Everything’s blue in this world

Je suis devant mon écran et quelque chose cloche. Quelque chose ne va pas.

J’ai cette chance ambiguë de pouvoir travailler de chez moi, et là dans mon salon, devant l’interface du boulot, je regarde une photo. Depuis quelques jours, des internautes s’engueulent sur un forum en se balançant des photos d’enfants morts. En accusant les autres de les avoir tués, ou sinon eux, le camp qu’ils soutiennent, dans une guerre qui se passe loin dans un pays de sable et de chaleur. Des photos d’enfants morts, écrasés, démembrés, roulés dans des couvertures, des photos d’enfants aux regards fixes et désormais vides. C’est vous qui les avez tués, non c’est vous, d’ailleurs en voilà que vous avez vraiment tués, vous mentez, non vous mentez, etc. L’impossibilité radicale du débat sur Internet, illustré par des photos d’enfants morts. Pas toujours morts dans la guerre en question d’ailleurs, mais qui s’en soucie ? L’important sur Internet c’est d’avoir raison et la vérité est un concept qui n’intéresse personne.

Et une nouvelle salve d’enfants morts arrive, et c’est à ce moment que je bloque. Quelque chose cloche dans cette photo. Quelque chose ne va pas. C’est une fillette, allongée sur le sol, les bras écartés. Robe bleue, collant épais blancs. Des petites jambes, des petits bras, 4 ans ? 5 ans ? Et j’ai beau faire semblant de ne pas voir ce qui cloche, je sais que c’est mon cerveau qui triche en bloquant la réalité, en refusant de faire les liens, parce que quand les liens se feront cette image s’incrustera en moi à vie alors mon cerveau essaie de me protéger dans une lutte perdue d’avance parce que à la fin, les liens se font et cette petite fille n’a plus de tête. Et maintenant je le voit et je ne voit plus que ça.

Je me lève. Je traverse le salon, le vestibule de l’entrée, j’ouvre la porte de mon appartement, je descend la volée de marche et je sors. Et immédiatement, dans la cour devant l’immeuble, je suis frappé par…

Rien.

Il ne se passe absolument rien et c’est ça qui en est choquant.

Il est à peu près deux heures de l’après midi et il n y a pas un bruit. Du vent dans le feuillage de l’arbre, des échos assourdis au loin. Tout le monde est parti au travail, ce n’est que dans deux ou trois heures que ça recommencera à s’animer, les gens rentreront, le ballet des voitures, les bruits, les conversations, les enfants qui rentrent de l’école. Les enfants qui ont leur tête là où elle doit être.

Le ciel est parfaitement bleu, d’une nuance qui rappelle la robe de la fillette et je bloque cette comparaison, parce que ce bleu me ramène à cette image et que je ne veux pas y penser. Je ne veux pas penser tout court, du tout, à rien. Ce silence… Je suis debout au milieu de la cour, complètement immobile. Le visage parfaitement inexpressif. Je ne crie pas, je ne pleure pas, je ne bouge pas. Immobile. Je respire un peu plus profondément. Rien d’autre.

Je reste quelque minutes comme ça. sans bouger. Sans penser. Je refuse de penser. Penser c’est dangereux, des choses vont arriver si je pense. Des portes vont s’ouvrir et je vais avoir un mal de chien à les refermer. Alors je ne pense pas. Je ne bouge pas. J’attend. J’attend que ça passe. Que le monde passe.

Il faut que je retourne au travail. Des gens attendent des choses de moi, et je dois y retourner. Je me retourne vers la porte de l’immeuble pour rentrer. La porte de l’immeuble. Qui conduit à la volée de marches, qui débouche sur la porte de l’appartement, qui commence par le vestibule pour entrer dans le salon où il y a mon ordinateur avec son écran dans lequel il y a une robe bleue des bas blancs et elle n’a plus de tête.

Je suis complètement immobile devant la porte de l’immeuble.

Je décide de rester encore quelques minutes.

 

 

 

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