Making the monster

Ça s’est médiatiquement un peu calmé, ça repartira de plus belle : la construction médiatico-politique de Marion Maréchal Le Pen est désormais sur les rails. Lister les articles un peu critiques mais surtout fascinés serait trop fastidieux, on se contentera de constater que la presse tout supports confondus se pâme devant Marion, comme elle s’est pâmée devant Jean-Marie et ensuite Marine. Puisque c’est au même schéma que nous assistons, à la même représentation de la même pièce surjouée : fabriquer de l’opposant politique destiné à servir d’éternel épouvantail, afin que la populace vote bourgeois de toute façon.

Pourtant, au moment où nous parlons, Marion Maréchal n’est rien. Elle n’est pas dans un parti, n’a pas de formation autour d’elle, pas d’appareil et pas de militants, pas de soutiens déclarés, rien qu’une ridicule “école” politique où l’on apprendra à devenir un facho bien élevé et qui passe bien à la télé. MM est un “objet politique flottant” qui tourne à la périphérie de l’actualité, fait un petit tour, puis s’en va, manière de ne pas se faire oublier. Et d’attendre que la poussière de l’énième débandade électorale du FN maintenant RN retombe, alors que la planète faf est lourdement secouée en interne par de violents débats d’orientation. C’est que ça commence à peser sur les cervelles pleines d’eau peuplant l’extrême-droite, ces déculottées à répétition. Mettons nous à leur place : on leur promet depuis 40 ans que le pouvoir est à portée de main, on leur montre que leurs idées débordent largement leurs cercles et irriguent la société, on est à *ça* d’y arriver, et puis patatras, échec, deuxième tour, épouvantail, élection de l’autre, et on est reparti pour un tour. Donc ça gueule. Sans avoir pour le moment la moindre idée de comment se positionner et sur quelle stratégie, mais ça gueule. Très très fort d’ailleurs, tout amateur de fafologie peine en ce moment à suivre le feuilleton des empoignades politiques de ce camp, tout n’est que vindicte, insultes, alliances trahies et retournements spectaculaires, dans un tout petit marigot frelaté qui s’entre-accuse que moi je suis plus raciste que toi même pas vrai d’abord. C’est vrai que c’est distrayant. Néanmoins, derrière le sketch il y a la haine. Et l’exaspération palpable de militants qui veulent goûter à la brioche depuis trop longtemps promise. Il en sortira forcément quelque chose et que quelque chose sera forcément dangereux. En attendant, Marion Maréchal attend, gentiment.

Car si politiquement elle n’est encore rien, elle a pour elle d’avoir un nom : le nom le plus connu sans doute de la politique française. Osons le terme : ce n’est plus un nom, c’est une marque. La marque Le Pen est un produit d’appel qui rapporte énormément à beaucoup de monde depuis très longtemps. À l’entreprise-mère tout d’abord, évidemment, cette PME familiale parfaitement rodée devenue experte dans la vente de son propre nom, aux politiques de tous bords ensuite, puisque la marque Le Pen est Saveur de l’année perpétuelle au rayon “grand méchant loup”, et à la presse, puisque titrer n’importe quoi “Le Pen” est une assurance de ventes et de clics. Au final, tout le monde est très content que les Le Pen existent, au point que si ils n’existaient pas il aurait presque fallu les inventer. Mais en y réfléchissant, c’est d’ailleurs bel et bien ce qui s’est passé : on les a inventés. Sans l’adoubement politico-médiatique des années 80, jamais le FN ne serait sorti de son microcosme néo-fasciste, et c’est en le poussant en avant, en l’invitant à la télévision et à la radio, mené tambour battant par un Jean-Marie Le Pen exultant de tant d’attention et de temps d’écoute, qu’il a fini par s’imposer dans le paysage. Un marketing particulièrement agressif a propulsé la marque Le Pen en tête de gondole et a fini par en faire un produit de consommation pas comme un autre, loin s’en faut, mais auquel on est habitués. Trop habitués.

L’extrême-droite change. Elle évolue. Elle modifie son packaging, cherche de nouveaux secteurs de consommateurs. Les engueulades actuelle ne sont rien d’autres : à quels nouveaux clients peut-on s’adresser, au delà de la frange de croûtons racistes qui ne sont pas suffisants pour prendre le pouvoir ? C’est là où Marion Maréchal pourra je crois créer la surprise. En s’adressant à des secteurs de population jusque là peu ou mal racolés, et en premier lieu : les femmes. Les fafs ne vivent pas complètement dans une bulle, pas tous en tout cas, et les plus finaux ont compris que le séisme #MeToo/Balancetonporc pouvait leur servir. Politiquement, l’extrême-droite n’invente rien, à part le racisme et la violence elle n’a pas de corpus politique articulé. Elle est donc obligée de piller un peu partout, le hold-up le plus spectaculaire de ces dernières années étant le pauvre Antonio Gramsci. Récupérer un mouvement de société est donc pour eux quelque chose qui va de soi, et il suffira de dire “halte au harcèlement de rue PAR LES NOIRS/LES ARABES”, ou “non aux violences sexuelles DES MIGRANTS” pour repeindre le rafiot. Je prends pour ma part le pari que Marion Maréchal Le Pen finira par se proclamer “féministe de droite”, et que ça passera comme une lettre à la Poste. “Féministe” = pour les droits des femmes/ “De droite” = des femmes françaises contre les agressions sexuelles et le sexisme des pas comme nous. Plus c’est gros plus ça passe ? Il est à craindre que nous vivions dans l’époque où plus c’est énorme et outrageant plus ça passe. Regardez qui est Président des Etat-Unis, si vous voulez une idée.

Bien sûr que ça fera du scandale. Bien sûr que ça fera pousse les hauts cris : c’est fait pour. Marion Maréchal Le Pen sera le nouvel emballage du fascisme de son époque, portée par une nouvelle génération militante qui veut en découdre, sous le regard fascinée de la presse qui se régalera de la moindre de ses paroles, en espérant que cette fois encore “ça passe” et que la “démocratie” sera sauvée à la fin. Sans doute qu’en Hongrie et en Italie aussi, une certaine presse bourgeoise et ses propriétaires ont pensé ça. Mais à force de jouer au plus con avec de vrais cons, à la fin on perd.