Prolétaires des villes, prolétaires des champs

Ils sont jeunes, très jeunes même. Si ils sont scolarisés, ils se font chier, l’école ce n’est pas pour eux et d’ailleurs on le leur a fait bien comprendre depuis le début. Si ils sortent du circuit scolaire classique ils n’ont que l’apprentissage ou des filières moroses et sans avenir, dans des métiers voués à disparaître et dont tout le monde se fout.

Dans leur temps libre ils ne savent pas quoi faire d’eux et ils s’emmerdent. Dès qu’ils ont l’âge de mettre la main sur un engin à moteur, souvent même avant d’avoir l’âge, ils foncent sur l’asphalte en faisant le plus de boucan possible. Le bruit du moteur, ça prouve qu’on existe, qu’on est présent dans ce monde qui vous ignore. Et puis ensuite, il recommencent à se faire chier comme des rats. Du coup ils picolent raide et fument des trucs, légaux et illégaux en fonction des disponibilités, pour oublier l’écrasant ennui autour d’eux et en eux.

Le respect de la ségrégation de genres est absolu : les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Et chez les garçons, personne ne chope, les filles ils ne savent pas leur parler. Une culture profondément machiste avec une vision parfaitement rétrograde de la femme ne leur a pas appris à parler aux filles, ni à parler d’eux. En général ils se casent assez vite avec une fille de leur périmètre immédiat pour fonder la même famille que leurs parents et les parents de leurs parents. Le respect voire la révérence de la tradition est solidement ancrée, et la méfiance envers tout ce qui sort de ces modèles. C’est pour ça qu’ils sont déjà très réactionnaires dès le plus jeune âge. Et ça ne s’arrangera pas avec le temps. En attendant, la frustration sexuelle est palpable et elle pèse lourd dans les jeunes cervelles.

Ils ne lisent pas, où juste quand le collège ou le lycée les y obligent. De toutes façons ça ne sert à rien et eux c’est pas des intellos, ça aussi on le leur a bien vissé dans le crâne dès le départ. Et les intellos c’est toujours un peu suspect, un peu pédé, un peu gonzesse quoi, et ces jeunes gens sont terriblement attachés à leur revendication de virilité. Malheur à celui qui se découvre un penchant trouble : il devra soigneusement le cacher. Les représailles pourraient être brutales.

Ce n’est pourtant pas qu’ils sont méchants. C’est juste que tout ce qui les entoure et tout ce qui les a façonnés les a rendus, disons, pas super ouverts d’esprit. L’ouverture d’esprit et la tolérance, ça vient avec le capital culturel et partant avec le niveau de revenus qui va avec. Marxisme 101. Mais eux ils s’en foutent de ça, ce sont des prolétaires déculturés et sans conscience d’eux mêmes, tout comme leurs pendants des cités dites sensibles, qui se font autant chier qu’eux. Sauf qu’en plus, tu vis à la campagne et Dieu que c’est l’angoisse vivre à la campagne quand on est jeune.

Car oui, je parle depuis le début du prolétariat rural, vous l’aviez évidemment compris.

Non ?

Ces sont les mêmes, c’est absolument frappant. Prolétaires des champs, prolétaires des villes, les mêmes jeunesses qui tournent en rond dans un monde qui inlassablement leur répète qu’ils ne sont rien et ne servent à rien. Il n y a aucune différence structurelle entre eux, et je dis bien structurelle, puisque certes, les goûts peuvent diverger – encore que désormais, tout le monde écoute Jul, qui est objectivement un de ces artistes qui a réalisé un trait d’union entre les mondes et ce n’était pas évident -, les cultures peuvent être différentes, mais par delà les traditions, les pays d’origine et même les couleurs de peaux, les habitus sont identiques.

Grands dieux, mais ne parlerait t-on pas ici de classes sociales ?? Alors que tout le monde sait que ce sont là choses aussi obsolètes que les pantalons à pattes d’eph et l’humour de Laurent Gerra, voyons. D’ailleurs il n y a plus de classes sociales et surtout plus aucune identité de classe, ce qui est pourtant ce qui rassemble le plus par delà les différences de formes. D’ailleurs, si on leur pose la question, les deux groupes, prolétaires des villes et prolétaires des champs, refuseront de se reconnaître comme prolos et nieront avoir quoique ce soit de semblable. On est pas des racailles ! On est pas des bouseux ! Ceci étant dit, le groupe rural ne souffre pas de racisme ni des discriminations qui l’accompagnent. Chez les urbains, c’est la double peine permanente, racisme social et racisme des origines.

Mais si les jeunes ruraux sont eux de souche bien de chez nous, je ne crois pas qu’existe un groupe social aussi absolument invisibilisé qu’eux dans l’espace médiatico-politique. Ils n’ont pas crée une culture de contestation, ils vivent dans des endroits difficilement accessibles, dans des coins improbables parfois et ils ne sont pas « sexy » pour une certaine gauche qui se sent obligée de révérer tout ce qui vient des « banlieues », jusqu’à l’imbécilité comme on l’a vu avec l’affaire Mehdi Meklat. Vous me copierez 100 fois « Ce n’est pas parce qu’on est objectivement opprimé qu’on est obligatoirement sympathique ». Relire Bourdieu, tout ça.

Les jeune travailleurs ruraux, tout le monde s’en fout, d’eux. S’en fout radicalement. Ils n’existent pas médiatiquement, culturellement, donc on s’en fout. Et ils en ont parfaitement conscience. Une conscience cruelle.

Alors ils font n’importe quoi. Ils boivent, ils conduisent trop vite. Ils sortent en boite. Les boites de la cambrousse, pas celles des périphéries urbaines qui se trouvent dans des zones qui ont des feux rouges et des lampadaires. Les Macumbas des bouseux, auxquelles on accède par de semi-routes de 2 mètres de largeur sans signalisations ni éclairage. Et qui sont, l’alcool et la vitesse aidant, des pièges mortels. L’existence d’une boite de nuit à la campagne, c’est la certitude qu’il y aura des accidents à sa sortie. Et chaque week-end, en France, dans les périphéries rurales, ce sera un carnage. Un ami dont le père était gendarme dans ces coins là me racontait le désespoir de cet officier pourtant chevronné et qui en avait vu beaucoup dans sa carrière, quand il devait arriver sur un lieu de crash à 2 heures du matin, pour voir des gosses de 18 ans incarcérés dans des débris fumants, en train d’agoniser le moteur sur les genoux. Et le WE d’après, ça recommence. Parce qu’il n y a rien d’autre dans le coin pour se dire qu’on essaie de vivre, un peu, quand même.

Elle est violente, la vie des jeunes ruraux. Violente, et oubliée.

Et c’est pour ça que j’ai écrit cet article. Ce n’est même pas que je les apprécie spécialement en plus, je garde un souvenir très vif de l’enfance où je me faisais traiter de pédé à la récré parce que je lisais des livres. Mais ils existent et personne ne parle jamais d’eux. Maintenant, ils ont quelques lignes.

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *