La nouvelle “fragilité”

Je dois avoir une sorte de problème avec les “humoristes”. C’est simple, aucun ne me fait rire. Et je veux bien dire aucun. Ne parlons même pas d’un Dieudonné qui est depuis longtemps sorti de son rôle de comique pour devenir porte-parole de ses propres obsessions, mais tous les autres, aussi. Les Gad Elmaleh, Jamel, Lemoine, Sophia Aram, etc. Vous pouvez tous les citer, aucune ni aucun ne fait se relever mes zygomatiques d’un millimètre. Alors oui sans doute, je suis aussi amusant qu’un mormon sous Lysanxia et j’ai la capacité de dérision de Vin Diesel qui s’est cogné un orteil sur la table basse (Vin Diesel n’ayant en temps normal absolument aucune capacité d’auto dérision, ce qui le rend objectivement un peu con et explique le caractère ridicule de ses personnages, puisque Vin Diesel ne joue que Vin Diesel qui se prend hyper au sérieux, mais je digresse). Aucun ne me fait rire, voilà c’est comme ça et ça me permet de vous regarder de haut quand vous riez à ces bêtises et de lever un sourcil hautain devant tant de manque de goût, avant de replonger dans la lecture de John Keegan. Vous ne connaissez pas John Keegan ? Enfin bon, ça ne m’étonne pas, quand on rit devant Jamel Debouzze, faut pas non plus trop en demander, je suppose. Et oui, j’éprouve une certaine jouissance à ce snobisme, je le reconnait et l’assume. En fait, ce qui pourrait m’arriver de pire, c’est d’en trouver un drôle un jour, et je serais alors obligé de rabaisser ma morgue, brr, j’en ai des frissons. Fort heureusement, ça ne risque pas d’arriver de si tôt :

Chétifs ou mal aimés, ces nouveaux mâles défaillants s’inscrivent dans une longue tradition de corps masculins inadéquats face à des figures plus désirables socialement, de Buster Keaton à Woody Allen en passant, chez nous, par Gad Elmaleh et Jamel Debbouze à leurs débuts. La comédie offre ainsi un large éventail de contre-modèles marginalisés.

Moui. L’effet de bascule a donc joué, on est donc passé de Bigard qui pose ses grosses couilles ouarf ouarf à ceux qui se vantent de ne pas en avoir. C’est l’époque, en définitive. Ou plutôt c’est un simple partage du marché entre classes sociales, Gad Elmaleh/Bigard pour la France pavillonnaire et les nouveaux comiques fragiles pour la petite bourgeoisie à prétentions intellectuelles. Puisque en définitive, on rit aussi en fonction de son niveau de revenu et de l’accumulation de capital symbolique qui va avec, si vous me lisez vous êtes de gauche, je ne vais pas vous refaire le topo. Ce qui permet aussi au lectorat des Inrocks de se gausser de ces beaufs qui rient de choses terriblement enfin j’veux dire beaufs, tu vois, alors que eux s’esclaffent devant de fines saillies subversives. Quand je vous dis que tout ça n’est qu’un prétexte pour se sentir supérieur à d’autres. Cependant, et là redevenons sérieux, j’ai une sorte de réflexe de me méfier des personnes, des hommes en l’occurrence, qui mettent en avant leur sensibilité et leur fragilité. Don’t get me wrong : je trouve ça très bien, la sensibilité et que des hommes reconnaissent leurs failles. Vraiment très bien. J’encourage ça, sincèrement. Disons qu’il y a une tendance masculine en ce moment à la mettre très très en avant. Et trop pour être honnête.

D’expérience personnelle, les pires spécimens de raclures masculines que j’ai rencontré, et je parle bien de pourritures authentiques sans états d’âmes qui sont prêts à vous balancer sous un train sans sourciller si ça peut servir leurs intérêts, ont systématiquement été des crevettes à visage mou qui passaient leur temps à clamer haut et fort leur trop grande sensibilité. Quand la fragilité hautement revendiquée devient un prétexte pour ramollir les défenses d’en face et passer pour un gentil choupi inoffensif, pour mieux dissimuler sa nature profonde de petit Béria sadique et violent. Vous avez forcément rencontré ce genre de loulou, et si vous êtes une femme vous en avez même très certainement vu d’un peu trop près. Attention : je ne dis pas que ces nouveaux keumiques sont forcément des tarés pervers. On se calme. On nuance. Je dis juste qu’il faut se méfier avec raison de cette nouvelle revendication masculine et se demander ce qu’elle dissimule. Bienvenue dans l’ère du soupçon permanent, mais c’est ça aussi le 21ème siècle et il va falloir faire avec. Et pour ce qui est des amuseurs, rappelons ici que les modèles revendiqués sont Woody Allen, qui a prouvé depuis longtemps quel pitoyable être humain il était, et Louis CK, idole déchue de la nouvelle fragilité masculine, qui mettait en scène son awkwardness et riait de sa lose, ah ah ah comme il est lucide sur nos petits travers ah ah ah, ce qui ne l’empêchait nullement se joyeusement se masturber devant des femmes qui ne lui avaient rien demandé.

De là à me poser la question si, par hasard, cette nouvelle revendication de sensibilité ne serait pas un stratagème tordu de domination masculine, il n y a qu’un pas que je franchis avec allégresse. Quand les machos à l’ancienne ne sont plus que des cas sociaux invités à la télé pour qu’on se foute de leur gueule, et quand il est devenu obligatoire d’exprimer ses “sentiments” et de “partager ses émotions”, il faut bien s’adapter. Voir la montée de toute une génération d’hommes, plutôt jeunes, qui d’un seul coup se mettent à revendiquer leur hypersensibilité et à exiger de faire partager leurs émotions, c’est sans doute très bien, mais avec Mélanie Gourarier, auteure de “Alpha male”, on peut se demander si la fameuse “crise de la masculinité” n’est pas en réalité, ou en tout cas pour partie, une crise de la domination masculine. Et la revendication permanente de l’hypersensibilité et du refus de la virilité une stratégie de sortie de crise en mode “regardez on existe aimez nous”. Ce qui permet en plus d’assumer d’être physiquement couard et de fuir certaines responsabilités, ce qui est tout benef.

Alors oui, ok, laissons le bénéfice du doute à ceux qui disent qu’ils en ont marre de l’obligation de la virilité et qu’ils veulent un autre modèle masculin. Sans doute une large partie de ceux-ci sont sincères et de toute façon cette évolution est inévitable. N’oublions pas cependant que souvent aussi, derrière le grand sensible larmoyant peut se dissimuler le fourbe d’autant plus dangereux qu’il en veut au monde entier de dissimuler son agressivité derrière le masque social du moment. Vous savez quoi ? Je vais aller regarder une vid de Tiboinshape. Lui au moins il ne fais pas semblant d’être ce qu’il n’est pas. Je l’aime bien moi ce garçon.

 

 

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