Misanthropie raisonnable

« Mais toi tu n’aime pas les gens »

J’ai entendu ça tellement souvent et d’autant plus souvent qu’il faut bien l’avouer : c’est vrai. Je l’avoue et le confesse, je porte un regard dur sur mon prochain et j’ai le fâcheuse – et délicieuse – tendance à ne rien lui passer. Je « n’aime » pas les gens alors qu’il paraît que quand on est « de gauche » il faudrait les aimer. Il faudrait ? Et pourquoi donc, au fait ?

Les gens : cette masse indistincte d’individus qui nous font le front quotidien d’oser ne pas être rigoureusement comme nous. Autant dire : la plaie. Ou, plus finement : les masses d’individus qui ne partagent pas nos coutumes, références et surtout valeurs, et qui non seulement ne semblent pas honteux par tant d’insolence mais continuent de vaquer autour de nous comme si de rien n’était alors que rendez-vous compte, ils ne sont pas comme nous ! Les gens en somme c’est tout ce qui est hors relations immédiates, famille, amis, potes, affinités politiques, religieuses, ce qui est hors notre cercle plus ou moins étendu, donc. Ça fait quand même 7 milliards de gens, à peu près. C’est carrément beaucoup. Qu’on demande de les reconnaître et de respecter leur existence est déjà une chose, il y a objectivement un paquet de cons là-dedans, mais en plus les aimer ? Ça devient carrément du boulot.

Mais la vie n’offrant sans doute pas assez d’occasions de trimbaler effroyables fardeaux et occasions de se lamenter en cette cruelle vallée de larmes, j’ai en plus choisi, fou que je suis, de charger encore la pauvre mule harassée de mon humble vie et de devenir de gauche. Genre on est pas assez emmerdés comme ça, là on cherche carrément les problèmes. Ce n’est pas qu’être de droite offre automatiquement un totem d’immunité contre la mort, la maladie, la solitude ou les achats irresponsables sur Amazon, c’est juste qu’être de droite c’est plus facile vu qu’on accepte le monde tel qu’il est et que personne ne vous demande de les aimer, ces satanés gens, à la fin. Las : quand on est de gauche, il paraitrait donc qu’aimer les gens serait en quelque sorte obligatoire. Ne devenez pas de gauche, croyez-moi, c’est vraiment trop fatiguant. Quand on est de gauche, il faut donc avoir un élan d’affection et même disons-le : d’amour envers son prochain, si con, malfaisant et tordu soit-il. Comment ça j’exagère ? Comme si c’était mon genre. Disons se sentir en quelque communion universelle car étant tous égaux nous sommes de facto tous frères et sœurs quelque part je veux dire. Rien qu’écrire ces lignes m’épuise.

Parce que oui en effet, je suis de gauche et je n’aime pas « les gens ». Et je ne me sens nulle obligation de le faire.

J’aggrave même mon cas avec délices : oui ça m’emmerde de vivre dans un pays où des demeurés trouvent que Cyril Hanouna est un mec génial et super drôle, où le sport préféré des français c’est des enfants capricieux à QI négatifs qui courent après un ballon et où la télé réalité existe. Vu que sa simple existence à cette merde est déjà un affront civilisationnel en soi, à la fin. Oui, ça me fait chier de discuter de la météo autour de la machine à café, de constater que tenter de parler des relations hommes-femmes avec des hommes tourne systématiquement à la conclusion « Putaing les gonzesseuh elles song compliquées hein » – je vis dans un bled du sud-ouest à forte connotation cassoulet -, ça me fait chier de voir que des veaux trouvent que Dieudonné et Soral c’est « pertinent », de voir des gens perdus dans le trou du cul de la France profonde voter FN alors qu’ils n’ont jamais vu un seul arabe de leur vie, et que François Fillon et Bertrand Cantat entre tellement d’autres ne soient pas dans leur seule place légitime : en taule.

Je suis de gauche, je « n’aime pas les gens » et vous savez quoi ? Ça n’a absolument aucune importance. Politiquement parlant.

Parce que en politique on ne raisonne pas en terme d’aimer ou pas autrui. Attendez, en politique de gauche, il faut préciser, certes. Donc en politique DE GAUCHE, on s’en fout que je n’aime pas les gens, et moi-même je m’en fous de ma propre opinion là-dessus, et là ils se demandent tous ouhla mais quelle virevolte dialectique, calme tes chevaux fougueux mon garçon et la seule chose que tu as en commun avec Michel Foucault c’est la coupe de veuch, pas la vista du concept.

Qu’on aime ou pas les gens on s’en fout parce que c’est sans importance au plan politique. C’est une opinion individuelle et si moi, en tant qu’individu, mon prochain a souvent tendance à me fatiguer, ce qui compte surtout au plan politique oui j’insiste ce n’est pas ce qui nous sépare, c’est ce qui nous unit. Et en l’espèce, ce qui nous unit le mieux c’est notre destin de classe. À mon niveau, même en ayant lu des gros livres sans images et en sachant qui est Kierkegaard, les faits sont têtus et la feuille de paie est factuelle : je fais partie du prolétariat. D’une manière générale, votre appartenance sociale sera d’abord définie par votre degré d’imposition, pas vos goûts culturels, pas vos préférences sexuelles, pas vos aspirations intellectuelles ou sociales : par ce que vous gagnez en pognon et la nature de votre place dans les moyens de production. La plupart de ceux qui me lisent, désolé de vous l’apprendre, malgré vos Stan Smith et votre abonnement à Télérama : vous êtes des prolos. Au mieux des aspirants à la partie inférieure de la classe moyenne, peut-être plus rarement aux classes moyennes relativement sécurisées quant à leur devenir financier, mais pour l’essentiel : des prolos.

Et politiquement, ce qui compte ce n’est pas les préférences de tel ou telle, ou qu’on aime ou pas les gens. Ce qui compte c’est la communauté de destin, qui ici est clairement une convergence d’intérêts de classe.

Un exemple concret : la Sécurité sociale, cette admirable invention : dans une société qui se dirige de plus en plus vers le démantèlement de la Sécu, la ligne de partage est déjà entre ceux qui pourront se payer une assurance privée de qualité, et les autres. La question à se poser est donc : de quel côté de cette ligne vous situez vous ?

C’est plus clair comme ça, hein ?

Partant, défendre l’accès à la Sécurité sociale gratuite pour tous relève à la fois de mon intérêt individuel le plus immédiat, d’un intérêt collectif de santé publique, et d’un intérêt politique de préservation et approfondissement des droits sociaux. Et si on défend la Sécu, on la défend pour tout le monde, sans distinction. Qu’on aime les gens ou pas. Parce qu’il y aura forcément des individus qui m’exaspèrent et que j’abomine qui vont en bénéficier, de la Sécu, pour soigner leurs bobos de cons et prolonger leurs vies d’abrutis ! Et tant mieux qu’on n’ait pas à choisir individuellement qui aurait droit ou pas.

Et c’est valable pour la Sécu comme pour le reste. Personne ne vous demande d’aimer tout le monde. Même en étant de gauche. Puisque ce qui compte d’abord c’est la conscience de la communauté de destin de classe que vous partagez. On peut donc lutter aux côtés, avec, et pour, des gens qu’on « aime » pas, parce que la politique de gauche, ce n’est pas un élan d’amour woodstockien et complètement fou et on va se tenir la main pour faire une farandole, mais lâchez moi la main monsieur je ne vous connaît pas ! C’est prendre des décisions qui vont intéresser le collectif de la Cité et pour le reste, ben c’est à soi de gérer ses petites inimitiés.

Et puis c’est très bien au final, que des cons soient en bonne santé et vivent longtemps. Ça me fait plus de gens à détester.

 

 

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