Guillaume Meurice et la gauche des bisous

Se faire des amis est chez moi une sorte de passion. Je lutte pourtant, vous savez. Depuis longtemps une petite voix intérieure m’exhorte à la pondération, à la mesure, voire parfois à la politesse. Pauvre petite voix intérieure, qui s’échine depuis si longtemps. Mon petit Sisyphe d’intérieur. Parfois même je l’écoute vous savez. Pas longtemps. Mais je l’écoute. Et puis à un moment faut que ça sorte, c’est plus fort que moi, non, attendez, c’est nul cette expression, “c’est plus fort que moi”, ça ne veut rien dire en fait. La vérité c’est que j’ai envie de foutre le bordel, et que j’adore ça. J’adore tellement ça que c’est une honte que je ne soit pas payé pour le faire. C’est pour ça qu’à la fin, je vous demande, mais merde quoi, à quel niveau de fragilité gauchisante ultime êtes vous tombés pour adorer ce navet de Guillaume Meurice, à la fin?

J’ai essayé. J’ai pris sur moi, longtemps, je vous jure. Je voyais poper ses interventions sur mon Facebook régulièrement, puis la moitié de mes potes FB *adorent* Guillaume Meurice et le trouvent tellement *drôle* et *PERTINENT*. Et je lance la vidéo, moi garçon plein de bonne volonté et il ne m’a pas fallu une minute avant de penser : wow. C’est tellement nul. C’est même pas qu’il est dénué de talent le garçon, il en a, indubitablement. Il pourrait être drôle. Il pourrait être pertinent. Des fois il frôle l’insolence, dites donc. Et de retomber dans les clous de la gauche “gentille”. Tellement gentille. Parce que quand on est de gauche, on est aussi gentil que Guillaume Meurice. Il paraît en tout cas, la gauche c’est gentil et Guillaume Meurice il est de gauche donc gentil.

Lénine, reviens. Ils sont devenus mous.

Et je sais ce que vous allez dire. Que t’es mignon garçon mais c’est déjà pas mal. Et que dans un paysage audiovisuel où Eric Zemmour débat avec Michel Onfray sous l’oeil bovin d’Eric Brunet pendant qu’Elisabeth Lévy hurle que les islamogauchistes sont sous la table, et bien un Meurice ça porte une parole “progressiste” et que de toutes façons t’es jamais content t’es chiant, pff. Et oui, je suis chiant, parce que je suis exigeant, et que Guillaume Meurice comme gaucho de service j’ai envie de me rouler en boule dans un coin en faisant blblblblblbl avec le doigt sur la bouche, voilà. Parce que cette vision de la gauche, mais putain quoi. “Le racisme c’est mal, la guerre c’est méchant, la pauvreté c’est pas normal, et pis les gens ils sont cons d’abord”. Non, ce n’est pas autre chose. C’est mou, c’est plat, c’est consensuel, ça fait pas bobo à la tête, c’est bien dans les clous, bien lissé, bien propre, de gauche oui, ouhlala, mais jamais “trop” de gauche, surtout pas, ah non hein. Guillaume Meurice, c’est le gendre idéal des profs végétariens dépressifs, c’est la couverture de Télérama qui frétille devant “l’impertinence” *lève les yeux au ciel*, c’est l’humoriste de ceux qui auraient voulu que le PS redevienne de gauche et augmente le SMIC (Spoiler : ça n’arrivera jamais) mais sans parler de nationalisations ouhlalala t’es fou toi, c’est la mauvaise conscience de la semi-bourgeoisie semi-intellectuelle qui se sent perpétuellement coupable de tout (alors que les vrais salopards de droite qui eux foutent vraiment la merde, ils ne se sentent coupables d’absolument rien eux), c’est tellement dans le ton “gauche 2017” que je me demande si il n’a pas été fabriqué par un savant sadique dans une usine secrète en Sibérie avec toutes la liste de “comment fabriquer un *de gauche mais pas trop*”.

Et son succès est logique, du coup, complètement logique. Pour une gauche harassée de défaites et plombée par des décennies de propagande droitière, un Meurice et ça repart. Ou en tout cas ça réchauffe, voilà, c’est ça : il tient chaud. Il fait du bien. Il rassure. C’est un doudou en fait. Il est de gauche, il est gentil, il rassure. Il n’aime pas la violence oulalala non et il est capable de sortir des niaiseries creuses comme la caboche d’Eric Ciotti :

Donc merci de revenir à votre lutte commune pour un vivre ensemble un peu moins degueulasse et la défense des plus démunis face à la compétition crasse et truquée. Pour le reste, rappelons à toute fin utile que Dieu n’existe pas, mais que chacun est libre de croire aux licornes si ça lui chante. Certains pensent même que Nicolas Hulot est utile au sein du gouvernement. Chacun ses chimères.La mienne est peut-être de penser que les idées peuvent supplanter les égos. Utopie akbar !

Wow, mec. T’est tellement subversif. Sûr et certain que la bourgeoisie elle fait pipi culotte, là.

C’est bien, l’utopie, ça mange pas de pain. On sait pas quand ça arrivera, on sait même pas si ça arrivera un jour, ni comment, on s’en fout d’ailleurs, on est utopiste. On pourrait avoir une analyse matérialiste des rapports de forces, aussi. Je dis ça. Je dis rien. On pourrait même avoir des ennemis, très concrets, le fascisme, la bourgeoisie, analyser la dialectique des deux d’ailleurs, nourriture pour l’esprit, toussa. Et qui dit rapports de forces dit création de contre rapports de forces, et de chocs, et de stratégies, et de ruse, enfin, hey au fait LA LUTTE DES CLASSES, MOTHERFUCKER. Après oui, c’est moins choupi que il dit comment déjà ? Le vivre ensemble contre la compétition et pour l’utopie, putain je vais chialer, c’est beau comme un slogan de l’Unef. Mais sérieusement, mec. Et rappelons au passage qu’une vision politique de gauche sans prise en compte des rapports de forces existants, c’est comme les chemtrails, le sens esthétique chez Le Corbusier ou le charisme de Benoit Hamon : ça n’existe pas.

En même temps, je me dis que la gauche qui a Guillaume Meurice comme humoriste et Usul comme intellectuel organique, elle a aussi ce qu’elle mérite, hein.

C’était un communiqué de l’Internationale des Aigris Et Contents, et si vous n’êtes pas contents et bien allez vous faire, voilà.

 

 

 

 

 

 

Everything’s blue in this world

Je suis devant mon écran et quelque chose cloche. Quelque chose ne va pas.

J’ai cette chance ambiguë de pouvoir travailler de chez moi, et là dans mon salon, devant l’interface du boulot, je regarde une photo. Depuis quelques jours, des internautes s’engueulent sur un forum en se balançant des photos d’enfants morts. En accusant les autres de les avoir tués, ou sinon eux, le camp qu’ils soutiennent, dans une guerre qui se passe loin dans un pays de sable et de chaleur. Des photos d’enfants morts, écrasés, démembrés, roulés dans des couvertures, des photos d’enfants aux regards fixes et désormais vides. C’est vous qui les avez tués, non c’est vous, d’ailleurs en voilà que vous avez vraiment tués, vous mentez, non vous mentez, etc. L’impossibilité radicale du débat sur Internet, illustré par des photos d’enfants morts. Pas toujours morts dans la guerre en question d’ailleurs, mais qui s’en soucie ? L’important sur Internet c’est d’avoir raison et la vérité est un concept qui n’intéresse personne.

Et une nouvelle salve d’enfants morts arrive, et c’est à ce moment que je bloque. Quelque chose cloche dans cette photo. Quelque chose ne va pas. C’est une fillette, allongée sur le sol, les bras écartés. Robe bleue, collant épais blancs. Des petites jambes, des petits bras, 4 ans ? 5 ans ? Et j’ai beau faire semblant de ne pas voir ce qui cloche, je sais que c’est mon cerveau qui triche en bloquant la réalité, en refusant de faire les liens, parce que quand les liens se feront cette image s’incrustera en moi à vie alors mon cerveau essaie de me protéger dans une lutte perdue d’avance parce que à la fin, les liens se font et cette petite fille n’a plus de tête. Et maintenant je le voit et je ne voit plus que ça.

Je me lève. Je traverse le salon, le vestibule de l’entrée, j’ouvre la porte de mon appartement, je descend la volée de marche et je sors. Et immédiatement, dans la cour devant l’immeuble, je suis frappé par…

Rien.

Il ne se passe absolument rien et c’est ça qui en est choquant.

Il est à peu près deux heures de l’après midi et il n y a pas un bruit. Du vent dans le feuillage de l’arbre, des échos assourdis au loin. Tout le monde est parti au travail, ce n’est que dans deux ou trois heures que ça recommencera à s’animer, les gens rentreront, le ballet des voitures, les bruits, les conversations, les enfants qui rentrent de l’école. Les enfants qui ont leur tête là où elle doit être.

Le ciel est parfaitement bleu, d’une nuance qui rappelle la robe de la fillette et je bloque cette comparaison, parce que ce bleu me ramène à cette image et que je ne veux pas y penser. Je ne veux pas penser tout court, du tout, à rien. Ce silence… Je suis debout au milieu de la cour, complètement immobile. Le visage parfaitement inexpressif. Je ne crie pas, je ne pleure pas, je ne bouge pas. Immobile. Je respire un peu plus profondément. Rien d’autre.

Je reste quelque minutes comme ça. sans bouger. Sans penser. Je refuse de penser. Penser c’est dangereux, des choses vont arriver si je pense. Des portes vont s’ouvrir et je vais avoir un mal de chien à les refermer. Alors je ne pense pas. Je ne bouge pas. J’attend. J’attend que ça passe. Que le monde passe.

Il faut que je retourne au travail. Des gens attendent des choses de moi, et je dois y retourner. Je me retourne vers la porte de l’immeuble pour rentrer. La porte de l’immeuble. Qui conduit à la volée de marches, qui débouche sur la porte de l’appartement, qui commence par le vestibule pour entrer dans le salon où il y a mon ordinateur avec son écran dans lequel il y a une robe bleue des bas blancs et elle n’a plus de tête.

Je suis complètement immobile devant la porte de l’immeuble.

Je décide de rester encore quelques minutes.