Vieillir

Arrivé à un moment, on ne peut plus se faire d’illusions : on commence à vieillir. Il y avait eu, bien sûr, depuis quelques temps, de nombreux petits signes qui s’accumulaient. Les soirées un peu arrosées qui deviennent chaque fois un peu plus difficiles le lendemain, les rides qui apparaissent au coin des yeux. Aussi, cette prise de distance vis-à-vis des choses qui apparaissaient cruciales à un moment de la vie et dont on se rend compte qu’en fait elles n’ont jamais tant comptées que ça.  Qu’en fait, elles sont même certaines sans aucune importance. L’opinion des autres sur soi et la recherche de leur validation en fait partie, et se débarrasser de ce poids est un vrai soulagement. Mais ça c’est pour la partie positive et encore heureux qu’il y en ait une. Le reste, mon Dieu, ça oblige quand même à dire que vieillir, même commencer à vieillir, c’est chiant. Ne serait-ce que parce que dès qu’on arrive à la quarantaine, votre corps vous présente l’addition de comment vous l’avez traité pendant toutes les années avant, et si je puis me permettre un conseil au plus jeunes : traitez le avec bienveillance dès aujourd’hui. L’addition peut être vraiment lourde. Et la blague qui dit “À quarante ans, si on se réveille sans avoir mal quelque part, c’est qu’on est mort”, est cruellement pertinente.

Là je regarde mes mains et si j’observe un peu attentivement, je commence à voir les petites taches qui apparaissent. Les fameuses petites taches brunes sur les mains. Oh, elles sont pour le moment minuscules, à peine décelables. On peut même les oublier tant elles sont discrètes. Elles n’en sont pas moins là, et leur existence est désormais le signe que le compte à rebours est bien enclenché. Il l’a toujours été, certes. C’est juste que maintenant je l’ai sous les yeux. Et le temps s’accélère, il file de plus en plus, on cligne des yeux et une année, deux années, se sont passées. On se révolte contre le temps. Moi vieillir ? Mais j’écoute Nine Inch Nails ! Maudits soient les rappels de Facebook pour ça, quand ils vous remettent sous les yeux un post que vous aviez complètement oublié, et vous vous dites “Quoi ? C’était il y a deux ans ? Déjà ??”. Vous pensiez sincèrement que c’était il y a quelques mois, voire quelques semaines… C’est chiant, vieillir, et c’est encore plus chiant quand ça commence à devenir un peu flippant.

Le plus étrange, c’est le décalage entre le corps et le cerveau. Le cerveau lui continue à plutôt bien fonctionner, plutôt très bien même, pour peu qu’on le sollicite régulièrement. Ce n’est pas très difficile en fait, il faut être un peu curieux, accepter de se remettre parfois en question, et le nourrir régulièrement de quelques livres et de quelques nouvelles têtes. Il y a une hygiène du cerveau qui est finalement valable à tout âge, et si je puis me permettre un autre conseil – vous savez comment ces vieux sont donneurs de leçons, n’est-ce pas – c’est de continuer à apprendre de nouvelles choses. Des langues, un instrument de musique, des sports, des activités que vous ne connaissiez pas. Tant que vous sollicitez vos neurones en leur présentant du nouveau et en les obligeant à turbiner un peu, vous êtes tranquilles. Pour ce qui est du corps, en revanche…c’est plus compliqué. En fait il y a 5 âges du corps :

  • De zéro à 20 ans, c’est l’innocence : on a pas réellement conscience de son corps et on lui fait faire absolument n’importe quoi sans que ça ait de conséquences. Nuits blanches, ivresses, junk food, cette quasi invulnérabilité donne à la jeunesse ce sentiment d’avoir radicalement raison sur tout puisque l’intendance suit, et le corps n’a pas encore fait apparaître de défaillances.
  • De 20 à 30 ans, c’est la jouissance : on commence à disposer d’un peu de recul sur les choses, et on peut encore mieux utiliser son corps pour en tirer le plus de plaisir. C’est là que les sportifs seront à leur meilleur, et que le sentiment de force et de joie qu’on tirera de son corps sera le plus fort.
  • De 30 à 40, c’est la conscience : ici et là des légers ratés, des petits soucis se font jour. On commence à comprendre qu’on est faillible et d’envisager de parfois se ménager. En général à ce moment, c’est le début de la fin.
  • Et à partir de 40, c’est…la maintenance. C’est simple : une heure de sommeil en moins, un excès de boisson un soir, continuer à manger trop riche, vous allez le payer, et très cher, et immédiatement. Et la sanction va être cruelle. Partant, il va falloir et ce au plus vite, entrer dans la dyade de l’Enfer : le Sport et les Légumes. Non. Chut. Ne cherchez pas, ne raisonnez pas, ça ne sert à rien de vouloir négocier, ça ne sert à rien de vous enfermer dans le déni, il n y a que ça qui fonctionne. Ça fonctionne depuis 10 000 ans, ça fonctionnera encore dans 10 000 ans et il n y a que ça qui soit vraiment efficace. Et attention – c’est le moment que vous allez adorer – ce n’est même pas pour vous sentir plus “en forme” ou je ne sait quoi. Comme me le disait récemment une amie : “C’est horrible. Maintenant je fais de l’exercice et attention à ce que je mange, mais même plus pour me sentir mieux, juste pour me sentir bien…”. Welcome to the cruel age. Encore pour moi ai-je la chance de trouver de l’amusement dans cette maintenance et même de l’épanouissement. Si en revanche vous êtes allergiques à l’exercice et refusez d’abandonner vos habitudes alimentaires…et bien vous allez souffrir. Et commencez à faire des examens sanguins tous les ans, c’est la période de la vie où des sales trucs commencent à rôder. Si vous êtes une femme, consolez vous en pensant que vous éviterez à la cinquantaine la déconcertante intromission d’un doigt professionnel dans votre fondement, manière de voir où en est votre prostate. Vraiment, je vous assure : vieillir c’est chiant, et on commence à mettre un gros mouchoir sur son orgueil.
  • Et le 5ème stade, c’est tout simplement la sénescence. “Processus physiologique qui entraîne une lente dégradation des fonctions de l’organisme”. Je crois que tout est dit, non ? Et puis bon, un jour, comme tel est notre destin, nous ne serons plus là. Et déjà, on commence à voir autour de soi qu’on a survécu à de plus en plus de gens, qui sont partis avant nous. Il y en aura de plus en plus, d’ailleurs.

J’aime bien un peu plomber les belles journées d’été, c’est un de mes petits plaisirs mutins.

Sur un autre plan, il n’est pas vrai qu’on devienne “de droite” avec l’âge. Bien sûr ça arrive, et à beaucoup de personnes, mais je tend à penser que les gens qui deviennent de droite en prenant de la bouteille avaient tendance à l’être déjà auparavant. L’idéologie servait simplement à camoufler l’évidence de la réalité. L’exemple le plus frappant étant bien entendu celles et ceux qui sont passés de Mai 68 au libéralisme le plus effréné, mais une simple observation montre qu’au fond ils n’ont pas tant changés. Individualisme hédoniste, rejet de la collectivité, hostilité envers l’Etat, primat de l’immédiat sur le terme, les germes étaient déjà présents, il a juste suffit qu’avec l’âge vienne la conscience de son intérêt de classe, voilà tout. En fait on ne devient de droite en vieillissant qu’à partir du moment où on a plus une lecture “matérialiste” au sens politique, ce qui se traduit en général par l’expression “quand on veut, on peut”. En oubliant que la phrase entière, ça serait “Quand on veut et qu’on en a les moyens financiers, on peut”.  L’oubli plus ou moins volontaire du poids de l’argent sur les vies, c’est en fait ce qui signale le mieux un habitus de droite.

On ne change pas nécessairement d’idées, en revanche elles peuvent se durcir, oui. On a tendance à devenir expéditif, du fait qu’on a moins de temps à gaspiller en longues discussions et en ergotages. Et ça devient un effort de penser le monde en complexité. Effort pourtant nécessaire, si on veut éviter d’entrer trop vite dans la case vieux con, case dans laquelle on entrera de toute façon d’une manière ou d’une autre. Pour moi je n’espère qu’une seule chose, c’est de ne pas subir ce pénible et embarrassant retour d’âge qui consiste à courir après une jeunesse enfuie et draguer des gamines qui pourraient être mes filles. Je dois avouer que voir des rogatons quadras/quinquas faire assaut de ronds de jambes et s’exciter sur des jouvencelles de 20 années me plonge dans une violente angoisse. Si je deviens comme ça, je vous donne l’autorisation de me lapider à coups de figues molles, et je compte sur mon sens du ridicule pour éviter de finir comme ces dégoûtants.

En fait c’est ça l’idée : désormais, je vais travailler à ne surtout pas devenir un vieux beau mais d’abord à devenir ce but noble entre tous : un beau vieux. Voilà de quoi m’occuper encore quelques belles années.

 

 

2 Thoughts.

  1. Juste, ce qui me vient, là, tout de suite, c’est : si vous êtes une femme, vous aurez le “plaisir” d’être encouragée à aller vous faire aplatir très fort les seins entre deux plaques transparentes… et puis aussi vous allez continuer à aller vous faire dilater la minette par des gens pas toujours très aimables…

    Sinon, je suis sûre qu’il y a d’autres avantages à devenir vieux. Quand ça m’arrivera, je te dirai 😉

  2. Je dirais juste que 30 ans peut se remplacer par le 1er pépin physique sérieux ; nous ne sommes pas tous égaux.

    Et pour finir sur une note plus positive, le 5ème age du grand père à commencé à 90 ans (quand il ne pouvait plus bêcher son grand jardin, ni monter des chemins à 30% de pente) . Comme quoi la maintenance que tu préconises après 40 ans semble efficace.

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