Le chœur des Vierges

C’est la même chose à chaque fois, ce sera la même chose les prochaines fois et la plupart du temps par les mêmes : si vous n’êtes pas transis devant un bombardement décidé par les Etats-Unis et suivi par leurs vassaux, puisque à ce stade on ne peut pas sérieusement parler “d’alliés” mais bel et bien de sujétion, vous êtes un salaud, un collabo, une ordure à différents stades de nazisme. La guerre du Golfe de 1991, le Kosovo en 1999, la guerre d’Irak en 2003, maintenant la Syrie, ils sont toujours là, fidèles au poste, le petit doigt sur la couture du pantalon, ex-trotskystes courant les plateaux pour vendre leurs états d’âmes , philosophes de droite qui agitent très fort les bras au nom de “l’humanisme”, ce mot-valise qui signifie ce qu’on veut lui faire dire c’est-à-dire rien, universitaires n’ayant jamais tenu une arme de leur vie mais toujours excités dès qu’on parle de guerre quelque part, regardez les noms qui s’enthousiasment pour les événements de ces derniers jours, ce sont toujours les mêmes qui reviennent. Et qui reviendront, immuables et hiératiques, pour nous expliquer encore la différence entre les gentils bombardements (les leurs), et les méchants bombardements (ceux des autres).

Ici, il faut préciser d’où on parle, tant la confusion est immense sur le “dossier” syrien : l’auteur de ses lignes n’a aucune sympathie pour personne dans cette affaire. Bachar Al-Assad est une ordure et ceux qui le soutiennent des enflures à différents niveaux de corruption et de stupidité, les deux ne s’excluant nullement. Poutine est…Poutine, tel qu’on le connaît depuis qu’il est au pouvoir, à savoir qu’il n’en a rien à foutre de rien sinon des intérêts exclusifs de sa vision du monde d’autocrate, et pourtant l’antipathie que j’éprouve pour ces deux là ne me fera pas penser que les jihadistes qui combattent dans les ruines des villes syriennes sont au fond de braves gens pas bien méchants au fond, de toutes façons si tu pense le contraire tu es “islamophobe”. Décidément très pratique, cette accusation “d’islamophobie”, le strict équivalent de l’odieux soupçon d’antisémitisme si on se risque à critiquer la politique d’Israël. Le débat public en est de toutes façons réduit à ça, des gens avec des agendas plus ou moins discrets qui tentent de pousser leurs petits pions en exerçant chantage et terrorisme intellectuel sur leurs adversaires, lesquels ne se privent pas de faire de même puisque maintenant c’est la prime à celui qui gueule le plus fort dans les écrans.

Spéciale dédicace toutefois aux “démocrates” qui pensent, les chérubins, que lancer de tonitruants missiles sur des cibles vides peut préparer au départ de Bachar “parce que tu comprends, il faut bien faire quelque chose !”. Je comprends l’horreur qu’on éprouve devant les images, épouvantables, de civils broyés et gazés et de réfugiés au regard hanté fuyant des ruines. Cette horreur et ce dégoût je les partage, et si vous n’êtes pas d’accord avec ce que vous lisez maintenant, accordez au moins à l’auteur de disposer de la même empathie que vous. Pour autant, l’émotion même légitime ne doit pas servir de caution à la naïveté devant la réalité : Bachar Al-Assad ne sera pas déposé ou renversé, et il est douteux qu’il subisse le même sort que Saddam Hussein ou Mouhammar Kadhafi. La démocratie et les droits de l’Homme ne gagneront pas à la fin. Pas maintenant, en tout cas. Peut-être dans un futur indécis et incertain, inch Allah.

Ce qui se passe en Syrie et ce qu’on peut en penser est arrivé à un tel point d’incandescence que quoi qu’on dise, on va se fâcher avec des gens. Certes, il y a nombre de gens avec qui on est heureux d’être irrémédiablement fâché, c’est juste que dans ce genre d’imbroglio à entrées multiples, arrive un moment où on peut refuser de choisir un “camp” parce que tous les camps en présence sont des choix pourris. (À part les pauvres Kurdes, dont plus personne ne parle maintenant, encore victimes des errances de nos diplomaties). Le régime de Bachar Al- Assad : non, définitivement non. Soutenir Poutine, et puis quoi encore. L’axe Iran-Russie-Turquie, non. L’axe Trump-May-Macron, non plus. Les organisations armées d’inspiration salafistes, après ce qui s’est passé en France depuis 2015 ? Vous plaisantez, j’espère ? Et ne serait-ce qu’en France, où on voit se polariser deux mouvances politiques distinctes, d’un côté les pro-Assad hystériques, qui hululent que jamais le doux Bachar ne ferait de mal à son peuple et que toutes ces horreurs dont on l’accuse c’est que des menteries méchantes, auxquels répondent les anti-Assad tout aussi hystériques, prêts à s’allier à n’importe qui du moment que ça peut faire espérer la chute de Damas, et tant pis si ces vibrants démocrates font les yeux de Chimène à des gens qui haïssent la démocratie. Il y a même des gens qui pensent que suivre Trump peut être une bonne chose parce que la démocratie et blablabla mais écoutez, à ce stade de naïveté et si vous pensez vraiment que la France intervient dans ce coin par souci de l’humanité, avec Macron en défenseur de la veuve syrienne et de l’orphelin kurde, je ne peux rien pour vous. Ces bombardements ne sont que du vent, de l’agitation manière de montrer que regardez, on agit. Ils n’ont eu aucun effet concret. Ils étaient voulus pour n’avoir aucun effet concret. La réalité, c’est que le monde occidental a complètement perdu la main sur ce qui se joue là bas, mais que personne ne l’admettra, du moins en public. Alors il faut bien faire semblant de quelque chose pour calmer l’opinion.

Il ne faut donc rien faire ? Il n y a donc rien à faire ? Je ne dis pas ça, et ne le pense pas. Les organisations internationales existent, les moyens existent, les moyens de communiquer existent. En fait, tout existe pour une intervention de l’ONU par exemple, pour un couloir humanitaire, pour faire baisser la Russie d’un ton et que le concert des nations exige la démocratie en Syrie. Tout est faisable, tout existe dans les faits. Sauf, une chose : la volonté politique de vraiment faire. Cela, il n y en a nulle part. Parce que nos dirigeants sont d’une lâcheté sans bornes. C’est surtout ça qui est en train de couler les démocraties : la lâcheté. Comment croyez vous que les autocrates se maintiennent au pouvoir, sinon en en ayant rien à foutre ni de leurs opinions publiques, ni de l’opinion internationale ? Et dans cette lâcheté occidentale, personne n’est épargné, pas même l’auteur de ces lignes, qui a voté pour un candidat ouvertement de droite contre l’extrême-droite.

Alors je sais bien que si vous lisez ce billet, vous serez tenté peut-être de réagir, de me traiter de tous les noms, et c’est ok, pas de souci avec ça, c’est le jeu.

Mais regardez vous aussi dans le blanc des yeux, en même temps.

 

(Merci à Florent et Nicolas pour la relecture).

 

 

 

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