Diabolicum

Je n’en peux déjà plus de la gueule de Macron et il va vraiment falloir prendre sur moi pour supporter cette tête de DRH auto-satisfait qui pense que le monde est une entreprise, avec sa tronche remplie de toute le bullshit managerial qui est décidément la sous-culture des classes moyennes de pseudo-winners. Je méprise absolument ces gens, ils sont l’exact contraire de ce qu’on m’a appris à considérer comme de décentes personnes. Et pire encore que Macron, oui c’est possible, il y a son fan club. En Marche, c’est la fusion politique des sarkozystes qui rêvaient que la France repasse aux 55 heures et de cette « gauche » qui clamait dans les repas en ville « mon coeur est à gauche mais mon portefeuille est à droite ». On en a tous rencontré des comme ça, et tout fiers d’eux en plus, à faire passer leur habitus de droite pour du réalisme quand il ne s’agit que de leurs intérêts économiques les plus égoïstes. Tu m’étonnes que Trudeau soit leur idole, à porter un pull rose à la Gay Pride et n’avoir que miel à la bouche dès qu’il parle des minorités, tout en vendant des armes aux pétromonarchies qui leur servent à écraser la rébellion au Yemen. Comme quoi les minorités, on les aime bien quand elles sont proches et qu’elles disposent d’un pouvoir d’achat et d’une carte d’électeur.

Et tant mieux que face à ça existe encore une gauche pour le coup de gauche, qui n’a pas noyé ses fondamentaux en copiant-collant les énormités de identity politics américaines, ce qui serait le meilleur moyen d’être marginalisé pour l’éternité. Identity politics au passage parfaitement capitalisto-compatibles : on peut vouloir être fier de son « identité » tout en ne remettant absolument pas en cause l’exploitation. Tu bosse dans ton Mac Bullshit Job sous-payé et insulté, mais attention : tu est FIER de ton IDENTITÉ. Comme si le libéralisme voyait le moindre inconvénient à ça. Au contraire même, ça l’arrange. Si tout le monde revendique perpétuellement sa précieuse micro-identité, aucun mouvement collectif n’est possible.

Ayant donc constaté que la gauche est toujours là, et qu’elle dispose même de députés, la macronie a décidé d’une nouvelle tactique. La diabolisation surjouée et outrancière. Pas un jour désormais sans qu’on tape à bras raccourcis sur cette gauche, sans qu’on monte en épingle le moindre mot extrait de son contexte, qu’on en rajoute des caisses dans un numéro largement surjoué de la pseudo-indignation : la menace, c’est le bolchevisme factieux. Comme si le pays était à deux doigts de basculer dans l’insurrection et les soviets manière de fêter dignement les prochains 100 ans de la (glorieuse) Révolution d’Octobre. Si seulement. Mais rassurez-vous, macronistes, droitards ébouriffés et pinpins attardés militants FN, le peuple est trop occupé à regarder le foot et Hanouna. Même si ça ne suffit plus à camoufler le violent mal-être d’une population qui sait que le pire est encore à venir.

Diaboliser, donc. C’est à dire refaire la même chose qu’avec le FN ces 40 dernières années, avec Jean Marie Le Pen dans le rôle de croquemitaine officiel, rôle dont sa fille aura toutes les peines du monde à se débarrasser. Parce que le FN n’aura servi qu’à ça : servir de repoussoir que la bourgeoisie aux affaires brandira régulièrement pour faire peur. Et le FN, dans la violence de son discours et la brutalité de ses militants, surtout dans la période années 80-90, remplira parfaitement le rôle qu’on lui aura assigné. Bien trop, même, l’irruption de Le Pen au second tour de 2002 aura été le couronnement malsain de cette stratégie. Stratégie dont Le Pen père, ne nous y trompons pas, a toujours été parfaitement conscient : il servait à faire peur, et il avait compris qu’il pouvait faire de cette peur à la fois une rente politique, un business profitable, et un moyen de diffuser ses idées dans la société. Jean Marie Le Pen n’a jamais sérieusement envisagé le pouvoir suprême, des témoignages de ses proches attestant son moment d’épouvante au moment du résultat du 21 avril. Il s’est coulé avec délices dans le stéréotype du méchant de service et n’en a jamais voulu d’autres, contrairement à Marine Le Pen qui elle a toujours visé le pouvoir politique. Cette dernière étant en fâcheuse posture désormais, situation due au découragement de sa base militante et aussi de l’incroyable et heureuse capacité de l’extrême-droite française à se bouffer le nez entre eux, il faut désigner un nouveau Docteur No : ce sera la France Insoumise et Mélenchon dans le rôle de Satanas.

C’est ainsi qu’il faut lire les indignations surjouées – car tout ça est une comédie, ne nous y trompons pas – des politiques et des journalistes qui brandissent le spectre néo-communiste dès qu’il est question de la FI. Comme si celle-ci souhaitait prendre le Palais Bourbon baïonnette au canon et instituer la Terreur en dépoussiérant la guillotine, soyons sérieux. D’ailleurs, d’un strict point de vue politique, la FI n’est que sociale-démocrate au sens originel du terme, avec il est vrai une touche de léninisme bienvenu. Ce qui en plus provoque les affres des anars totos, ce qui est toujours délicieux à voir, il n y a pas de petits plaisirs. Mais il faut quand même énormément d’imagination – et surtout pouvoir mentir sans rougir – pour voir la FI comme la réincarnation du bolchevisme promettant un horizon de goulags. Pourtant, la macronie tente le coup, il y a des rentiers lecteurs de Valeurs Actuelles et des petits bourgeois incultes abonnés aux Inrocks sur qui ça peut marcher. C’est un jeu, vous dis-je. C’est un jeu pourri dont il faut être conscient et qu’il faut refuser.

Tant que nous sommes sous la 5ème République, on ne peut pas avoir d’existence politique en dehors des institutions. Je ne dis pas que c’est bien, ça ne l’est pas, mais c’est comme ça, la 5ème ayant été pensée telle dès le départ. En dehors de l’institutionnel, on est condamné à grenouiller dans les marges et si on veut être marginal, si on veut rester dans son coin avec son micro-milieu militant, fort bien. Grand bien vous fasse, éclatez vous. Mais à un moment en politique, on doit aussi penser Grand Jeu et pour penser Grand Jeu, il faut en passer par le pouvoir et son exercice. Et être diabolisé, c’est être condamné à rester éternel second rôle de la démocratie bourgeoise. La FI n’ayant pas des sots à sa tête et bien loin de là, on peut espérer qu’elle en est consciente. Et fera tout pour refuser la facilité du rôle imposé par cette chose décidément dégoûtante qu’est le macronisme.

Ceci dit, pour que ça marche, il faudra aussi éviter la dispersion et notre tendance à la querelle stérile. Il faudra faire bloc, que ça plaise ou pas. Logiquement, il faut donc que la gauche sociale et républicaine soit hégémonique sur notre camp pour les 10 prochaines années, minimum. Et j’assume le terme « hégémonique ».

À mon niveau, j’ai quelques idées pour y apporter ma modeste contribution.

 

Hypermnésie

Je suis doué d’hyperesthésie, et moi aussi je ne connaissais pas ce mot jusqu’à il y a très récemment. Tout en connaissant parfaitement ce que ça décrit puisque le vivant au quotidien depuis toujours. « Exagération physiologique de la sensibilité des divers sens ». C’est décidément tout moi, même mon corps exagère. Et pendant longtemps, très longtemps même, j’ai été sincèrement convaincu que tout le monde était comme moi, voyait comme moi, entendait, sentait, comme moi. Petit à petit je m’aperçu qu’il n’en était rien et que ce décalage, parce que c’est cela que ça crée : un décalage sur la façon dont on perçoit le monde et donc comment on le vit, nous étions au final fort peu nombreux à l’avoir.

Comment mettre des mots là dessus, puisque c’est toujours un peu la quadrature du cercle de nommer ce qui est d’abord perçu corporellement et donc ressenti. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on pourra écrire des pages et des volumes entiers sur la musique, alors que rien ne peut remplacer l’expérience directe et concrète de l’écoute. Tentons néanmoins. Et puis en fait c’est assez simple, quand j’y pense. C’est vivre dans le même monde sensoriel que les autres, mais plus fort. Plus intense. Et avec beaucoup plus de détails.

Beaucoup, beaucoup plus de détails.
Tout le temps.

Comment dire.
Vous avez vu le film Limitless ? Oui bon, c’est juste un film sympa, certes. Pourtant, une scène m’a frappé, à un moment. Le héros, écrivain loser, dispose d’une drogue qui lui permet de devenir illimité intellectuellement et décide de finalement en prendre un échantillon. Et au moment où il rencontre sa proprio qui lui reproche vertement ses loyers en retards, le produit se déclenche. Visuellement c’est très réussi, les couleurs deviennent chaudes et très intenses, les sons sont plus forts et plus clairs, et il se trouve stupéfait d’être plongé dans un monde insoupçonné : il voit tout. La fine couche de sueur sur les lèvres de sa proprio. L’usure du haut de sa botte droite. Le livre dont un coin dépasse de son sac. Tous les détails, l’accumulation d’indices auxquels la plupart des gens ne font même jamais attention, tout lui apparaît nettement et clairement et intensément, grâce à la drogue.
En voyant cette scène, j’ai été extrêmement surpris. Surpris qu’il trouve ça surprenant et que ce qu’il voit en étant « amélioré » lui soit à ce point une révélation.
Moi, c’est tout le temps comme ça.
Et sans prendre quoi que ce soit.

L’hyperesthésie, c’est vivre dans un monde qui est le même que le vôtre, mais où tous les curseurs sensoriels sont mis en permanence sur : à fond.

Concrètement : les lumières sont toujours trop vives. Les sons sont toujours trop forts. Les odeurs vous sautent au visage, claquer la bise à quelqu’un et vous avez le nez sur son col de chemise et vous voyez si elle est portée depuis un certain temps, et son odeur d’après rasage ou de parfum plus son odeur corporelle propre qui s’y entremêle et son grain de peau et dans la conversation même anodine vous voyez les cernes, le fond de l’oeil, si elle vous regarde dans les yeux ou pas et combien de temps, et vous notez sa position par rapport à vous et à quelle distance et ce que ça signifie dans la relation que vous avez avec cette personne si elle est plus proche ou moins proche que d’habitude et en l’écoutant vous entendez ce qu’elle dit en enregistrant tous ses gestes, etc. Etc. Etc. Et là c’est juste une interaction banale, comme on peut en avoir des dizaines dans une journée.
Tout vous arrive dans la tronche en même temps, sans même que vous vous donniez la peine de faire quoi que ce soit.

Et si vous vous posez la question : oui, c’est parfois épuisant. Souvent épuisant, en fait. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de mettre en place des barrières, de trier, de ne pas retenir ces milliers de superflus. Pendant des années, je rentrai de chaque sortie sociale totalement exténué, le cerveau en feu, je peinais à respirer tant c’était éprouvant, oppressant, je n’arrivai plus à penser tellement j’étais totalement saturé de tout. Heureusement, avec le temps, et pas mal d’entraînement, ça s’est atténué, et ma qualité de vie s’en est trouvée grandement améliorée, vous vous en doutez. Même si encore, parfois, si je suis fatigué, ou stressé, le monde devient certains jours un peu, un peu trop disons « esthétiquement » pesant…

Et maintenant que vous êtes bien convaincus que vous avez affaire à un freak, je redouble la mise : cette hyperesthésie s’accompagne, assez logiquement d’ailleurs, de capacités mnésiques nettement supérieurs à la moyenne. Ca fait longtemps que j’ai constaté avoir une excellente mémoire, et je veux dire : une excellente mémoire. Si j’enregistre sensoriellement le monde qui m’entoure, fatalement pour ainsi dire je vais m’en souvenir. Concrètement : si je vous rencontre, une seule fois, et qu’on passe 15 minutes ensemble, et qu’on ne se revoit plus que 10 ans après. Je ne me souviendrai certes pas du jour exact, je ne suis pas mutant à ce point, mais je me souviendrai des vêtements que vous portiez ce jour là. De la marque de vos chaussures, si vous portiez ou non une montre, et de la teneur générale de la conversation que nous avons eu voire de phrases entières que nous avons échangées. Quand je dois lire des trucs un peu barbants, techniques ou autres, je ne « lis » pas vraiment, je « photographie » la page et je passe à la suivante. Oui, de temps à autre ce genre de talents involontaires peut avoir des applications utiles. Encore heureux. Tout ça pour dire que je me souviens longtemps des choses. Et des gens, naturellement.

C’est pour ça que je me souviendrai longtemps de vous qui avez mis Emmanuel Macron au pouvoir.

Oui c’est à ça que je voulais en venir depuis le début.

Je ne parle bien sûr pas de celles et ceux qui ont voté au deuxième tour pour faire barrage. Je parle bien de vous qui avez voté par conviction voire par enthousiasme pour mettre ce banquier à la tête du pays. Naïveté ? Inculture politique ? Conformisme ? Un peu de tout ça sans doute, les classes moyennes qui ont voté pour cet artefact ne s’étant jamais signalées par leur farouche désir d’originalité. L’époque va en tout cas être intéressante, voire qui sait, captivante même : Macron va permettre à des pans entiers de la petite bourgeoisie semi-cultivée qui jurait ses grand Dieux être « de gauche », par quelques vagues convictions sociétales, de pouvoir jeter sa gourme pour enfin se reconnaître de droite, et bien de droite, c’est à dire avant tout économiquement.

Il est fort possible que ces gens aient les moyens concrets de leurs ambitions et qu’ils ne souffriront pas trop des conséquences de leur soutien au dernier prototype néolibéral entièrement fabriqué dans les laboratoires de la presse et de l’argent. Dans le cas contraire, ce sera fâcheux. Mais je l’avoue, ma compassion n’ira pas vers ces personnes.

Parce que moi, à mon niveau tout individuel, je vais souffrir des décisions politiques qui vont être prises
Parce que la quasi totalité des gens que je connais vont en souffrir.
Parce que d’autres par milliers de milliers vont en souffrir.

Et ne vous donnez même pas la peine de faire semblant qu’on ne sait pas encore et c’est condamner avant même que d’avoir vu ce qu’il va faire. Ne faites pas ça. Vous rajouteriez la stupidité à l’infamie.
Macron est un de ces cadres supérieurs hypercompétents qu’on détache ponctuellement dans des boites afin qu’ils y fassent une tâche précise : en l’espèce, il a été détaché auprès de l’entreprise France pour y accomplir un agenda précis : réussir là où ses prédécesseurs ont à moitié échoué pour en finir une bonne fois pour toute avec ces billevesées de sécurité sociale, de droits acquis et de code du Travail. Il ne va employer les 5 prochaines années qu’à cette tâche, et très vite, la ligne de partage dans la population française ne va plus être les de souche et les d’origine, le Nord ou le Sud, les cathos et les pas cathos, etc. mais très pragmatiquement : ceux qui auront les moyens d’avoir une assurance santé privée de qualité. Et les autres. Tous les autres. Et il est plus que probable que je sois compris dans ces autres.

C’est dommage. Certes.

D’autant plus dommage que pour une fois vous aviez le choix. Une alternative existait et vous auriez pu voter pour plus de solidarité et autre chose que cette société inégalitaire. Vous auriez pu et vous ne l’avez pas fait, et pour quoi d’ailleurs ? Par refus du changement, finalement. Parce que, allez, la société elle vous va très bien comme elle est et vous n’avez pas grand-chose à en redouter, vous n’en avez d’ailleurs jamais eu grand-chose à faire. Il faudrait un Flaubert moderne pour chanter l’égoïsme de la petite bourgeoisie connectée et « de gauche » qui regarde la télé réalité comme tous les beaufs, mais attention : avec tellement de second degré.
Vous êtes lâches en fait. Et près de vos sous, vous avez refusé de changer de société pour ne pas avoir à payer quoi ? 120 ? 150 euros d’impôts de plus par an ? Je sais que vous n’en êtes pas spécialement fiers, mais la honte passe très vite, chez vous.

Ca s’appelle la lutte des classes, mais pour vous qui soutenez Macron c’est sans doute terriblement ringard. Disons que ça n’entre pas dans votre logiciel.

On va vous faire un update.

Parce que faites nous confiance que votre télévangéliste du néolibéralisme cool et disruptif, on va lui faire une misère comme jamais ce fils de bourgeois n’en a connu dans sa vie passée dans du coton.

Alors ensuite, 5 ans, c’est court et c’est long. Il peut se passer tellement de choses, en 5 ans. On peut même se rencontrer vous et moi, et on peut même passer des moments charmants ensemble, après tout on a le même capital symbolique. On dira ce qu’on voudra, ça crée des passerelles ces choses là. On peut même s’apprécier, l’humain étant ce qu’il est.

Mais moi je n’oublierai pas.

Je n’oublierai pas que vous avez choisi celui qui va détruire le personnel hospitalier et instituer la précarité de masse.

Mais vous verrez : quand je m’en donne la peine, je suis le garçon le plus charmant du monde. Vous serez enchanté de m’avoir à votre table, dans vos vernissages, dans vos soirées. « Allons, il n’est pas si méchant ». Nous passerons sans doute même de très bons moments ensemble.

Simplement : je n’oublierai pas.

C’est mon talent qui est aussi un peu ma petite malediction, que voulez vous.

Je n’oublie jamais rien.

 

Smoke and mirrors

Il faut tout de même être très naïf pour ne pas voir la manœuvre, tant elle est grossière. Mais l’époque est d’une rare grossièreté, et le gouvernement Macron est à l’évidence celui qui a décidé de se vautrer dans la plus crasse vulgarité. D’un coup d’un seul ressort le dossier de la Procréation Médicalement Assistée, dans une stupéfiante coïncidence avec le départ des mouvements sociaux de contestations des ordonnances de la Loi Travail. Coincidence ? Je ne crois pas, et nul besoin de tomber dans le complotisme tant le rideau de fumée est évident. La preuve en étant qu’après avoir tonitrué son lancement en fanfare, Marlène Schiappa rétropédale immédiatement en minaudant que oui en fait peut-être on verra. Et il en sera systématiquement ainsi à chaque poussée de fièvre dans la rue : le sociétal pour faire écran au social, agiter un chiffon rouge pour distraire l’attention et les énergies, et lancer des débats « de société » les plus inflammables possibles.

L’intérêt pour la Scientologie Macroniste est évident : redoutant que les mouvements de contestation ne coagulent ensemble pour créer un front solide pouvant la déstabiliser, la secte au pouvoir décide de balancer le pavé d’un sujet particulièrement sensible. Les buts sont ici multiples : aider la droite, actuellement dans une déroute totale, à se reconstruire, en s’appuyant sur son aile la plus conservatrice qui sera forcément vent debout contre la PMA. Pourquoi reconstruire la droite ? Pour faire pièce à la France Insoumise qui occupe le terrain médiatique et politique de l’opposition, et il faut veiller à ne pas laisser trop d’audience à ces bolcheviks n’est-ce pas. Tout en se démarquant de l’accusation – parfaitement fondée – de droitisation en pouvant proclamer : « Nous de droite ? Mais voyons, nous sommes pour la PMA et la droite est contre. C’est donc que nous ne sommes pas de droite, CQFD. ». Et l’autre but étant de diviser la gauche puisque contrairement au mariage gay en 2013 où toutes ses composantes étaient pour, elle est divisée sur le sujet de la PMA. La manœuvre est grossière, comme dit plus haut. Et elle peut très bien marcher. Et longtemps. Puisque une fois la cartouche PMA épuisée, on lancera la cartouche GPA pour relancer le cycle. Ce qui promet des débats encore plus âpres tant le sujet est sensible et délicat.

Là se révèle toute la duplicité profonde de l’idéologie libérale-libertaire qui s’est choisit Macron comme représentant officiel : libérale économiquement et libertaire sociétalement, pour toutes les déréglementations au nom d’une idée particulièrement viciée de l’émancipation – les chauffeurs Uber sont « libres », selon cette idéologie. Libres d’être exploités dans du salariat déguisé sans droits, mais « libres », vous dit-on, à la fin -, la fausse coïncidence fabriquée d’un débat sur la PMA au moment du début des grèves montre de façon lumineuse que dans « libéral libertaire », le libéral prime sur le libertaire : ce qui rapportera de l’argent à la bourgeoisie passe avant les droits individuels et ces derniers seront systématiquement mis au service des premiers. Nulle « balance » entre les deux, comme le macronisme veut nous le faire gober, nul « équilibre » entre le rétrécissement des conquêtes sociales compensée par l’augmentation des droits individuels : ce sera l’uberisation et l’austérité, avec l’individualisation des électeurs-consommateurs, qui trouvera son parfait achèvement dans la GPA. Les idiots utile du libéralisme ont d’ailleurs déjà commencé à chanter ses louanges. Marchandiser les utérus des femmes pauvres – parce que la GPA ce sera ça et rien d’autre : le stade abouti de la monétisation de l’intimité au profit de ceux qui ont de l’argent contre ceux qui n’en ont pas – en présentant cette aberration libertarienne comme une conquête à placer au même plan que le droit à l’avortement : le tour de passe passe sera parfait. Comme le crime.

Quant aux gogos qui ont voté Macron en croyant à ses belles promesses sociétales et en faisant l’impasse sur celles promettant la destruction du social, pensant naïvement qu’ils seront épargnés par le tsunami : ils déchanteront. Cruellement. Ils ont voté pour avoir la sécurité et payer moins d’impôts : ils n’auront ni l’un ni l’autre. On permettra de ne pas être trop peinés pour ces égoïstes.

Delenda est Macron. C’est le mot d’ordre à tenir. La Macronie doit tomber avec perte et fracas, puisque par n’importe quel bout qu’on le prenne, cette nouvelle monarchie ne tire sa puissance que de son battage médiatique. Elle n’a aucune assise populaire, aucune popularité, et n’a été élue que pour faire barrage au fascisme. Les députés qui la représentent à l’hémicycle sont des marionnettes ne servant que de boites à voter les lois qu’on leur soumettra, et ce gouvernement ne repose que parce que les institutions de la 5ème République autorisent une minorité de cadres DRH à se prendre pour les patrons. Delenda est Macron et on en a pour les cinq années à venir.

 

Tu es pierre

C’est reposant de faire comme tout le monde, des fois. Et en l’espèce, je rejoins la totalité des personnes l’ayant vue : The Handmaid’s Tale est une série d’exception à tous niveaux. Je ne vais pas revenir sur le torrent d’éloges, mérités, qu’elle reçoit et de toutes façons si vous me lisez vous en avez probablement entendu parler. Pourtant, j’ai envie de revenir sur une scène en particulier, particulièrement marquante, qui me semble contenir le message politique le plus fort de ce show qui est pourtant en lui même tout un message politique aussi fort que limpide.

Étant un garçon bien élevé, je ne spoilerai pas pour les égarés qui ignorent de quoi je cause. Enfin si, je vais spoiler, zut à la fin. Après tout, il y a tellement de séries désormais qu’on peut comprendre un certain découragement et il viendra vite le temps où apparaîtront de fiers et autoproclamés « sériephobes » qui porteront le refus de regarder des séries comme étendard d’anticonformisme. C’est l’époque, il faut se distinguer, c’est comme ça. Une scène, donc, dans l’épisode 10. Quand les « servantes » sont rassemblées pour commettre une lapidation et sont rassemblées en cercle autour de leur désignée victime. Et une, June, l’héroïne de la série, refuse. Elle tend la pierre devant sa supérieure et la laisse tomber, tout simplement. La regardant droit dans les yeux. Scène superbe, magnifiée par un ralenti ici pertinent – le ralenti à l’image devrait être utilisé de façon plus parcimonieuse, moi je trouve – et lourde, terriblement lourde de sens et de conséquences. Puisque, bien sûr, ce n’est pas qu’un caillou, qui tombe ici. Et tout le monde en est conscient dans cette scène : c’est la faille dans la machine. Ce refus d’obéir d’une seule, c’est l’insupportable cassure qui terrifie le système d’oppression et qui signe cette certitude qu’on a à la fin de l’épisode : les jours de cette dictature sont désormais comptés.

On pourra certes y voir un certain romantisme de l’individu-seul-contre-tous, mis en valeur et sublimé par la dramaturgie de la mise en scène et on aura pas tort, de fait. Pourtant, au-delà de la mise en scène, il y a cette vérité, cette réalité observable dans toute dictature et totalitarisme : ces entités politiques ont absolument horreur de la faille. Le fascisme, sous toute ses formes, n’est après tout qu’un fantasme de pureté maniaque et absolue, une recherche épouvantée de perfection qui cache sa terreur du désordre sous sa rigidité. Fantasme obligatoirement promis tôt ou tard à l’échec, à moins de particulièrement tout verrouiller – et d’avoir un ami très puissant qui tolère vos imbécillités parce que ça fait s’agiter les rivaux, ainsi de la Chine avec la Corée du Nord, ce qui est la seule raison pour laquelle cette survivance grotesque du stalinisme existe encore.

Monolithique et rigide, la dictature sait très bien au fond d’elle même qu’elle est fragile de par même son monolithisme. La plus petite faille, la plus insignifiante crevasse, et c’est tout l’édifice qui peut s’écrouler. D’où la férocité hystérique avec laquelle sont persécutés traqués et éliminés ses opposants, puisque ce ne sont pas seulement des désobéissants qui sont châtiés : chaque individu qui refuse constitue une menace à part entière pour la totalité. Contrairement au discours ressassé depuis des décennies sur la « fragilité » des démocraties, dans un pathos larmoyant et largement surjoué par nos politiques et leurs sycophantes médiatiques, ce ne sont pas nos démocraties qui sont fragiles : elles peuvent encaisser les coups les plus rudes, les absorber, et tenir encore debout. Ce sont les dictatures qui sont fragiles, la preuve étant que très peu sont pérennes dans le temps. Au passage, ce devrait être une réflexion pour ceux de note camp qui pensent, fort naïvement, que le « système » peut s’écrouler, forcément miné par les contradictions du capitalisme, et que sur les ruines de la démocratie bourgeoise pourra se construire un monde émancipé comme par magie : les démocraties bourgeoises sont redoutablement solides, et ceux qui les ont pensées telles étaient loin d’être des imbéciles. Il serait bon parfois de ne pas l’oublier.

Quand June lâche sa pierre devant Tante Lydia, en la regardant droit dans les yeux, elle est parfaitement consciente de ce qu’elle fait. Et parfaitement consciente aussi des enjeux de ce refus : ce n’est pas seulement à Tante Lydia qu’elle désobéit. Si elle, « Servante » c’est à dire le pilier sur lequel repose Gilead et son organisation d’esclavage, refuse, si elle dit « non », c’est le symbole de cette dictature qui s’écroule. Et peut emporter tout le reste avec elle. Et June l’a compris. Le caillou qu’elle lâche peut déclencher l’avalanche. Elle le sait. Tante Lydia le sait. Le Commandant et sa femme et leur pairs le savent. Tout le monde le sait. Et nous aussi, spectateurs, nous le comprenons à ce moment.

C’est très difficile à domestiquer, l’être humain.

Très très difficile.

Chaque fois qu’on essaie, et Dieu sait si on a essayé et on continue et il est hélas à craindre qu’on continuera, chaque fois qu’on l’écrase, qu’on le brime, qu’on l’extermine, qu’on le déporte, qu’on le génocide, chaque fois que la force s’écrase sur des individus, il y en a toujours un ou une pour dire « non ». Toujours. Il ou elle le paie cher, souvent de sa vie. Mais chaque fois il y en a.

Convenons que c’est admirable, non ? Sachant en plus que celui qui écrit ces lignes, je l’avoue, n’a jamais ébloui par son optimisme et son amour fou de l’humanité.
Et ça donne aussi une image un peu meilleure de l’humain, à une période de notre Histoire où on en a une, d’image, très dévalorisée. Sans doute trop. On est durs avec nous mêmes. On ne le mérite pas toujours.