Tu es pierre

C’est reposant de faire comme tout le monde, des fois. Et en l’espèce, je rejoins la totalité des personnes l’ayant vue : The Handmaid’s Tale est une série d’exception à tous niveaux. Je ne vais pas revenir sur le torrent d’éloges, mérités, qu’elle reçoit et de toutes façons si vous me lisez vous en avez probablement entendu parler. Pourtant, j’ai envie de revenir sur une scène en particulier, particulièrement marquante, qui me semble contenir le message politique le plus fort de ce show qui est pourtant en lui même tout un message politique aussi fort que limpide.

Étant un garçon bien élevé, je ne spoilerai pas pour les égarés qui ignorent de quoi je cause. Enfin si, je vais spoiler, zut à la fin. Après tout, il y a tellement de séries désormais qu’on peut comprendre un certain découragement et il viendra vite le temps où apparaîtront de fiers et autoproclamés « sériephobes » qui porteront le refus de regarder des séries comme étendard d’anticonformisme. C’est l’époque, il faut se distinguer, c’est comme ça. Une scène, donc, dans l’épisode 10. Quand les « servantes » sont rassemblées pour commettre une lapidation et sont rassemblées en cercle autour de leur désignée victime. Et une, June, l’héroïne de la série, refuse. Elle tend la pierre devant sa supérieure et la laisse tomber, tout simplement. La regardant droit dans les yeux. Scène superbe, magnifiée par un ralenti ici pertinent – le ralenti à l’image devrait être utilisé de façon plus parcimonieuse, moi je trouve – et lourde, terriblement lourde de sens et de conséquences. Puisque, bien sûr, ce n’est pas qu’un caillou, qui tombe ici. Et tout le monde en est conscient dans cette scène : c’est la faille dans la machine. Ce refus d’obéir d’une seule, c’est l’insupportable cassure qui terrifie le système d’oppression et qui signe cette certitude qu’on a à la fin de l’épisode : les jours de cette dictature sont désormais comptés.

On pourra certes y voir un certain romantisme de l’individu-seul-contre-tous, mis en valeur et sublimé par la dramaturgie de la mise en scène et on aura pas tort, de fait. Pourtant, au-delà de la mise en scène, il y a cette vérité, cette réalité observable dans toute dictature et totalitarisme : ces entités politiques ont absolument horreur de la faille. Le fascisme, sous toute ses formes, n’est après tout qu’un fantasme de pureté maniaque et absolue, une recherche épouvantée de perfection qui cache sa terreur du désordre sous sa rigidité. Fantasme obligatoirement promis tôt ou tard à l’échec, à moins de particulièrement tout verrouiller – et d’avoir un ami très puissant qui tolère vos imbécillités parce que ça fait s’agiter les rivaux, ainsi de la Chine avec la Corée du Nord, ce qui est la seule raison pour laquelle cette survivance grotesque du stalinisme existe encore.

Monolithique et rigide, la dictature sait très bien au fond d’elle même qu’elle est fragile de par même son monolithisme. La plus petite faille, la plus insignifiante crevasse, et c’est tout l’édifice qui peut s’écrouler. D’où la férocité hystérique avec laquelle sont persécutés traqués et éliminés ses opposants, puisque ce ne sont pas seulement des désobéissants qui sont châtiés : chaque individu qui refuse constitue une menace à part entière pour la totalité. Contrairement au discours ressassé depuis des décennies sur la « fragilité » des démocraties, dans un pathos larmoyant et largement surjoué par nos politiques et leurs sycophantes médiatiques, ce ne sont pas nos démocraties qui sont fragiles : elles peuvent encaisser les coups les plus rudes, les absorber, et tenir encore debout. Ce sont les dictatures qui sont fragiles, la preuve étant que très peu sont pérennes dans le temps. Au passage, ce devrait être une réflexion pour ceux de note camp qui pensent, fort naïvement, que le « système » peut s’écrouler, forcément miné par les contradictions du capitalisme, et que sur les ruines de la démocratie bourgeoise pourra se construire un monde émancipé comme par magie : les démocraties bourgeoises sont redoutablement solides, et ceux qui les ont pensées telles étaient loin d’être des imbéciles. Il serait bon parfois de ne pas l’oublier.

Quand June lâche sa pierre devant Tante Lydia, en la regardant droit dans les yeux, elle est parfaitement consciente de ce qu’elle fait. Et parfaitement consciente aussi des enjeux de ce refus : ce n’est pas seulement à Tante Lydia qu’elle désobéit. Si elle, « Servante » c’est à dire le pilier sur lequel repose Gilead et son organisation d’esclavage, refuse, si elle dit « non », c’est le symbole de cette dictature qui s’écroule. Et peut emporter tout le reste avec elle. Et June l’a compris. Le caillou qu’elle lâche peut déclencher l’avalanche. Elle le sait. Tante Lydia le sait. Le Commandant et sa femme et leur pairs le savent. Tout le monde le sait. Et nous aussi, spectateurs, nous le comprenons à ce moment.

C’est très difficile à domestiquer, l’être humain.

Très très difficile.

Chaque fois qu’on essaie, et Dieu sait si on a essayé et on continue et il est hélas à craindre qu’on continuera, chaque fois qu’on l’écrase, qu’on le brime, qu’on l’extermine, qu’on le déporte, qu’on le génocide, chaque fois que la force s’écrase sur des individus, il y en a toujours un ou une pour dire « non ». Toujours. Il ou elle le paie cher, souvent de sa vie. Mais chaque fois il y en a.

Convenons que c’est admirable, non ? Sachant en plus que celui qui écrit ces lignes, je l’avoue, n’a jamais ébloui par son optimisme et son amour fou de l’humanité.
Et ça donne aussi une image un peu meilleure de l’humain, à une période de notre Histoire où on en a une, d’image, très dévalorisée. Sans doute trop. On est durs avec nous mêmes. On ne le mérite pas toujours.

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *