“Check tes privilèges” ou le détail qui change tout

Avez-vous checké vos privilèges ? Comment ça non ? Pff, vous êtes à l’évidence des hommes blancs cishet validistes. Vous n’avez rien compris à ce que vous venez de lire ? C’est normal, je vais tout vous expliquer.

En politique comme ailleurs, il y a des modes. Des théories qui voient le jour, deviennent très répandues parce que portées par l’époque, et qui soient connaissent une vivacité permanente dans le temps, soit disparaissent corps et âmes. En ce moment, une mode politique naissante, ça consiste à « checker ses privilèges » et pantelants, vous vous demandez : quoi qu’est-ce ?? Ça nous vient des Etats-Unis et c’est la traduction littérale de « check your privileges » qui peut se traduire par « soit conscient de tes prérogatives », ce qui est plus exact que CTP en français mais ça claque moins, faut avouer. Checker ses privilèges consiste à devenir conscient des rapports de forces qui régissent notre société, afin de prendre conscience des oppressions qui ne nous concernent pas. Par exemple, dans la société où nous vivons, moi Thierry, Homme, Blanc, hétérosexuel, je n’ai pas, de toute ma vie, été confronté ni au racisme, ni à l’homophobie, ni à cette violence spécifique du rejet hostile de celui, ou celle, qui n’est pas majoritaire dans un groupe donné. J’ai donc, selon cette théorie, une prérogative qui me mettra en position de force dans la société actuelle, et de facto : c’est vrai. Check tes privilèges d’homme blanc hétéro, je ne subirai jamais sexisme, racisme, homophobie, et je n’aurai jamais peur d’être jugé sur ma façon de m’habiller ou ma couleur de peau. Je checke mes privilèges. Et en effet, cette théorie est séduisante, puisque voulant articuler les oppressions de classe, de sexe, de genre, pour en embrasser les dynamiques : certains groupes, dans une société donnée, sont dominants par rapports à d’autres, cette domination est inique et ne se justifie en rien, et checker ses privilèges est le projet, ambitieux, et louable, de déconstruire les fausses évidences de cette domination.

Toutefois. Plus j’y réfléchis, et plus quelque chose m’embête, dans cette théorie. Un peu comme quand on a le palais qui gratte et on passe la langue dessus et plus on passe la langue plus ça gratte et à la fin ça rend fou. Sans aller jusqu’à ce que ça me rende fou, y a quand même quelque chose. Qui me gratte. Et je crois avoir compris quoi. Je vais illustrer la chose : prenons deux personnes, et checkons leurs privilèges. On va prendre moi, Thierry, et Salmane.

Bon déjà on comprend, rien qu’aux prénoms respectifs, qu’il y a a priori plusieurs différences entre Salmane et moi. Listons.

Je suis Français, il est arabe, pas sûr que Salmane trouve un appart avant moi. Check.

Je suis élevé dans un pays de culture chrétienne, Salmane est musulman, et être musulman dans certains coins du monde, ça craint. Check.

Je suis en plutôt bonne forme physique, ça va, je vais à la salle parce que s’entretenir c’est important, bref, Salmane est vieux, il est né en 1935 quand même, et il est malade. Oui au fait Salmane existe vraiment, c’est une vraie personne, je n’ai pas pris un prénom au hasard, vous allez comprendre. Moi en bonne santé, lui vieux et malade, check.

Je bosse, enfin j’ai un emploi salarié, Salmane n’a jamais travaillé de sa vie. Tant mieux pour lui hein, heureux homme, mais bon en attendant sur le marché de l’emploi : check.

On est hétéro tous les deux, double check pour lui et moi.

Je m’habille urbain casual on va dire, et Salmane eh il fait pas d’effort quoi, il porte une serviette marrante sur la tête et une longue robe tout le temps, mouarf, alors lui c’est sûr à métro Jean Jaurès il va pas passer inaperçu hein ! Ahem bref. Donc au bas de la liste, Thierry a checké ses privilèges par rapport à Salmane, et si on s’en tient à cette liste, je suis privilégié et à plusieurs niveaux, par rapport à Salmane.

Juste un détail.

Un petit détail.

Le nom complet de Salmane est Salmane Abdelaziz Al Saoud, il est actuellement roi d’Arabie Saoudite, et sa fortune personnelle est estimée à 38 milliards de dollars. Ce qui est beaucoup. Et je viens de checker mon compte en banque au Crédit Mutuel, et bien je pas 38 milliards de dollars dessus. Et croyez bien que ça me navre. Parce que ça c’est un sacré gros privilège. Et c’est ça qui me gêne, dans le CTP, ça « oublie », ou en tout cas ça met à plat toutes sortes d’oppressions, réelles, existantes, mais ça met aussi à plat avec d’autres, ce qui est le premier privilège d’entre tous : le privilège de l’argent. Parce que dans un monde capitaliste globalisé comme le nôtre, l’oppression majoritaire c’est l’oppression économique. Et si vous ne me croyez pas, essayez de vivre pendant 3 mois sans argent ni le moindre revenu. Vous allez très vite comprendre.

L’argent, premier privilège. Si je dis, un homme blanc riche passera avant un homme noir pauvre, jusque-là ça va, ça a l’air de tomber sous le sens. Mais. Un homme noir riche passera avant un homme blanc pauvre. Une femme noire riche passera avant un homme noir pauvre. Et etc. Celui qui a le plus d’argent que l’autre, quel que soit son genre, sa couleur, sa religion, ses orientations sexuelles etc. Passera avant dans la file d’attente de tout dans la vie. Parce que la seule “liberté” qui existe en société capitaliste, c’est l’argent. Aux Etats Unis, les Noirs qui se font tirer dessus par la police, leur point commun c’est d’être Noirs, certes. Mais aussi d’être pauvres. Aussi voire : surtout. Parce que les Noirs riches, eux, ne se font pas tirer dessus.

Attention, ça ne veut pas dire que l’oppression économique efface les autres oppressions. Entre une femme noire riche et un homme blanc riche, c’est ce dernier qui passe en premier. Sauf : si la femme est plus riche que lui. Et même ça ne lui épargnera pas racisme et sexisme. Je ne dis pas que le Noir riche ne subira jamais de racisme dans sa vie. Malheureusement, il est à craindre qu’il en subisse. Mais l’argent a ce pouvoir magique de procurer bien des consolations et des compensations, en termes d’objets et de pouvoir. Puisque c’est de ça dont il est question : le pouvoir. Et la première source de pouvoir, donc de domination, donc d’oppression c’est et ça reste l’argent. Celui qui en a. Celui qui en a moins. Celui qui n’en a pas. Il est logique que CTP nous vienne des campus américains où l’étude des inégalités économiques sont quasi-systématiquement oubliées, et où l’identité a finit par remplacer la volonté d’égalité. Ce qui pose tout de même la question politique du niveau de revendication, puisqu’à la fin du raisonnement, on peut être équipier chez MacDO, exploité jusqu’au trognon, mais du moment qu’on est fier de son identité, ouf, ça va.

Je ne dis pas que les autres oppressions sont à ce point secondaires que bon d’abord on s’occupe des riches et ensuite du reste. Je ne dis pas ça et je ne le pense pas. Par exemple la situation dramatique des homosexuels en Tchétchénie interdit de minoriser les souffrances qu’ils vivent. Et c’est un vieux débat politique, plutôt le centre ou plutôt la périphérie, qu’il ne faut pas trancher du tout : on s’occupe du centre ET de la périphérie en même temps puisque l’un et l’autre sont articulés. Comme disait Bensaïd, tout ce qui est injuste nous concerne et il n’y a pas de hiérarchisation arbitraire des luttes, parce que faut pas oublier que des gens souffrent, réellement, du racisme, du sexisme, de l’homophobie. Et qui souffrent aussi, de l’oppression de l’argent, celle qui opprime sans distinctions de race et de genre. Celle qui opprime absolument tout le monde en tout temps et qui reste l’ennemi commun de toutes et tous.

 

 

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