Hypermnésie

Je suis doué d’hyperesthésie, et moi aussi je ne connaissais pas ce mot jusqu’à il y a très récemment. Tout en connaissant parfaitement ce que ça décrit puisque le vivant au quotidien depuis toujours. « Exagération physiologique de la sensibilité des divers sens ». C’est décidément tout moi, même mon corps exagère. Et pendant longtemps, très longtemps même, j’ai été sincèrement convaincu que tout le monde était comme moi, voyait comme moi, entendait, sentait, comme moi. Petit à petit je m’aperçu qu’il n’en était rien et que ce décalage, parce que c’est cela que ça crée : un décalage sur la façon dont on perçoit le monde et donc comment on le vit, nous étions au final fort peu nombreux à l’avoir.

Comment mettre des mots là dessus, puisque c’est toujours un peu la quadrature du cercle de nommer ce qui est d’abord perçu corporellement et donc ressenti. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on pourra écrire des pages et des volumes entiers sur la musique, alors que rien ne peut remplacer l’expérience directe et concrète de l’écoute. Tentons néanmoins. Et puis en fait c’est assez simple, quand j’y pense. C’est vivre dans le même monde sensoriel que les autres, mais plus fort. Plus intense. Et avec beaucoup plus de détails.

Beaucoup, beaucoup plus de détails.
Tout le temps.

Comment dire.
Vous avez vu le film Limitless ? Oui bon, c’est juste un film sympa, certes. Pourtant, une scène m’a frappé, à un moment. Le héros, écrivain loser, dispose d’une drogue qui lui permet de devenir illimité intellectuellement et décide de finalement en prendre un échantillon. Et au moment où il rencontre sa proprio qui lui reproche vertement ses loyers en retards, le produit se déclenche. Visuellement c’est très réussi, les couleurs deviennent chaudes et très intenses, les sons sont plus forts et plus clairs, et il se trouve stupéfait d’être plongé dans un monde insoupçonné : il voit tout. La fine couche de sueur sur les lèvres de sa proprio. L’usure du haut de sa botte droite. Le livre dont un coin dépasse de son sac. Tous les détails, l’accumulation d’indices auxquels la plupart des gens ne font même jamais attention, tout lui apparaît nettement et clairement et intensément, grâce à la drogue.
En voyant cette scène, j’ai été extrêmement surpris. Surpris qu’il trouve ça surprenant et que ce qu’il voit en étant « amélioré » lui soit à ce point une révélation.
Moi, c’est tout le temps comme ça.
Et sans prendre quoi que ce soit.

L’hyperesthésie, c’est vivre dans un monde qui est le même que le vôtre, mais où tous les curseurs sensoriels sont mis en permanence sur : à fond.

Concrètement : les lumières sont toujours trop vives. Les sons sont toujours trop forts. Les odeurs vous sautent au visage, claquer la bise à quelqu’un et vous avez le nez sur son col de chemise et vous voyez si elle est portée depuis un certain temps, et son odeur d’après rasage ou de parfum plus son odeur corporelle propre qui s’y entremêle et son grain de peau et dans la conversation même anodine vous voyez les cernes, le fond de l’oeil, si elle vous regarde dans les yeux ou pas et combien de temps, et vous notez sa position par rapport à vous et à quelle distance et ce que ça signifie dans la relation que vous avez avec cette personne si elle est plus proche ou moins proche que d’habitude et en l’écoutant vous entendez ce qu’elle dit en enregistrant tous ses gestes, etc. Etc. Etc. Et là c’est juste une interaction banale, comme on peut en avoir des dizaines dans une journée.
Tout vous arrive dans la tronche en même temps, sans même que vous vous donniez la peine de faire quoi que ce soit.

Et si vous vous posez la question : oui, c’est parfois épuisant. Souvent épuisant, en fait. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de mettre en place des barrières, de trier, de ne pas retenir ces milliers de superflus. Pendant des années, je rentrai de chaque sortie sociale totalement exténué, le cerveau en feu, je peinais à respirer tant c’était éprouvant, oppressant, je n’arrivai plus à penser tellement j’étais totalement saturé de tout. Heureusement, avec le temps, et pas mal d’entraînement, ça s’est atténué, et ma qualité de vie s’en est trouvée grandement améliorée, vous vous en doutez. Même si encore, parfois, si je suis fatigué, ou stressé, le monde devient certains jours un peu, un peu trop disons « esthétiquement » pesant…

Et maintenant que vous êtes bien convaincus que vous avez affaire à un freak, je redouble la mise : cette hyperesthésie s’accompagne, assez logiquement d’ailleurs, de capacités mnésiques nettement supérieurs à la moyenne. Ca fait longtemps que j’ai constaté avoir une excellente mémoire, et je veux dire : une excellente mémoire. Si j’enregistre sensoriellement le monde qui m’entoure, fatalement pour ainsi dire je vais m’en souvenir. Concrètement : si je vous rencontre, une seule fois, et qu’on passe 15 minutes ensemble, et qu’on ne se revoit plus que 10 ans après. Je ne me souviendrai certes pas du jour exact, je ne suis pas mutant à ce point, mais je me souviendrai des vêtements que vous portiez ce jour là. De la marque de vos chaussures, si vous portiez ou non une montre, et de la teneur générale de la conversation que nous avons eu voire de phrases entières que nous avons échangées. Quand je dois lire des trucs un peu barbants, techniques ou autres, je ne « lis » pas vraiment, je « photographie » la page et je passe à la suivante. Oui, de temps à autre ce genre de talents involontaires peut avoir des applications utiles. Encore heureux. Tout ça pour dire que je me souviens longtemps des choses. Et des gens, naturellement.

C’est pour ça que je me souviendrai longtemps de vous qui avez mis Emmanuel Macron au pouvoir.

Oui c’est à ça que je voulais en venir depuis le début.

Je ne parle bien sûr pas de celles et ceux qui ont voté au deuxième tour pour faire barrage. Je parle bien de vous qui avez voté par conviction voire par enthousiasme pour mettre ce banquier à la tête du pays. Naïveté ? Inculture politique ? Conformisme ? Un peu de tout ça sans doute, les classes moyennes qui ont voté pour cet artefact ne s’étant jamais signalées par leur farouche désir d’originalité. L’époque va en tout cas être intéressante, voire qui sait, captivante même : Macron va permettre à des pans entiers de la petite bourgeoisie semi-cultivée qui jurait ses grand Dieux être « de gauche », par quelques vagues convictions sociétales, de pouvoir jeter sa gourme pour enfin se reconnaître de droite, et bien de droite, c’est à dire avant tout économiquement.

Il est fort possible que ces gens aient les moyens concrets de leurs ambitions et qu’ils ne souffriront pas trop des conséquences de leur soutien au dernier prototype néolibéral entièrement fabriqué dans les laboratoires de la presse et de l’argent. Dans le cas contraire, ce sera fâcheux. Mais je l’avoue, ma compassion n’ira pas vers ces personnes.

Parce que moi, à mon niveau tout individuel, je vais souffrir des décisions politiques qui vont être prises
Parce que la quasi totalité des gens que je connais vont en souffrir.
Parce que d’autres par milliers de milliers vont en souffrir.

Et ne vous donnez même pas la peine de faire semblant qu’on ne sait pas encore et c’est condamner avant même que d’avoir vu ce qu’il va faire. Ne faites pas ça. Vous rajouteriez la stupidité à l’infamie.
Macron est un de ces cadres supérieurs hypercompétents qu’on détache ponctuellement dans des boites afin qu’ils y fassent une tâche précise : en l’espèce, il a été détaché auprès de l’entreprise France pour y accomplir un agenda précis : réussir là où ses prédécesseurs ont à moitié échoué pour en finir une bonne fois pour toute avec ces billevesées de sécurité sociale, de droits acquis et de code du Travail. Il ne va employer les 5 prochaines années qu’à cette tâche, et très vite, la ligne de partage dans la population française ne va plus être les de souche et les d’origine, le Nord ou le Sud, les cathos et les pas cathos, etc. mais très pragmatiquement : ceux qui auront les moyens d’avoir une assurance santé privée de qualité. Et les autres. Tous les autres. Et il est plus que probable que je sois compris dans ces autres.

C’est dommage. Certes.

D’autant plus dommage que pour une fois vous aviez le choix. Une alternative existait et vous auriez pu voter pour plus de solidarité et autre chose que cette société inégalitaire. Vous auriez pu et vous ne l’avez pas fait, et pour quoi d’ailleurs ? Par refus du changement, finalement. Parce que, allez, la société elle vous va très bien comme elle est et vous n’avez pas grand-chose à en redouter, vous n’en avez d’ailleurs jamais eu grand-chose à faire. Il faudrait un Flaubert moderne pour chanter l’égoïsme de la petite bourgeoisie connectée et « de gauche » qui regarde la télé réalité comme tous les beaufs, mais attention : avec tellement de second degré.
Vous êtes lâches en fait. Et près de vos sous, vous avez refusé de changer de société pour ne pas avoir à payer quoi ? 120 ? 150 euros d’impôts de plus par an ? Je sais que vous n’en êtes pas spécialement fiers, mais la honte passe très vite, chez vous.

Ca s’appelle la lutte des classes, mais pour vous qui soutenez Macron c’est sans doute terriblement ringard. Disons que ça n’entre pas dans votre logiciel.

On va vous faire un update.

Parce que faites nous confiance que votre télévangéliste du néolibéralisme cool et disruptif, on va lui faire une misère comme jamais ce fils de bourgeois n’en a connu dans sa vie passée dans du coton.

Alors ensuite, 5 ans, c’est court et c’est long. Il peut se passer tellement de choses, en 5 ans. On peut même se rencontrer vous et moi, et on peut même passer des moments charmants ensemble, après tout on a le même capital symbolique. On dira ce qu’on voudra, ça crée des passerelles ces choses là. On peut même s’apprécier, l’humain étant ce qu’il est.

Mais moi je n’oublierai pas.

Je n’oublierai pas que vous avez choisi celui qui va détruire le personnel hospitalier et instituer la précarité de masse.

Mais vous verrez : quand je m’en donne la peine, je suis le garçon le plus charmant du monde. Vous serez enchanté de m’avoir à votre table, dans vos vernissages, dans vos soirées. « Allons, il n’est pas si méchant ». Nous passerons sans doute même de très bons moments ensemble.

Simplement : je n’oublierai pas.

C’est mon talent qui est aussi un peu ma petite malediction, que voulez vous.

Je n’oublie jamais rien.

 

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