Le peuple qu’on voudrait, et celui qu’on a

Les gilets jaunes, c’est n’importe quoi, ils font n’importe quoi, et c’est normal. Parfait Objet Politique Non Identifié, il ne s’appuie et n’existe que grâce à une seule chose : le ras le bol, et par définition, le ras le bol on met dedans tout ce qu’on veut.  Mais toujours est-il qu’au delà du nawak, quelque chose doit interpeller l’honnête progressiste : la sociologie dudit mouvement. De ce point de vue, ventilons les catégories construites a posteriori : la “France périphérique”, les “classes moyennes”, le “peuple des ronds-points”, etc. La réalité sociale des GJ est pourtant diablement simple, et arrivé ici, je demanderai au plus sensibles d’entre vous de l’éloigner, puisque à la fin il va bien falloir employer les gros mots : les gilets jaunes, que ça vous plaise ou non, que ça nous plaise ou non, c’est le prolétariat. Ou comment comprendre les choses nouvelles (ou pas tellement nouvelles d’ailleurs) à la lumière des idées qui ont fait et continuent de faire leurs preuves.  Le prolétariat est de sortie, il a mis un truc ridicule sur le dos, il est vénère, il n’est pas organisé politiquement, il est chaud patate, et il veut…il ne sait pas très bien ce qu’il veut, pour le moment. Mais ça risque de changer vite, dans un sens, comme dans un autre.

Et voir toute la gauche en train de se gratter la tête devant le prolétariat dans la rue est une sorte d’ironie qui peut, certes, réjouir l’esthète cynique. Avant que le réaliste ne lui rappelle que la politique a horreur du vide, et quand les progressistes ne font pas le boulot, ce sont les autres qui se servent.

Mais qu’est-il donc, ce mystérieux peuple, au point qu’on ne sait décidément pas quoi en penser. Ces gens sont décidément trop ceci. Et pas assez cela. Oui alors ça j’aime bien mais ça j’aime pas. Et puis ils n’écoutent pas la bonne musique.Ils n’ont pas les bonnes idées. Et puis d’abord, on ne les a jamais vus dans les manifs retraites/sans papiers/Palestine/sécurité sociale/you name it, pendant qu’on se faisait chier dehors jamais ils étaient là hein, alors ils étaient où à ce moment hein ??

Ils étaient où ?

Oh, c’est très simple.

Ils étaient devant Hanouna et BFMTV, à pester contre les cheminots preneurs d’otages, en jeanpierrepernant avec enthousiasme dans leur pavillon moche décoré avec des objets moches, mais avec un petit carré de pelouse pour faire le barbeuc. À espérer que le train fou de la mondialisation ne leur roule pas dessus. Et là, ils se rendent compte que de toutes façons ils vont se faire jeter sous ses roues. Alors ils sortent et ils gueulent.

Sans doute, ils auraient dû le faire avant. Sans doute, leur intérêt éruptif pour la chose publique n’a pour base “que” le plus petit bout de la lorgnette. “Que” parce que quand ce petit bout en question c’est ta gueule et celle de tes proches, tu le trouve super important, ce petit bout. Et puis c’est des beaufs. Des ploucs. Des gens qui écoutent Sardou au premier degré, vous vous rendez compte ?? De toutes façons ce sont des gens qu’on ne fréquente pas, dans le doute rejetons les, et puis la détestation du prolo fédère tous les gens de goût : de Bernard Henry Lévy à Guillaume Meurice, les faux adversaires se réconcilient sur le large dos jaune, puisque cette populace ne saurait que faire le jeu de l’immonde bête, au lieu que de raisonnablement voter pour des gens très sympathique comme ce charmant Raphaël Glucksmann. On voit au passage bien des masques tomber, délicieux spectacle. Et par ailleurs, il me semble bel et bien que la catégorie de gens bien élevés qui agonisent les GJ recoupe assez exactement celle des partisans du Oui en 2005. Oui oui, regardez bien, ce sont les mêmes, avec les mêmes mots et les mêmes insultes. Frappant, non ?

Ceci dit, si on est de gauche, on peut décréter que c’est rien que des poujado-racistes d’abord, ça ne mange pas de pain et ça évite de faire bobo à la tête. On peut aussi, et avec raison, être révolté devant les incidents lamentables qui émaillent le mouvement. On peut aussi décider de mettre tout le monde dans le même énorme sac bien commode, pour enfin pouvoir s’écrouler avec soulagement dans le grand fauteuil moelleux de l’entre soi militant, aimablement entouré de gens comme soi. Sans être dérangé par ce…ces…enfin, ces GENS, merde à la fin.

Après tout, on a qu’à attendre qu’ils aient lu les bons livres. Qu’ils fassent les bonnes réunions, dans les bonnes orgas, en faisant les bonnes manifs. Après quelques années, si ils sont bien sages, on leur mettra un coup de tampon Appellation Gaucho-compatible Certifiée, et là, à ce moment, peut-être, on pourra les autoriser à se joindre à notre grande famille super chouette, pour partager notre loisir préféré entre tous : se bouffer la gueule.

On se demande franchement pourquoi ils hésitent.

Las. Le peuple qu’on a sous les yeux n’est pas spontanément progressiste. Ben oui. Il n’est pas anticapitaliste, pas déconstruit, pas woke, il ne sait pas qui est Frédéric Lordon et considére Poutou au mieux avec une sympathie amusée. Ces gens n’ont décidément pas grand chose pour eux. À part un truc.

Ces le prolétariat en colère. Et si mes souvenirs sont bons, normalement quand on est de gauche, ça doit, ça devrait, évoquer certaines choses, non ? Prolétariat. Colère. Manifestations. Mais si voyons, rappelez vous, ce n’était il n y a pas si longtemps tout de même.

On aimerait faire avec le peuple qu’on voudrait. On fait avec le peuple qu’on a.

Pour une fois qu’il se passe quelque chose, faire la fine bouche n’est pas que du snobisme : dans le contexte, c’est clairement irresponsable. Parce que les autres sont en embuscade et eux n’auront jamais ces charmants scrupules. À force de jouer les dégoûtés, on risque de se fader les dégoûtants.

Et puis je suis sûr qu’ils ne sont pas si méchants. Ketchup ou mayo sur la merguez ?