Derrière la tête

C’est une très mauvaise nouvelle que celle de la mort, par suicide, de Chester Bennington, chanteur de Linkin Park. D’abord bien sûr pour sa famille et ses proches et les fans du groupe. Mais une très mauvaise nouvelle aussi pour celles et ceux qui se débattent et se battent depuis des années après avoir subi une agression sexuelle. Le chanteur ayant été abusé et violé à l’âge de 7 ans par un ami de sa famille.

Bien sûr, les causes d’un suicide ne sont jamais univoques, et il en faut des raisons pour que quelqu’un en ait suffisamment assez pour passer outre l’instinct de survie et devenir suffisamment déterminé pour passer à l’acte. Ceci dit, comment ne pas voir, comment ne pas faire le lien avec le viol dans l’enfance, et le long combat contre les addictions et la dépression, jusqu’à l’acte sans retour ? Et ici évidemment, on parle de quelque chose qui me touche personnellement, au plus intime. J’en ai déjà parlé ailleurs et je ne m’étalerai donc pas, mais cette mort m’a porté un coup au moral, je l’avoue : on peut être connu, reconnu, établi dans son domaine, entouré, riche, père de famille et avoir toutes les raisons du monde de vivre, et pourtant les ombres finissent par être plus fortes et l’emporter. Et tout submerger. C’est terrible. C’est vraiment terrible et ça fait se poser toutes sortes de questions. De ces questions qui remuent tout au fond.

Entendons nous bien : mon histoire n’est pas celle de Chester Bennington, ni celle d’autres personnes ayant subi des agressions sexuelles, et en aucune façon je ne prétendrais parler au nom des autres. Je ne parle ici qu’en mon nom propre. Pourtant, par delà les vécus et les individus, il y a des marqueurs communs après un viol, et le combat contre les ombres est une rude bagarre. Ô combien. Une rude bagarre de tous les jours, parfois, même après des années de thérapie, même après avoir construit une vie. Même après que le trauma soit devenu souvenir et qu’on peut vivre sans être écrasé sous les ombres et la violence, c’est à dire : vivre, tout simplement, on reste avec cette conscience d’avoir traversé un enfer. Et du creux que ça crée avec “les autres”. On est avec eux, on vit avec eux, et en même temps, on sait tout au fond que la séparation est là, qu’on a traversé des choses dont ils n’auront jamais la moindre idée, et que si on peut en parler, si on peut même avoir un discours et du recul sur ce qui est arrivé, la séparation est là, et elle reste là. On est avec eux. Et en même temps on n’est jamais complètement relié. On vous a jeté hors du monde et il faut un travail absolument énorme pour s’y reconnecter, et même alors ça peut parfois être tellement difficile. Ce sentiment d’une séparation irréductible d’avec les autres, ce mur de verre entre soi et les gens, peut être absolument décourageant. Et heureusement qu’existent des rencontres avec des personnes qui écoutent et qui comprennent. Ce serait invivable sinon.

Parce que même après s’être battu comme un chien, pendant des années, même après avoir, enfin, laissé les ombres à leur place dans le passé et s’être libéré et allégé, même quand on se pense et qu’on a des bonnes raisons de se penser enfin à l’abri, apprendre la mort de Chester Bennington est un choc. Parce qu’elle ravive la question qui hante : et si les digues sautent ? Même si elle sont là et bien là, construites depuis des années et ce dont elles protègent n’est plus qu’un fantôme d’ombre, mais la question lancinante reviens : si lui, avec tout ce qu’il a accompli, alors moi ?…

Que se passe t-il si les digues sautent ?

Cette question accable.

Et même si elle accable, il faut pourtant continuer à avancer. On ne peut pas passer ses journées la tête entre les mains a retourner ce doute en tous sens, il faut continuer. Je crois qu’à un moment, il faut accepter que ce doute sera là et faire avec. Ne pas le fuir, ne pas le nier, et ne pas se laisser empoisonner la vie par lui non plus. Accepter la faille et tout faire pour la réparer, et vivre. C’est con, à dire comme ça, je le sais. Et en même temps, ce n’est pas con du tout, parce que je pense, je crois sincèrement, que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Et sans conseiller personne ni donner d’ordre, faites une thérapie, ça sauve. Littéralement.

Et puis dans ce combat, il n’est pas interdit d’y mettre du panache. “Et bien soit !”. Après tout, affronter les adversités fait aussi partie des plaisirs de la vie, si on y trouve de la stimulation. De préférence sans entrer en guerre contre le monde entier, et surtout ne plus se faire la guerre à soi-même, tout simplement.

So long, Chester.

 

 

 

 

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