Ceci n’est pas un piano

Ça fait un an que j’ai commencé à apprendre à jouer du piano. Les circonstances de cette décision, de me mettre à apprendre un instrument sur le tard, la quarantaine passée, sont en elles-même assez amusantes : réveillé un matin avec le sentiment d’être passé sous un train, la tête bloquée par la maladie et le corps tremblant de fièvre, je m’étais traîné assez lamentablement chez mon medecin qui m’avait confirmé une grippe vicieuse avant de me renvoyer chez moi avec une ordonnance. Comme vous le savez, la grippe a ceci de doublement pénible que non seulement, on est malade, ce qui est déplaisant, mais qu’en plus elle incapacite à peu près totalement. On prend ses médicaments, on se couche, et on attends que ça passe sans pouvoir rien faire. Ni lire, ni regarder un film, ni communiquer avec autrui, rien que soi et le virus, et le mouchoir qu’on met temporairement sur son image de soi, trop occupé qu’on est à trembloter sous les couvertures en vagissant.

Ici, entre deux bouffées de fièvre, je me mis à penser à la grippe, au fait que cette sale maladie tue encore, puis à la grippe espagnole de 1918 avant de moitié me convaincre que j’allais claquer d’ici peu. Ou pas, la situation m’était incertaine, et on m’excusera d’une certaine confusion de la pensée à ce moment, gisant que j’étais dans des flaques de sueur aigre. Et me vînt à l’esprit cette question, finalement la seule vraie question à se poser : si je meurs de cette putain de grippe, si ça y est, c’est le moment, tchao la compagnie, qu’est-ce que je regretterais le plus ? Qu’est-ce que je n’aurais pas fait ou accompli qui me laisserait le plus de regret ?

Sans même avoir à chercher, l’évidence fait “pop” dans mon esprit : ne pas avoir appris à jouer du piano. C’était ça que je regretterais le plus.

Deux jours plus tard, pas guéri mais à peu près vaillant je choisissais l’instrument. Un très modeste Yamaha le plus basique, puisque mes ambitions se limitent à apprendre et pas à jouer Rachmaninov à Tokyo. Et je compris très vite deux choses : ça allait être long, cette affaire. Et que ça allait être pour le coup une partie de plaisir.

Les gammes, mes amis.

Les gammes ou répéter 5 notes, en boucle, pendant des heures et des heures. Parfois, on se risque à 8 notes, d’affilée, en boucle. Toujours en boucle. Et ensuite on recommence. Sisyphe n’était qu’un aimable plaisantin, et c’est aussi pourquoi il faut dans l’idéal s’y mettre le plus tôt possible. Je joue avec un casque sur les oreilles, manière d’éviter l’irruption de voisins armés de couteaux en mode Jack Torrance dans Shining. Devant l’évidence que ma bonne volonté et les tutos Youtube n’allaient pas suffire, je me résolu à prendre des cours. Je vais pour cela dans un centre culturel juste à côté de chez moi, où une gracieuse allemande a désormais la tâche accablante pour elle de m’instruire sur le solfège et la rythmique. Au début, nous avons travaillé avec un manuel pédagogique pour enfants de 4 à 8 ans, où de modestes partitions se glissaient entre des dessins de poules et de pandas. Je me souviens d’avoir été très fier le jour où j’ai réussi à jouer entièrement la page des dinosaures. À présent on ne plaisante plus et on est passé aux feuilles volantes remplies de lignes sur lesquelles semblent jetées des poignées de points noirs et blancs reliés entre eux par des signes cabalistiques. J’apprends une nouvelle langue en somme, et je l’apprends aussi avec mes mains. Un jour enfin, après beaucoup de gammes et de répétitions, je finis par jouer un morceau quasi entier. La professeure approuva de la tête avant de dire : “C’est pien Thierry, fous z’êtes drès dizipliné”.

Charles de Gaulle rentrant dans Paris délivrée devait être un peu plus fier de lui, mais à peine.

Et puis maintenant, je sais que le piano c’est comme les livres : ça ne sera pas un moment, ou une “période” : ça n’aura pas de fin, ça m’accompagnera tout le temps. C’est rassurant.

Il y a aussi une autre dimension, à cet apprentissage. Pour moi ce n’est pas qu’un loisir, c’est une voie de guérison. C’est dans doute pour cela que j’ai tant tardé à m’y mettre, j’avais peur. Peur de l’émotion de la musique, peur de l’émotion tout court. Je savais que j’allais ouvrir des portes que j’avais soigneusement fermées il y a de cela bien longtemps. Mais je devais les fermer à ce moment là, c’était même une nécessité vitale, mais que faire quand ensuite personne ne vous dit comment les rouvrir ?

Le piano aide à les rouvrir. Tout doucement, je me méfie. Je ne sais pas trop ce qu’il y a derrière. Et j’ose l’avouer, j’ai encore peur. Je m’apprivoise.

C’est très long à réparer, une enfance.

Parfois, après un exercice un peu long, je me retrouve sur mon banc, la respiration oppressée, le coeur qui bat en désordre et le cerveau comme vide, alors je comprends que les portes se sont ouvertes, encore un petit peu. Chaque fois un petit peu, mais ça y est, elles s’ouvrent, enfin.

Je crois que je peux être content de moi.

Je vais aller faire des gammes.

 

 

 

 

Americana

Trois films, sortis récemment, qui parlent sinon des mêmes choses du moins des mêmes gens : Logan lucky de Steven Soderbergh, I, Tonya de Craig Gillepsie, et 3 Billboards de Martin McDonagh, films américains sur l’Amérique, puisque ce pays excelle décidément à s’ausculter en permanence le nombril impérialiste. À ceci près que cette fois, il est question de celles et ceux qu’on avait plus vus depuis bien longtemps dans le cinéma US, et encore plus rarement sous cet oeil bienveillant : les losers blancs. Les white trash, les moches, les beaufs, les pas cools, les mal fringués et mal coiffés, montrés dans leur simple humanités, leurs douleurs, leurs rêves fracassés, et comment ils s’en sortent, ou ne s’en sortent pas. Que trois productions de grands studios avec pléthore de stars dans les castings sortent ainsi quasi la même année est d’autant plus surprenant que précédemment, la façon dont était montré ce monde n’était pas très flatteuse et c’est le moins que l’on puisse dire. De Delivrance aux Chiens de paille, sans compter les innombrables slashers mettant en scène des familles de rednecks dégénérés, genre à part entière où trône encore le mythique Massacre à la tronçonneuse, le prolétariat et ses lumpens qui vivent dans des parcs de caravanes ont quasi-été systématiquement présentés au mieux comme des blaireaux attardés et conservateurs, au pire comme des sadiques au delà de toute rédemption. Tout soudain, Hollywood se met à s’intéresser à cette population oubliée des écrans depuis sinon Les raisins de la colère mais presque.

Ce qui s’est passé pour ça est pourtant simple à comprendre. Il s’est passé Trump. Trump qui a été élu avec les voix de ces gens. Trump dont le traumatisme de l’élection a durablement secoué le cocotier du Parti démocrate qui ne s’en est toujours pas remis. Au point de s’auto-persuader d’une grotesque ingérence russe qui aurait fait basculer l’élection, plutôt que d’admettre la nullité de leur candidate, et surtout l’oubli, voire la négation complète, d’une population qui a force de ne jamais se sentir représentée a fini par voter pour le pire. Et pas seulement le pire pour eux, puisque personne ne vote en espérant que sa situation se dégrade, mais le pire pour les gens qui les méprisaient, dont cet Hollywood qui les a toujours copieusement méprisés. Les white trash ont envoyé un message fort, c’est le moins qu’on puisse dire. De là à voir dans ce nouvel intérêt pour les coeurs et âmes de l’Amérique profonde une tentative de reconquête, il y a un pas un peu audacieux que je me garderai de franchir. Mais au moins des tentatives de comprendre, ce qui est déjà un début. Il est simplement très dommage et regrettable, pour le moins, qu’il ait fallu l’élection d’un réactionnaire mugissant pour qu’on considère les prolos comme des êtres humains.

Des trois, I Tonya est mon préféré. Tonya Harding, ou l’acharnement du pire entourage qui soit à détruire une carrière et une vie. Acharnement maternel, avec ce portrait effrayant d’une mère à l’égoïsme tout-puissant qui brisera sa fille pour qu’elle accomplisse la vie qu’elle n’a pas eu. Acharnement des hommes autour de Tonya Harding, de son père qui l’abandonne sans se retourner à son mari aussi violent que limité. Acharnement de la lutte des classes jusque sur les patinoires, quand on dénie à une sportive brillante de pouvoir s’élever parce qu’elle n’a pas le bon accent, pas les bons costumes, n’est pas allée dans les bonnes écoles de danse, n’écoute pas la bonne musique. Bref, qu’elle ne vient pas du bon milieu. Et contre tous ces vents contraire, l’acharnement de Tonya qui serrera les dents jusqu’au bout en mettant toute sa rage dans l’entraînement et le patinage, pourtant victime finalement de la stupidité et des préjugés.

Le visage de Margot Robbie qui illustre ce billet, c’est finalement celui de l’Amérique : un visage ravagé dont les yeux hurlent de folie et de douleur, qui s’oblige à une grimace parce qu’il faut bien paraître, alors que même la façade s’est écroulée depuis bien longtemps.