaît parfois mieux que certains proches. Parce qu’en parlant de lui il parle de ces aspects de nous qu’on ne peut pas, qu’on ne sait pas, dont on ose pas parler. En quelque sorte il parle pour nous, et mieux qu’on ne saurait l’exprimer. Ô combien mieux. Porte parole sans vouloir lui même l’être d’un mal être persistant et contemporain, de l’imminence de la catastrophe, de la fragilité qu’on assume pas, de l’épuisement à chercher quelque chose sans savoir si ça existe. Humain, définitivement trop, beaucoup trop, humain.

Bien sûr, je sais qu’il est difficile de faire partager son enthousiasme pour un artiste si vous ne savez pas qui il est ou n’avez pas entendu parler de lui. Comme je sais aussi que l’écoute de l’oeuvre de Trent Reznor peut être déconcertante, pour ne pas dire rebutante de prime abord. Et en fait je ne vais même pas chercher à le faire, et encore moins vous l’imposer. C’est d’ailleurs là qu’on se rend compte que l’âge venant, la relation qu’on a avec la musique qu’on écoute change. Avant 30 ans, on peut débattre avec véhémence jusqu’à des heures indues du pourquoi et comment ce qu’on écoute est supérieur de 1000 coudées à ce qu’écoutent les autres. Passé 30 ans, on hausse les épaules avec un demi-sourire. Et pensant au temps qui passe et l’âge qui vient, je suis en train de me rendre compte, au moment même que j’écris ces lignes, que je vis moi-même cette étrange expérience de vieillir en même temps que l’artiste qu’on admire. 25 années passées avec Trent Reznor, tout de même. C’est quelque chose. J’espère que nous passerons encore pas mal de temps ensemble.

2014, un dimanche soir, et je suis à l’unique concert que donnera Nine Inch Nails dans ma ville. Je ne l’ai jamais encore vu “en vrai”, live. Je regarde autour de moi et dans la salle, il y a des gamins qui n’étaient même pas nés quand je l’ai découvert. Et ça y est, te voilà enfin. Mec. Plus de 20 ans que j’attend ça. J’ai un sourire qui m’étire tous les zygomatiques au maximum de leurs capacités, je dois ressembler au Joker de Batman. Oh, boy. Tu ne me connais pas, tu ne saura jamais qui je suis, mais tu peux être certain que toi et moi, on en a vécu, des choses ensemble. Ça fait du bien de te voir.

Hosannah.

Trent Reznor, je ne suis pas digne de te voir. Mais chante seulement une fois Hurt, et je serai guéri.