Trent Reznor

1992, un dimanche soir, et je suis dans un bar devant une télé branchée sur MTV. Les dimanches soirs, c’est simple : c’est Headbangers Ball, l’émission de la chaîne américaine consacrée au métal, et j’aimais – et continue d’aimer ne vous en déplaise – la musique très forte. Resituons le contexte : on est en province, le Hellfest et Internet n’existent pas encore, et l’amateur de sonorités rugueuses se débrouille comme il peut. Alors quand il trouve une source où s’abreuver, il ne fait pas le difficile, et le dimanche soir, qu’il vente qu’il pleuve : c’est dans ce bar, devant Headbangers Ball. Fin du débat. Et s’enchaînent donc des chevelus plus ou moins énervés triturant des guitares aux angles déconcertants et menaçant de frapper à mort une pauvre batterie n’en pouvant guère plus. Ça va être une soirée sympa et normale d’un dimanche soir, en 1992, dans ma vie de mec de 19 ans pas mal à la ramasse et qui ne connait rien à rien, comme quand on a 19 ans.

Sauf ce soir là.

La soirée n’allait pas être normale du tout.

This is the first day of my last days

Je n’ai absolument pas vu le météore m’arriver sur le coin de la tronche.

Wish there was something real

Je n’avais absolument aucune idée qu’un truc pareil pouvait exister.

Wish there was something true

Je ne savais pas que je cherchais désespérément ça en ne sachant même pas moi même à quel point j’en avait besoin.

Whish there was something real

Et je ne savais pas non plus que l’onde de choc serait à ce point terrible que 25 années après, je ne m’en suis toujours pas remis.

In this world full of you

C’était du métal, mais pas comme du métal. C’était lourd strident et brutal, mais pas comme les autres. C’était noir et violent, mais pas la même noirceur, pas la même agressivité. Ça ressemblait, ça avait une parenté proche, ça sonnait tout comme, ça n’avait rien à voir. C’était Nine Inch Nails, c’était un clip hallucinant de brutalité paranoïaque, c’était du bruit noir et du bruit blanc, et c’était moi bouche bée devant cet autre chose surgit de nulle part, en comprenant à un niveau infra-intellectuelle que c’était enfin ce que je cherchais. Le lendemain, j’achetais l’album. Je l’ai toujours. Et je suis surpris que la pochette ressemble encore à quelque chose après l’avoir mis en lambeaux à force d’écoutes, de tripotages et de déménagements.

Rassurez vous : il ne sera pas question ici de faire une revue de l’oeuvre de Trent Reznor – artisan, chanteur et unique protagoniste de Nine Inch Nails – ce serait redondant et ennuyeux. Et d’autres l’ont déjà fait, plus complètement et bien mieux que je ne pourrais le faire. Plutôt de tenter d’expliciter la relation, car oui et je n’emploie pas le mot à la légère : la relation que le “fan” entretient avec Trent Reznor. et qui précisément va bien au delà du fanboyisme classique. D’ailleurs, il est significatif que dans la planète reznoriste quand on parle de lui, on ne dit jamais “Trent Reznor”, mais juste : Trent. Comme si on le connaissait. Comme si c’était un intime de longue date, et de fait : c’est un intime. Qui nous connaît parfois mieux que certains proches. Parce qu’en parlant de lui il parle de ces aspects de nous qu’on ne peut pas, qu’on ne sait pas, dont on ose pas parler. En quelque sorte il parle pour nous, et mieux qu’on ne saurait l’exprimer. Ô combien mieux. Porte parole sans vouloir lui même l’être d’un mal être persistant et contemporain, de l’imminence de la catastrophe, de la fragilité qu’on assume pas, de l’épuisement à chercher quelque chose sans savoir si ça existe. Humain, définitivement trop, beaucoup trop, humain.

Bien sûr, je sais qu’il est difficile de faire partager son enthousiasme pour un artiste si vous ne savez pas qui il est ou n’avez pas entendu parler de lui. Comme je sais aussi que l’écoute de l’oeuvre de Trent Reznor peut être déconcertante, pour ne pas dire rebutante de prime abord. Et en fait je ne vais même pas chercher à le faire, et encore moins vous l’imposer. C’est d’ailleurs là qu’on se rend compte que l’âge venant, la relation qu’on a avec la musique qu’on écoute change. Avant 30 ans, on peut débattre avec véhémence jusqu’à des heures indues du pourquoi et comment ce qu’on écoute est supérieur de 1000 coudées à ce qu’écoutent les autres. Passé 30 ans, on hausse les épaules avec un demi-sourire. Et pensant au temps qui passe et l’âge qui vient, je suis en train de me rendre compte, au moment même que j’écris ces lignes, que je vis moi-même cette étrange expérience de vieillir en même temps que l’artiste qu’on admire. 25 années passées avec Trent Reznor, tout de même. C’est quelque chose. J’espère que nous passerons encore pas mal de temps ensemble.

2014, un dimanche soir, et je suis à l’unique concert que donnera Nine Inch Nails dans ma ville. Je ne l’ai jamais encore vu “en vrai”, live. Je regarde autour de moi et dans la salle, il y a des gamins qui n’étaient même pas nés quand je l’ai découvert. Et ça y est, te voilà enfin. Mec. Plus de 20 ans que j’attend ça. J’ai un sourire qui m’étire tous les zygomatiques au maximum de leurs capacités, je dois ressembler au Joker de Batman. Oh, boy. Tu ne me connais pas, tu ne saura jamais qui je suis, mais tu peux être certain que toi et moi, on en a vécu, des choses ensemble. Ça fait du bien de te voir.

Hosannah.

Trent Reznor, je ne suis pas digne de te voir. Mais chante seulement une fois Hurt, et je serai guéri.

 

 

 

1 Thought.

  1. 10 ans après (je suis manifestement plus jeune que toi), j’ai la même type d’histoire avec Sepultura.
    Internet existe, mais au fin fond de la campagne française, pas vraiment, le disquaire non plus et la bibliothèque municipal n’est pas versé dans ce genre de musique.
    Et voir Max Cavallera en live a été un de mes meilleurs souvenirs de Live.

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