Americana

Trois films, sortis récemment, qui parlent sinon des mêmes choses du moins des mêmes gens : Logan lucky de Steven Soderbergh, I, Tonya de Craig Gillepsie, et 3 Billboards de Martin McDonagh, films américains sur l’Amérique, puisque ce pays excelle décidément à s’ausculter en permanence le nombril impérialiste. À ceci près que cette fois, il est question de celles et ceux qu’on avait plus vus depuis bien longtemps dans le cinéma US, et encore plus rarement sous cet oeil bienveillant : les losers blancs. Les white trash, les moches, les beaufs, les pas cools, les mal fringués et mal coiffés, montrés dans leur simple humanités, leurs douleurs, leurs rêves fracassés, et comment ils s’en sortent, ou ne s’en sortent pas. Que trois productions de grands studios avec pléthore de stars dans les castings sortent ainsi quasi la même année est d’autant plus surprenant que précédemment, la façon dont était montré ce monde n’était pas très flatteuse et c’est le moins que l’on puisse dire. De Delivrance aux Chiens de paille, sans compter les innombrables slashers mettant en scène des familles de rednecks dégénérés, genre à part entière où trône encore le mythique Massacre à la tronçonneuse, le prolétariat et ses lumpens qui vivent dans des parcs de caravanes ont quasi-été systématiquement présentés au mieux comme des blaireaux attardés et conservateurs, au pire comme des sadiques au delà de toute rédemption. Tout soudain, Hollywood se met à s’intéresser à cette population oubliée des écrans depuis sinon Les raisins de la colère mais presque.

Ce qui s’est passé pour ça est pourtant simple à comprendre. Il s’est passé Trump. Trump qui a été élu avec les voix de ces gens. Trump dont le traumatisme de l’élection a durablement secoué le cocotier du Parti démocrate qui ne s’en est toujours pas remis. Au point de s’auto-persuader d’une grotesque ingérence russe qui aurait fait basculer l’élection, plutôt que d’admettre la nullité de leur candidate, et surtout l’oubli, voire la négation complète, d’une population qui a force de ne jamais se sentir représentée a fini par voter pour le pire. Et pas seulement le pire pour eux, puisque personne ne vote en espérant que sa situation se dégrade, mais le pire pour les gens qui les méprisaient, dont cet Hollywood qui les a toujours copieusement méprisés. Les white trash ont envoyé un message fort, c’est le moins qu’on puisse dire. De là à voir dans ce nouvel intérêt pour les coeurs et âmes de l’Amérique profonde une tentative de reconquête, il y a un pas un peu audacieux que je me garderai de franchir. Mais au moins des tentatives de comprendre, ce qui est déjà un début. Il est simplement très dommage et regrettable, pour le moins, qu’il ait fallu l’élection d’un réactionnaire mugissant pour qu’on considère les prolos comme des êtres humains.

Des trois, I Tonya est mon préféré. Tonya Harding, ou l’acharnement du pire entourage qui soit à détruire une carrière et une vie. Acharnement maternel, avec ce portrait effrayant d’une mère à l’égoïsme tout-puissant qui brisera sa fille pour qu’elle accomplisse la vie qu’elle n’a pas eu. Acharnement des hommes autour de Tonya Harding, de son père qui l’abandonne sans se retourner à son mari aussi violent que limité. Acharnement de la lutte des classes jusque sur les patinoires, quand on dénie à une sportive brillante de pouvoir s’élever parce qu’elle n’a pas le bon accent, pas les bons costumes, n’est pas allée dans les bonnes écoles de danse, n’écoute pas la bonne musique. Bref, qu’elle ne vient pas du bon milieu. Et contre tous ces vents contraire, l’acharnement de Tonya qui serrera les dents jusqu’au bout en mettant toute sa rage dans l’entraînement et le patinage, pourtant victime finalement de la stupidité et des préjugés.

Le visage de Margot Robbie qui illustre ce billet, c’est finalement celui de l’Amérique : un visage ravagé dont les yeux hurlent de folie et de douleur, qui s’oblige à une grimace parce qu’il faut bien paraître, alors que même la façade s’est écroulée depuis bien longtemps.

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *