Prolétaires des villes, prolétaires des champs

Ils sont jeunes, très jeunes même. Si ils sont scolarisés, ils se font chier, l’école ce n’est pas pour eux et d’ailleurs on le leur a fait bien comprendre depuis le début. Si ils sortent du circuit scolaire classique ils n’ont que l’apprentissage ou des filières moroses et sans avenir, dans des métiers voués à disparaître et dont tout le monde se fout.

Dans leur temps libre ils ne savent pas quoi faire d’eux et ils s’emmerdent. Dès qu’ils ont l’âge de mettre la main sur un engin à moteur, souvent même avant d’avoir l’âge, ils foncent sur l’asphalte en faisant le plus de boucan possible. Le bruit du moteur, ça prouve qu’on existe, qu’on est présent dans ce monde qui vous ignore. Et puis ensuite, il recommencent à se faire chier comme des rats. Du coup ils picolent raide et fument des trucs, légaux et illégaux en fonction des disponibilités, pour oublier l’écrasant ennui autour d’eux et en eux.

Le respect de la ségrégation de genres est absolu : les garçons d’un côté, les filles de l’autre. Et chez les garçons, personne ne chope, les filles ils ne savent pas leur parler. Une culture profondément machiste avec une vision parfaitement rétrograde de la femme ne leur a pas appris à parler aux filles, ni à parler d’eux. En général ils se casent assez vite avec une fille de leur périmètre immédiat pour fonder la même famille que leurs parents et les parents de leurs parents. Le respect voire la révérence de la tradition est solidement ancrée, et la méfiance envers tout ce qui sort de ces modèles. C’est pour ça qu’ils sont déjà très réactionnaires dès le plus jeune âge. Et ça ne s’arrangera pas avec le temps. En attendant, la frustration sexuelle est palpable et elle pèse lourd dans les jeunes cervelles.

Ils ne lisent pas, où juste quand le collège ou le lycée les y obligent. De toutes façons ça ne sert à rien et eux c’est pas des intellos, ça aussi on le leur a bien vissé dans le crâne dès le départ. Et les intellos c’est toujours un peu suspect, un peu pédé, un peu gonzesse quoi, et ces jeunes gens sont terriblement attachés à leur revendication de virilité. Malheur à celui qui se découvre un penchant trouble : il devra soigneusement le cacher. Les représailles pourraient être brutales.

Ce n’est pourtant pas qu’ils sont méchants. C’est juste que tout ce qui les entoure et tout ce qui les a façonnés les a rendus, disons, pas super ouverts d’esprit. L’ouverture d’esprit et la tolérance, ça vient avec le capital culturel et partant avec le niveau de revenus qui va avec. Marxisme 101. Mais eux ils s’en foutent de ça, ce sont des prolétaires déculturés et sans conscience d’eux mêmes, tout comme leurs pendants des cités dites sensibles, qui se font autant chier qu’eux. Sauf qu’en plus, tu vis à la campagne et Dieu que c’est l’angoisse vivre à la campagne quand on est jeune.

Car oui, je parle depuis le début du prolétariat rural, vous l’aviez évidemment compris.

Non ?

Ces sont les mêmes, c’est absolument frappant. Prolétaires des champs, prolétaires des villes, les mêmes jeunesses qui tournent en rond dans un monde qui inlassablement leur répète qu’ils ne sont rien et ne servent à rien. Il n y a aucune différence structurelle entre eux, et je dis bien structurelle, puisque certes, les goûts peuvent diverger – encore que désormais, tout le monde écoute Jul, qui est objectivement un de ces artistes qui a réalisé un trait d’union entre les mondes et ce n’était pas évident -, les cultures peuvent être différentes, mais par delà les traditions, les pays d’origine et même les couleurs de peaux, les habitus sont identiques.

Grands dieux, mais ne parlerait t-on pas ici de classes sociales ?? Alors que tout le monde sait que ce sont là choses aussi obsolètes que les pantalons à pattes d’eph et l’humour de Laurent Gerra, voyons. D’ailleurs il n y a plus de classes sociales et surtout plus aucune identité de classe, ce qui est pourtant ce qui rassemble le plus par delà les différences de formes. D’ailleurs, si on leur pose la question, les deux groupes, prolétaires des villes et prolétaires des champs, refuseront de se reconnaître comme prolos et nieront avoir quoique ce soit de semblable. On est pas des racailles ! On est pas des bouseux ! Ceci étant dit, le groupe rural ne souffre pas de racisme ni des discriminations qui l’accompagnent. Chez les urbains, c’est la double peine permanente, racisme social et racisme des origines.

Mais si les jeunes ruraux sont eux de souche bien de chez nous, je ne crois pas qu’existe un groupe social aussi absolument invisibilisé qu’eux dans l’espace médiatico-politique. Ils n’ont pas crée une culture de contestation, ils vivent dans des endroits difficilement accessibles, dans des coins improbables parfois et ils ne sont pas « sexy » pour une certaine gauche qui se sent obligée de révérer tout ce qui vient des « banlieues », jusqu’à l’imbécilité comme on l’a vu avec l’affaire Mehdi Meklat. Vous me copierez 100 fois « Ce n’est pas parce qu’on est objectivement opprimé qu’on est obligatoirement sympathique ». Relire Bourdieu, tout ça.

Les jeune travailleurs ruraux, tout le monde s’en fout, d’eux. S’en fout radicalement. Ils n’existent pas médiatiquement, culturellement, donc on s’en fout. Et ils en ont parfaitement conscience. Une conscience cruelle.

Alors ils font n’importe quoi. Ils boivent, ils conduisent trop vite. Ils sortent en boite. Les boites de la cambrousse, pas celles des périphéries urbaines qui se trouvent dans des zones qui ont des feux rouges et des lampadaires. Les Macumbas des bouseux, auxquelles on accède par de semi-routes de 2 mètres de largeur sans signalisations ni éclairage. Et qui sont, l’alcool et la vitesse aidant, des pièges mortels. L’existence d’une boite de nuit à la campagne, c’est la certitude qu’il y aura des accidents à sa sortie. Et chaque week-end, en France, dans les périphéries rurales, ce sera un carnage. Un ami dont le père était gendarme dans ces coins là me racontait le désespoir de cet officier pourtant chevronné et qui en avait vu beaucoup dans sa carrière, quand il devait arriver sur un lieu de crash à 2 heures du matin, pour voir des gosses de 18 ans incarcérés dans des débris fumants, en train d’agoniser le moteur sur les genoux. Et le WE d’après, ça recommence. Parce qu’il n y a rien d’autre dans le coin pour se dire qu’on essaie de vivre, un peu, quand même.

Elle est violente, la vie des jeunes ruraux. Violente, et oubliée.

Et c’est pour ça que j’ai écrit cet article. Ce n’est même pas que je les apprécie spécialement en plus, je garde un souvenir très vif de l’enfance où je me faisais traiter de pédé à la récré parce que je lisais des livres. Mais ils existent et personne ne parle jamais d’eux. Maintenant, ils ont quelques lignes.

 

La nouvelle “fragilité”

Je dois avoir une sorte de problème avec les “humoristes”. C’est simple, aucun ne me fait rire. Et je veux bien dire aucun. Ne parlons même pas d’un Dieudonné qui est depuis longtemps sorti de son rôle de comique pour devenir porte-parole de ses propres obsessions, mais tous les autres, aussi. Les Gad Elmaleh, Jamel, Lemoine, Sophia Aram, etc. Vous pouvez tous les citer, aucune ni aucun ne fait se relever mes zygomatiques d’un millimètre. Alors oui sans doute, je suis aussi amusant qu’un mormon sous Lysanxia et j’ai la capacité de dérision de Vin Diesel qui s’est cogné un orteil sur la table basse (Vin Diesel n’ayant en temps normal absolument aucune capacité d’auto dérision, ce qui le rend objectivement un peu con et explique le caractère ridicule de ses personnages, puisque Vin Diesel ne joue que Vin Diesel qui se prend hyper au sérieux, mais je digresse). Aucun ne me fait rire, voilà c’est comme ça et ça me permet de vous regarder de haut quand vous riez à ces bêtises et de lever un sourcil hautain devant tant de manque de goût, avant de replonger dans la lecture de John Keegan. Vous ne connaissez pas John Keegan ? Enfin bon, ça ne m’étonne pas, quand on rit devant Jamel Debouzze, faut pas non plus trop en demander, je suppose. Et oui, j’éprouve une certaine jouissance à ce snobisme, je le reconnait et l’assume. En fait, ce qui pourrait m’arriver de pire, c’est d’en trouver un drôle un jour, et je serais alors obligé de rabaisser ma morgue, brr, j’en ai des frissons. Fort heureusement, ça ne risque pas d’arriver de si tôt :

Chétifs ou mal aimés, ces nouveaux mâles défaillants s’inscrivent dans une longue tradition de corps masculins inadéquats face à des figures plus désirables socialement, de Buster Keaton à Woody Allen en passant, chez nous, par Gad Elmaleh et Jamel Debbouze à leurs débuts. La comédie offre ainsi un large éventail de contre-modèles marginalisés.

Moui. L’effet de bascule a donc joué, on est donc passé de Bigard qui pose ses grosses couilles ouarf ouarf à ceux qui se vantent de ne pas en avoir. C’est l’époque, en définitive. Ou plutôt c’est un simple partage du marché entre classes sociales, Gad Elmaleh/Bigard pour la France pavillonnaire et les nouveaux comiques fragiles pour la petite bourgeoisie à prétentions intellectuelles. Puisque en définitive, on rit aussi en fonction de son niveau de revenu et de l’accumulation de capital symbolique qui va avec, si vous me lisez vous êtes de gauche, je ne vais pas vous refaire le topo. Ce qui permet aussi au lectorat des Inrocks de se gausser de ces beaufs qui rient de choses terriblement enfin j’veux dire beaufs, tu vois, alors que eux s’esclaffent devant de fines saillies subversives. Quand je vous dis que tout ça n’est qu’un prétexte pour se sentir supérieur à d’autres. Cependant, et là redevenons sérieux, j’ai une sorte de réflexe de me méfier des personnes, des hommes en l’occurrence, qui mettent en avant leur sensibilité et leur fragilité. Don’t get me wrong : je trouve ça très bien, la sensibilité et que des hommes reconnaissent leurs failles. Vraiment très bien. J’encourage ça, sincèrement. Disons qu’il y a une tendance masculine en ce moment à la mettre très très en avant. Et trop pour être honnête.

D’expérience personnelle, les pires spécimens de raclures masculines que j’ai rencontré, et je parle bien de pourritures authentiques sans états d’âmes qui sont prêts à vous balancer sous un train sans sourciller si ça peut servir leurs intérêts, ont systématiquement été des crevettes à visage mou qui passaient leur temps à clamer haut et fort leur trop grande sensibilité. Quand la fragilité hautement revendiquée devient un prétexte pour ramollir les défenses d’en face et passer pour un gentil choupi inoffensif, pour mieux dissimuler sa nature profonde de petit Béria sadique et violent. Vous avez forcément rencontré ce genre de loulou, et si vous êtes une femme vous en avez même très certainement vu d’un peu trop près. Attention : je ne dis pas que ces nouveaux keumiques sont forcément des tarés pervers. On se calme. On nuance. Je dis juste qu’il faut se méfier avec raison de cette nouvelle revendication masculine et se demander ce qu’elle dissimule. Bienvenue dans l’ère du soupçon permanent, mais c’est ça aussi le 21ème siècle et il va falloir faire avec. Et pour ce qui est des amuseurs, rappelons ici que les modèles revendiqués sont Woody Allen, qui a prouvé depuis longtemps quel pitoyable être humain il était, et Louis CK, idole déchue de la nouvelle fragilité masculine, qui mettait en scène son awkwardness et riait de sa lose, ah ah ah comme il est lucide sur nos petits travers ah ah ah, ce qui ne l’empêchait nullement se joyeusement se masturber devant des femmes qui ne lui avaient rien demandé.

De là à me poser la question si, par hasard, cette nouvelle revendication de sensibilité ne serait pas un stratagème tordu de domination masculine, il n y a qu’un pas que je franchis avec allégresse. Quand les machos à l’ancienne ne sont plus que des cas sociaux invités à la télé pour qu’on se foute de leur gueule, et quand il est devenu obligatoire d’exprimer ses “sentiments” et de “partager ses émotions”, il faut bien s’adapter. Voir la montée de toute une génération d’hommes, plutôt jeunes, qui d’un seul coup se mettent à revendiquer leur hypersensibilité et à exiger de faire partager leurs émotions, c’est sans doute très bien, mais avec Mélanie Gourarier, auteure de “Alpha male”, on peut se demander si la fameuse “crise de la masculinité” n’est pas en réalité, ou en tout cas pour partie, une crise de la domination masculine. Et la revendication permanente de l’hypersensibilité et du refus de la virilité une stratégie de sortie de crise en mode “regardez on existe aimez nous”. Ce qui permet en plus d’assumer d’être physiquement couard et de fuir certaines responsabilités, ce qui est tout benef.

Alors oui, ok, laissons le bénéfice du doute à ceux qui disent qu’ils en ont marre de l’obligation de la virilité et qu’ils veulent un autre modèle masculin. Sans doute une large partie de ceux-ci sont sincères et de toute façon cette évolution est inévitable. N’oublions pas cependant que souvent aussi, derrière le grand sensible larmoyant peut se dissimuler le fourbe d’autant plus dangereux qu’il en veut au monde entier de dissimuler son agressivité derrière le masque social du moment. Vous savez quoi ? Je vais aller regarder une vid de Tiboinshape. Lui au moins il ne fais pas semblant d’être ce qu’il n’est pas. Je l’aime bien moi ce garçon.

 

 

Guillaume Meurice et la gauche des bisous

Se faire des amis est chez moi une sorte de passion. Je lutte pourtant, vous savez. Depuis longtemps une petite voix intérieure m’exhorte à la pondération, à la mesure, voire parfois à la politesse. Pauvre petite voix intérieure, qui s’échine depuis si longtemps. Mon petit Sisyphe d’intérieur. Parfois même je l’écoute vous savez. Pas longtemps. Mais je l’écoute. Et puis à un moment faut que ça sorte, c’est plus fort que moi, non, attendez, c’est nul cette expression, “c’est plus fort que moi”, ça ne veut rien dire en fait. La vérité c’est que j’ai envie de foutre le bordel, et que j’adore ça. J’adore tellement ça que c’est une honte que je ne soit pas payé pour le faire. C’est pour ça qu’à la fin, je vous demande, mais merde quoi, à quel niveau de fragilité gauchisante ultime êtes vous tombés pour adorer ce navet de Guillaume Meurice, à la fin?

J’ai essayé. J’ai pris sur moi, longtemps, je vous jure. Je voyais poper ses interventions sur mon Facebook régulièrement, puis la moitié de mes potes FB *adorent* Guillaume Meurice et le trouvent tellement *drôle* et *PERTINENT*. Et je lance la vidéo, moi garçon plein de bonne volonté et il ne m’a pas fallu une minute avant de penser : wow. C’est tellement nul. C’est même pas qu’il est dénué de talent le garçon, il en a, indubitablement. Il pourrait être drôle. Il pourrait être pertinent. Des fois il frôle l’insolence, dites donc. Et de retomber dans les clous de la gauche “gentille”. Tellement gentille. Parce que quand on est de gauche, on est aussi gentil que Guillaume Meurice. Il paraît en tout cas, la gauche c’est gentil et Guillaume Meurice il est de gauche donc gentil.

Lénine, reviens. Ils sont devenus mous.

Et je sais ce que vous allez dire. Que t’es mignon garçon mais c’est déjà pas mal. Et que dans un paysage audiovisuel où Eric Zemmour débat avec Michel Onfray sous l’oeil bovin d’Eric Brunet pendant qu’Elisabeth Lévy hurle que les islamogauchistes sont sous la table, et bien un Meurice ça porte une parole “progressiste” et que de toutes façons t’es jamais content t’es chiant, pff. Et oui, je suis chiant, parce que je suis exigeant, et que Guillaume Meurice comme gaucho de service j’ai envie de me rouler en boule dans un coin en faisant blblblblblbl avec le doigt sur la bouche, voilà. Parce que cette vision de la gauche, mais putain quoi. “Le racisme c’est mal, la guerre c’est méchant, la pauvreté c’est pas normal, et pis les gens ils sont cons d’abord”. Non, ce n’est pas autre chose. C’est mou, c’est plat, c’est consensuel, ça fait pas bobo à la tête, c’est bien dans les clous, bien lissé, bien propre, de gauche oui, ouhlala, mais jamais “trop” de gauche, surtout pas, ah non hein. Guillaume Meurice, c’est le gendre idéal des profs végétariens dépressifs, c’est la couverture de Télérama qui frétille devant “l’impertinence” *lève les yeux au ciel*, c’est l’humoriste de ceux qui auraient voulu que le PS redevienne de gauche et augmente le SMIC (Spoiler : ça n’arrivera jamais) mais sans parler de nationalisations ouhlalala t’es fou toi, c’est la mauvaise conscience de la semi-bourgeoisie semi-intellectuelle qui se sent perpétuellement coupable de tout (alors que les vrais salopards de droite qui eux foutent vraiment la merde, ils ne se sentent coupables d’absolument rien eux), c’est tellement dans le ton “gauche 2017” que je me demande si il n’a pas été fabriqué par un savant sadique dans une usine secrète en Sibérie avec toutes la liste de “comment fabriquer un *de gauche mais pas trop*”.

Et son succès est logique, du coup, complètement logique. Pour une gauche harassée de défaites et plombée par des décennies de propagande droitière, un Meurice et ça repart. Ou en tout cas ça réchauffe, voilà, c’est ça : il tient chaud. Il fait du bien. Il rassure. C’est un doudou en fait. Il est de gauche, il est gentil, il rassure. Il n’aime pas la violence oulalala non et il est capable de sortir des niaiseries creuses comme la caboche d’Eric Ciotti :

Donc merci de revenir à votre lutte commune pour un vivre ensemble un peu moins degueulasse et la défense des plus démunis face à la compétition crasse et truquée. Pour le reste, rappelons à toute fin utile que Dieu n’existe pas, mais que chacun est libre de croire aux licornes si ça lui chante. Certains pensent même que Nicolas Hulot est utile au sein du gouvernement. Chacun ses chimères.La mienne est peut-être de penser que les idées peuvent supplanter les égos. Utopie akbar !

Wow, mec. T’est tellement subversif. Sûr et certain que la bourgeoisie elle fait pipi culotte, là.

C’est bien, l’utopie, ça mange pas de pain. On sait pas quand ça arrivera, on sait même pas si ça arrivera un jour, ni comment, on s’en fout d’ailleurs, on est utopiste. On pourrait avoir une analyse matérialiste des rapports de forces, aussi. Je dis ça. Je dis rien. On pourrait même avoir des ennemis, très concrets, le fascisme, la bourgeoisie, analyser la dialectique des deux d’ailleurs, nourriture pour l’esprit, toussa. Et qui dit rapports de forces dit création de contre rapports de forces, et de chocs, et de stratégies, et de ruse, enfin, hey au fait LA LUTTE DES CLASSES, MOTHERFUCKER. Après oui, c’est moins choupi que il dit comment déjà ? Le vivre ensemble contre la compétition et pour l’utopie, putain je vais chialer, c’est beau comme un slogan de l’Unef. Mais sérieusement, mec. Et rappelons au passage qu’une vision politique de gauche sans prise en compte des rapports de forces existants, c’est comme les chemtrails, le sens esthétique chez Le Corbusier ou le charisme de Benoit Hamon : ça n’existe pas.

En même temps, je me dis que la gauche qui a Guillaume Meurice comme humoriste et Usul comme intellectuel organique, elle a aussi ce qu’elle mérite, hein.

C’était un communiqué de l’Internationale des Aigris Et Contents, et si vous n’êtes pas contents et bien allez vous faire, voilà.

 

 

 

 

 

 

Everything’s blue in this world

Je suis devant mon écran et quelque chose cloche. Quelque chose ne va pas.

J’ai cette chance ambiguë de pouvoir travailler de chez moi, et là dans mon salon, devant l’interface du boulot, je regarde une photo. Depuis quelques jours, des internautes s’engueulent sur un forum en se balançant des photos d’enfants morts. En accusant les autres de les avoir tués, ou sinon eux, le camp qu’ils soutiennent, dans une guerre qui se passe loin dans un pays de sable et de chaleur. Des photos d’enfants morts, écrasés, démembrés, roulés dans des couvertures, des photos d’enfants aux regards fixes et désormais vides. C’est vous qui les avez tués, non c’est vous, d’ailleurs en voilà que vous avez vraiment tués, vous mentez, non vous mentez, etc. L’impossibilité radicale du débat sur Internet, illustré par des photos d’enfants morts. Pas toujours morts dans la guerre en question d’ailleurs, mais qui s’en soucie ? L’important sur Internet c’est d’avoir raison et la vérité est un concept qui n’intéresse personne.

Et une nouvelle salve d’enfants morts arrive, et c’est à ce moment que je bloque. Quelque chose cloche dans cette photo. Quelque chose ne va pas. C’est une fillette, allongée sur le sol, les bras écartés. Robe bleue, collant épais blancs. Des petites jambes, des petits bras, 4 ans ? 5 ans ? Et j’ai beau faire semblant de ne pas voir ce qui cloche, je sais que c’est mon cerveau qui triche en bloquant la réalité, en refusant de faire les liens, parce que quand les liens se feront cette image s’incrustera en moi à vie alors mon cerveau essaie de me protéger dans une lutte perdue d’avance parce que à la fin, les liens se font et cette petite fille n’a plus de tête. Et maintenant je le voit et je ne voit plus que ça.

Je me lève. Je traverse le salon, le vestibule de l’entrée, j’ouvre la porte de mon appartement, je descend la volée de marche et je sors. Et immédiatement, dans la cour devant l’immeuble, je suis frappé par…

Rien.

Il ne se passe absolument rien et c’est ça qui en est choquant.

Il est à peu près deux heures de l’après midi et il n y a pas un bruit. Du vent dans le feuillage de l’arbre, des échos assourdis au loin. Tout le monde est parti au travail, ce n’est que dans deux ou trois heures que ça recommencera à s’animer, les gens rentreront, le ballet des voitures, les bruits, les conversations, les enfants qui rentrent de l’école. Les enfants qui ont leur tête là où elle doit être.

Le ciel est parfaitement bleu, d’une nuance qui rappelle la robe de la fillette et je bloque cette comparaison, parce que ce bleu me ramène à cette image et que je ne veux pas y penser. Je ne veux pas penser tout court, du tout, à rien. Ce silence… Je suis debout au milieu de la cour, complètement immobile. Le visage parfaitement inexpressif. Je ne crie pas, je ne pleure pas, je ne bouge pas. Immobile. Je respire un peu plus profondément. Rien d’autre.

Je reste quelque minutes comme ça. sans bouger. Sans penser. Je refuse de penser. Penser c’est dangereux, des choses vont arriver si je pense. Des portes vont s’ouvrir et je vais avoir un mal de chien à les refermer. Alors je ne pense pas. Je ne bouge pas. J’attend. J’attend que ça passe. Que le monde passe.

Il faut que je retourne au travail. Des gens attendent des choses de moi, et je dois y retourner. Je me retourne vers la porte de l’immeuble pour rentrer. La porte de l’immeuble. Qui conduit à la volée de marches, qui débouche sur la porte de l’appartement, qui commence par le vestibule pour entrer dans le salon où il y a mon ordinateur avec son écran dans lequel il y a une robe bleue des bas blancs et elle n’a plus de tête.

Je suis complètement immobile devant la porte de l’immeuble.

Je décide de rester encore quelques minutes.

 

 

 

Diabolicum

Je n’en peux déjà plus de la gueule de Macron et il va vraiment falloir prendre sur moi pour supporter cette tête de DRH auto-satisfait qui pense que le monde est une entreprise, avec sa tronche remplie de toute le bullshit managerial qui est décidément la sous-culture des classes moyennes de pseudo-winners. Je méprise absolument ces gens, ils sont l’exact contraire de ce qu’on m’a appris à considérer comme de décentes personnes. Et pire encore que Macron, oui c’est possible, il y a son fan club. En Marche, c’est la fusion politique des sarkozystes qui rêvaient que la France repasse aux 55 heures et de cette « gauche » qui clamait dans les repas en ville « mon coeur est à gauche mais mon portefeuille est à droite ». On en a tous rencontré des comme ça, et tout fiers d’eux en plus, à faire passer leur habitus de droite pour du réalisme quand il ne s’agit que de leurs intérêts économiques les plus égoïstes. Tu m’étonnes que Trudeau soit leur idole, à porter un pull rose à la Gay Pride et n’avoir que miel à la bouche dès qu’il parle des minorités, tout en vendant des armes aux pétromonarchies qui leur servent à écraser la rébellion au Yemen. Comme quoi les minorités, on les aime bien quand elles sont proches et qu’elles disposent d’un pouvoir d’achat et d’une carte d’électeur.

Et tant mieux que face à ça existe encore une gauche pour le coup de gauche, qui n’a pas noyé ses fondamentaux en copiant-collant les énormités de identity politics américaines, ce qui serait le meilleur moyen d’être marginalisé pour l’éternité. Identity politics au passage parfaitement capitalisto-compatibles : on peut vouloir être fier de son « identité » tout en ne remettant absolument pas en cause l’exploitation. Tu bosse dans ton Mac Bullshit Job sous-payé et insulté, mais attention : tu est FIER de ton IDENTITÉ. Comme si le libéralisme voyait le moindre inconvénient à ça. Au contraire même, ça l’arrange. Si tout le monde revendique perpétuellement sa précieuse micro-identité, aucun mouvement collectif n’est possible.

Ayant donc constaté que la gauche est toujours là, et qu’elle dispose même de députés, la macronie a décidé d’une nouvelle tactique. La diabolisation surjouée et outrancière. Pas un jour désormais sans qu’on tape à bras raccourcis sur cette gauche, sans qu’on monte en épingle le moindre mot extrait de son contexte, qu’on en rajoute des caisses dans un numéro largement surjoué de la pseudo-indignation : la menace, c’est le bolchevisme factieux. Comme si le pays était à deux doigts de basculer dans l’insurrection et les soviets manière de fêter dignement les prochains 100 ans de la (glorieuse) Révolution d’Octobre. Si seulement. Mais rassurez-vous, macronistes, droitards ébouriffés et pinpins attardés militants FN, le peuple est trop occupé à regarder le foot et Hanouna. Même si ça ne suffit plus à camoufler le violent mal-être d’une population qui sait que le pire est encore à venir.

Diaboliser, donc. C’est à dire refaire la même chose qu’avec le FN ces 40 dernières années, avec Jean Marie Le Pen dans le rôle de croquemitaine officiel, rôle dont sa fille aura toutes les peines du monde à se débarrasser. Parce que le FN n’aura servi qu’à ça : servir de repoussoir que la bourgeoisie aux affaires brandira régulièrement pour faire peur. Et le FN, dans la violence de son discours et la brutalité de ses militants, surtout dans la période années 80-90, remplira parfaitement le rôle qu’on lui aura assigné. Bien trop, même, l’irruption de Le Pen au second tour de 2002 aura été le couronnement malsain de cette stratégie. Stratégie dont Le Pen père, ne nous y trompons pas, a toujours été parfaitement conscient : il servait à faire peur, et il avait compris qu’il pouvait faire de cette peur à la fois une rente politique, un business profitable, et un moyen de diffuser ses idées dans la société. Jean Marie Le Pen n’a jamais sérieusement envisagé le pouvoir suprême, des témoignages de ses proches attestant son moment d’épouvante au moment du résultat du 21 avril. Il s’est coulé avec délices dans le stéréotype du méchant de service et n’en a jamais voulu d’autres, contrairement à Marine Le Pen qui elle a toujours visé le pouvoir politique. Cette dernière étant en fâcheuse posture désormais, situation due au découragement de sa base militante et aussi de l’incroyable et heureuse capacité de l’extrême-droite française à se bouffer le nez entre eux, il faut désigner un nouveau Docteur No : ce sera la France Insoumise et Mélenchon dans le rôle de Satanas.

C’est ainsi qu’il faut lire les indignations surjouées – car tout ça est une comédie, ne nous y trompons pas – des politiques et des journalistes qui brandissent le spectre néo-communiste dès qu’il est question de la FI. Comme si celle-ci souhaitait prendre le Palais Bourbon baïonnette au canon et instituer la Terreur en dépoussiérant la guillotine, soyons sérieux. D’ailleurs, d’un strict point de vue politique, la FI n’est que sociale-démocrate au sens originel du terme, avec il est vrai une touche de léninisme bienvenu. Ce qui en plus provoque les affres des anars totos, ce qui est toujours délicieux à voir, il n y a pas de petits plaisirs. Mais il faut quand même énormément d’imagination – et surtout pouvoir mentir sans rougir – pour voir la FI comme la réincarnation du bolchevisme promettant un horizon de goulags. Pourtant, la macronie tente le coup, il y a des rentiers lecteurs de Valeurs Actuelles et des petits bourgeois incultes abonnés aux Inrocks sur qui ça peut marcher. C’est un jeu, vous dis-je. C’est un jeu pourri dont il faut être conscient et qu’il faut refuser.

Tant que nous sommes sous la 5ème République, on ne peut pas avoir d’existence politique en dehors des institutions. Je ne dis pas que c’est bien, ça ne l’est pas, mais c’est comme ça, la 5ème ayant été pensée telle dès le départ. En dehors de l’institutionnel, on est condamné à grenouiller dans les marges et si on veut être marginal, si on veut rester dans son coin avec son micro-milieu militant, fort bien. Grand bien vous fasse, éclatez vous. Mais à un moment en politique, on doit aussi penser Grand Jeu et pour penser Grand Jeu, il faut en passer par le pouvoir et son exercice. Et être diabolisé, c’est être condamné à rester éternel second rôle de la démocratie bourgeoise. La FI n’ayant pas des sots à sa tête et bien loin de là, on peut espérer qu’elle en est consciente. Et fera tout pour refuser la facilité du rôle imposé par cette chose décidément dégoûtante qu’est le macronisme.

Ceci dit, pour que ça marche, il faudra aussi éviter la dispersion et notre tendance à la querelle stérile. Il faudra faire bloc, que ça plaise ou pas. Logiquement, il faut donc que la gauche sociale et républicaine soit hégémonique sur notre camp pour les 10 prochaines années, minimum. Et j’assume le terme « hégémonique ».

À mon niveau, j’ai quelques idées pour y apporter ma modeste contribution.

 

Hypermnésie

Je suis doué d’hyperesthésie, et moi aussi je ne connaissais pas ce mot jusqu’à il y a très récemment. Tout en connaissant parfaitement ce que ça décrit puisque le vivant au quotidien depuis toujours. « Exagération physiologique de la sensibilité des divers sens ». C’est décidément tout moi, même mon corps exagère. Et pendant longtemps, très longtemps même, j’ai été sincèrement convaincu que tout le monde était comme moi, voyait comme moi, entendait, sentait, comme moi. Petit à petit je m’aperçu qu’il n’en était rien et que ce décalage, parce que c’est cela que ça crée : un décalage sur la façon dont on perçoit le monde et donc comment on le vit, nous étions au final fort peu nombreux à l’avoir.

Comment mettre des mots là dessus, puisque c’est toujours un peu la quadrature du cercle de nommer ce qui est d’abord perçu corporellement et donc ressenti. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’on pourra écrire des pages et des volumes entiers sur la musique, alors que rien ne peut remplacer l’expérience directe et concrète de l’écoute. Tentons néanmoins. Et puis en fait c’est assez simple, quand j’y pense. C’est vivre dans le même monde sensoriel que les autres, mais plus fort. Plus intense. Et avec beaucoup plus de détails.

Beaucoup, beaucoup plus de détails.
Tout le temps.

Comment dire.
Vous avez vu le film Limitless ? Oui bon, c’est juste un film sympa, certes. Pourtant, une scène m’a frappé, à un moment. Le héros, écrivain loser, dispose d’une drogue qui lui permet de devenir illimité intellectuellement et décide de finalement en prendre un échantillon. Et au moment où il rencontre sa proprio qui lui reproche vertement ses loyers en retards, le produit se déclenche. Visuellement c’est très réussi, les couleurs deviennent chaudes et très intenses, les sons sont plus forts et plus clairs, et il se trouve stupéfait d’être plongé dans un monde insoupçonné : il voit tout. La fine couche de sueur sur les lèvres de sa proprio. L’usure du haut de sa botte droite. Le livre dont un coin dépasse de son sac. Tous les détails, l’accumulation d’indices auxquels la plupart des gens ne font même jamais attention, tout lui apparaît nettement et clairement et intensément, grâce à la drogue.
En voyant cette scène, j’ai été extrêmement surpris. Surpris qu’il trouve ça surprenant et que ce qu’il voit en étant « amélioré » lui soit à ce point une révélation.
Moi, c’est tout le temps comme ça.
Et sans prendre quoi que ce soit.

L’hyperesthésie, c’est vivre dans un monde qui est le même que le vôtre, mais où tous les curseurs sensoriels sont mis en permanence sur : à fond.

Concrètement : les lumières sont toujours trop vives. Les sons sont toujours trop forts. Les odeurs vous sautent au visage, claquer la bise à quelqu’un et vous avez le nez sur son col de chemise et vous voyez si elle est portée depuis un certain temps, et son odeur d’après rasage ou de parfum plus son odeur corporelle propre qui s’y entremêle et son grain de peau et dans la conversation même anodine vous voyez les cernes, le fond de l’oeil, si elle vous regarde dans les yeux ou pas et combien de temps, et vous notez sa position par rapport à vous et à quelle distance et ce que ça signifie dans la relation que vous avez avec cette personne si elle est plus proche ou moins proche que d’habitude et en l’écoutant vous entendez ce qu’elle dit en enregistrant tous ses gestes, etc. Etc. Etc. Et là c’est juste une interaction banale, comme on peut en avoir des dizaines dans une journée.
Tout vous arrive dans la tronche en même temps, sans même que vous vous donniez la peine de faire quoi que ce soit.

Et si vous vous posez la question : oui, c’est parfois épuisant. Souvent épuisant, en fait. Il m’a fallu beaucoup de temps avant de mettre en place des barrières, de trier, de ne pas retenir ces milliers de superflus. Pendant des années, je rentrai de chaque sortie sociale totalement exténué, le cerveau en feu, je peinais à respirer tant c’était éprouvant, oppressant, je n’arrivai plus à penser tellement j’étais totalement saturé de tout. Heureusement, avec le temps, et pas mal d’entraînement, ça s’est atténué, et ma qualité de vie s’en est trouvée grandement améliorée, vous vous en doutez. Même si encore, parfois, si je suis fatigué, ou stressé, le monde devient certains jours un peu, un peu trop disons « esthétiquement » pesant…

Et maintenant que vous êtes bien convaincus que vous avez affaire à un freak, je redouble la mise : cette hyperesthésie s’accompagne, assez logiquement d’ailleurs, de capacités mnésiques nettement supérieurs à la moyenne. Ca fait longtemps que j’ai constaté avoir une excellente mémoire, et je veux dire : une excellente mémoire. Si j’enregistre sensoriellement le monde qui m’entoure, fatalement pour ainsi dire je vais m’en souvenir. Concrètement : si je vous rencontre, une seule fois, et qu’on passe 15 minutes ensemble, et qu’on ne se revoit plus que 10 ans après. Je ne me souviendrai certes pas du jour exact, je ne suis pas mutant à ce point, mais je me souviendrai des vêtements que vous portiez ce jour là. De la marque de vos chaussures, si vous portiez ou non une montre, et de la teneur générale de la conversation que nous avons eu voire de phrases entières que nous avons échangées. Quand je dois lire des trucs un peu barbants, techniques ou autres, je ne « lis » pas vraiment, je « photographie » la page et je passe à la suivante. Oui, de temps à autre ce genre de talents involontaires peut avoir des applications utiles. Encore heureux. Tout ça pour dire que je me souviens longtemps des choses. Et des gens, naturellement.

C’est pour ça que je me souviendrai longtemps de vous qui avez mis Emmanuel Macron au pouvoir.

Oui c’est à ça que je voulais en venir depuis le début.

Je ne parle bien sûr pas de celles et ceux qui ont voté au deuxième tour pour faire barrage. Je parle bien de vous qui avez voté par conviction voire par enthousiasme pour mettre ce banquier à la tête du pays. Naïveté ? Inculture politique ? Conformisme ? Un peu de tout ça sans doute, les classes moyennes qui ont voté pour cet artefact ne s’étant jamais signalées par leur farouche désir d’originalité. L’époque va en tout cas être intéressante, voire qui sait, captivante même : Macron va permettre à des pans entiers de la petite bourgeoisie semi-cultivée qui jurait ses grand Dieux être « de gauche », par quelques vagues convictions sociétales, de pouvoir jeter sa gourme pour enfin se reconnaître de droite, et bien de droite, c’est à dire avant tout économiquement.

Il est fort possible que ces gens aient les moyens concrets de leurs ambitions et qu’ils ne souffriront pas trop des conséquences de leur soutien au dernier prototype néolibéral entièrement fabriqué dans les laboratoires de la presse et de l’argent. Dans le cas contraire, ce sera fâcheux. Mais je l’avoue, ma compassion n’ira pas vers ces personnes.

Parce que moi, à mon niveau tout individuel, je vais souffrir des décisions politiques qui vont être prises
Parce que la quasi totalité des gens que je connais vont en souffrir.
Parce que d’autres par milliers de milliers vont en souffrir.

Et ne vous donnez même pas la peine de faire semblant qu’on ne sait pas encore et c’est condamner avant même que d’avoir vu ce qu’il va faire. Ne faites pas ça. Vous rajouteriez la stupidité à l’infamie.
Macron est un de ces cadres supérieurs hypercompétents qu’on détache ponctuellement dans des boites afin qu’ils y fassent une tâche précise : en l’espèce, il a été détaché auprès de l’entreprise France pour y accomplir un agenda précis : réussir là où ses prédécesseurs ont à moitié échoué pour en finir une bonne fois pour toute avec ces billevesées de sécurité sociale, de droits acquis et de code du Travail. Il ne va employer les 5 prochaines années qu’à cette tâche, et très vite, la ligne de partage dans la population française ne va plus être les de souche et les d’origine, le Nord ou le Sud, les cathos et les pas cathos, etc. mais très pragmatiquement : ceux qui auront les moyens d’avoir une assurance santé privée de qualité. Et les autres. Tous les autres. Et il est plus que probable que je sois compris dans ces autres.

C’est dommage. Certes.

D’autant plus dommage que pour une fois vous aviez le choix. Une alternative existait et vous auriez pu voter pour plus de solidarité et autre chose que cette société inégalitaire. Vous auriez pu et vous ne l’avez pas fait, et pour quoi d’ailleurs ? Par refus du changement, finalement. Parce que, allez, la société elle vous va très bien comme elle est et vous n’avez pas grand-chose à en redouter, vous n’en avez d’ailleurs jamais eu grand-chose à faire. Il faudrait un Flaubert moderne pour chanter l’égoïsme de la petite bourgeoisie connectée et « de gauche » qui regarde la télé réalité comme tous les beaufs, mais attention : avec tellement de second degré.
Vous êtes lâches en fait. Et près de vos sous, vous avez refusé de changer de société pour ne pas avoir à payer quoi ? 120 ? 150 euros d’impôts de plus par an ? Je sais que vous n’en êtes pas spécialement fiers, mais la honte passe très vite, chez vous.

Ca s’appelle la lutte des classes, mais pour vous qui soutenez Macron c’est sans doute terriblement ringard. Disons que ça n’entre pas dans votre logiciel.

On va vous faire un update.

Parce que faites nous confiance que votre télévangéliste du néolibéralisme cool et disruptif, on va lui faire une misère comme jamais ce fils de bourgeois n’en a connu dans sa vie passée dans du coton.

Alors ensuite, 5 ans, c’est court et c’est long. Il peut se passer tellement de choses, en 5 ans. On peut même se rencontrer vous et moi, et on peut même passer des moments charmants ensemble, après tout on a le même capital symbolique. On dira ce qu’on voudra, ça crée des passerelles ces choses là. On peut même s’apprécier, l’humain étant ce qu’il est.

Mais moi je n’oublierai pas.

Je n’oublierai pas que vous avez choisi celui qui va détruire le personnel hospitalier et instituer la précarité de masse.

Mais vous verrez : quand je m’en donne la peine, je suis le garçon le plus charmant du monde. Vous serez enchanté de m’avoir à votre table, dans vos vernissages, dans vos soirées. « Allons, il n’est pas si méchant ». Nous passerons sans doute même de très bons moments ensemble.

Simplement : je n’oublierai pas.

C’est mon talent qui est aussi un peu ma petite malediction, que voulez vous.

Je n’oublie jamais rien.

 

Smoke and mirrors

Il faut tout de même être très naïf pour ne pas voir la manœuvre, tant elle est grossière. Mais l’époque est d’une rare grossièreté, et le gouvernement Macron est à l’évidence celui qui a décidé de se vautrer dans la plus crasse vulgarité. D’un coup d’un seul ressort le dossier de la Procréation Médicalement Assistée, dans une stupéfiante coïncidence avec le départ des mouvements sociaux de contestations des ordonnances de la Loi Travail. Coincidence ? Je ne crois pas, et nul besoin de tomber dans le complotisme tant le rideau de fumée est évident. La preuve en étant qu’après avoir tonitrué son lancement en fanfare, Marlène Schiappa rétropédale immédiatement en minaudant que oui en fait peut-être on verra. Et il en sera systématiquement ainsi à chaque poussée de fièvre dans la rue : le sociétal pour faire écran au social, agiter un chiffon rouge pour distraire l’attention et les énergies, et lancer des débats « de société » les plus inflammables possibles.

L’intérêt pour la Scientologie Macroniste est évident : redoutant que les mouvements de contestation ne coagulent ensemble pour créer un front solide pouvant la déstabiliser, la secte au pouvoir décide de balancer le pavé d’un sujet particulièrement sensible. Les buts sont ici multiples : aider la droite, actuellement dans une déroute totale, à se reconstruire, en s’appuyant sur son aile la plus conservatrice qui sera forcément vent debout contre la PMA. Pourquoi reconstruire la droite ? Pour faire pièce à la France Insoumise qui occupe le terrain médiatique et politique de l’opposition, et il faut veiller à ne pas laisser trop d’audience à ces bolcheviks n’est-ce pas. Tout en se démarquant de l’accusation – parfaitement fondée – de droitisation en pouvant proclamer : « Nous de droite ? Mais voyons, nous sommes pour la PMA et la droite est contre. C’est donc que nous ne sommes pas de droite, CQFD. ». Et l’autre but étant de diviser la gauche puisque contrairement au mariage gay en 2013 où toutes ses composantes étaient pour, elle est divisée sur le sujet de la PMA. La manœuvre est grossière, comme dit plus haut. Et elle peut très bien marcher. Et longtemps. Puisque une fois la cartouche PMA épuisée, on lancera la cartouche GPA pour relancer le cycle. Ce qui promet des débats encore plus âpres tant le sujet est sensible et délicat.

Là se révèle toute la duplicité profonde de l’idéologie libérale-libertaire qui s’est choisit Macron comme représentant officiel : libérale économiquement et libertaire sociétalement, pour toutes les déréglementations au nom d’une idée particulièrement viciée de l’émancipation – les chauffeurs Uber sont « libres », selon cette idéologie. Libres d’être exploités dans du salariat déguisé sans droits, mais « libres », vous dit-on, à la fin -, la fausse coïncidence fabriquée d’un débat sur la PMA au moment du début des grèves montre de façon lumineuse que dans « libéral libertaire », le libéral prime sur le libertaire : ce qui rapportera de l’argent à la bourgeoisie passe avant les droits individuels et ces derniers seront systématiquement mis au service des premiers. Nulle « balance » entre les deux, comme le macronisme veut nous le faire gober, nul « équilibre » entre le rétrécissement des conquêtes sociales compensée par l’augmentation des droits individuels : ce sera l’uberisation et l’austérité, avec l’individualisation des électeurs-consommateurs, qui trouvera son parfait achèvement dans la GPA. Les idiots utile du libéralisme ont d’ailleurs déjà commencé à chanter ses louanges. Marchandiser les utérus des femmes pauvres – parce que la GPA ce sera ça et rien d’autre : le stade abouti de la monétisation de l’intimité au profit de ceux qui ont de l’argent contre ceux qui n’en ont pas – en présentant cette aberration libertarienne comme une conquête à placer au même plan que le droit à l’avortement : le tour de passe passe sera parfait. Comme le crime.

Quant aux gogos qui ont voté Macron en croyant à ses belles promesses sociétales et en faisant l’impasse sur celles promettant la destruction du social, pensant naïvement qu’ils seront épargnés par le tsunami : ils déchanteront. Cruellement. Ils ont voté pour avoir la sécurité et payer moins d’impôts : ils n’auront ni l’un ni l’autre. On permettra de ne pas être trop peinés pour ces égoïstes.

Delenda est Macron. C’est le mot d’ordre à tenir. La Macronie doit tomber avec perte et fracas, puisque par n’importe quel bout qu’on le prenne, cette nouvelle monarchie ne tire sa puissance que de son battage médiatique. Elle n’a aucune assise populaire, aucune popularité, et n’a été élue que pour faire barrage au fascisme. Les députés qui la représentent à l’hémicycle sont des marionnettes ne servant que de boites à voter les lois qu’on leur soumettra, et ce gouvernement ne repose que parce que les institutions de la 5ème République autorisent une minorité de cadres DRH à se prendre pour les patrons. Delenda est Macron et on en a pour les cinq années à venir.

 

Tu es pierre

C’est reposant de faire comme tout le monde, des fois. Et en l’espèce, je rejoins la totalité des personnes l’ayant vue : The Handmaid’s Tale est une série d’exception à tous niveaux. Je ne vais pas revenir sur le torrent d’éloges, mérités, qu’elle reçoit et de toutes façons si vous me lisez vous en avez probablement entendu parler. Pourtant, j’ai envie de revenir sur une scène en particulier, particulièrement marquante, qui me semble contenir le message politique le plus fort de ce show qui est pourtant en lui même tout un message politique aussi fort que limpide.

Étant un garçon bien élevé, je ne spoilerai pas pour les égarés qui ignorent de quoi je cause. Enfin si, je vais spoiler, zut à la fin. Après tout, il y a tellement de séries désormais qu’on peut comprendre un certain découragement et il viendra vite le temps où apparaîtront de fiers et autoproclamés « sériephobes » qui porteront le refus de regarder des séries comme étendard d’anticonformisme. C’est l’époque, il faut se distinguer, c’est comme ça. Une scène, donc, dans l’épisode 10. Quand les « servantes » sont rassemblées pour commettre une lapidation et sont rassemblées en cercle autour de leur désignée victime. Et une, June, l’héroïne de la série, refuse. Elle tend la pierre devant sa supérieure et la laisse tomber, tout simplement. La regardant droit dans les yeux. Scène superbe, magnifiée par un ralenti ici pertinent – le ralenti à l’image devrait être utilisé de façon plus parcimonieuse, moi je trouve – et lourde, terriblement lourde de sens et de conséquences. Puisque, bien sûr, ce n’est pas qu’un caillou, qui tombe ici. Et tout le monde en est conscient dans cette scène : c’est la faille dans la machine. Ce refus d’obéir d’une seule, c’est l’insupportable cassure qui terrifie le système d’oppression et qui signe cette certitude qu’on a à la fin de l’épisode : les jours de cette dictature sont désormais comptés.

On pourra certes y voir un certain romantisme de l’individu-seul-contre-tous, mis en valeur et sublimé par la dramaturgie de la mise en scène et on aura pas tort, de fait. Pourtant, au-delà de la mise en scène, il y a cette vérité, cette réalité observable dans toute dictature et totalitarisme : ces entités politiques ont absolument horreur de la faille. Le fascisme, sous toute ses formes, n’est après tout qu’un fantasme de pureté maniaque et absolue, une recherche épouvantée de perfection qui cache sa terreur du désordre sous sa rigidité. Fantasme obligatoirement promis tôt ou tard à l’échec, à moins de particulièrement tout verrouiller – et d’avoir un ami très puissant qui tolère vos imbécillités parce que ça fait s’agiter les rivaux, ainsi de la Chine avec la Corée du Nord, ce qui est la seule raison pour laquelle cette survivance grotesque du stalinisme existe encore.

Monolithique et rigide, la dictature sait très bien au fond d’elle même qu’elle est fragile de par même son monolithisme. La plus petite faille, la plus insignifiante crevasse, et c’est tout l’édifice qui peut s’écrouler. D’où la férocité hystérique avec laquelle sont persécutés traqués et éliminés ses opposants, puisque ce ne sont pas seulement des désobéissants qui sont châtiés : chaque individu qui refuse constitue une menace à part entière pour la totalité. Contrairement au discours ressassé depuis des décennies sur la « fragilité » des démocraties, dans un pathos larmoyant et largement surjoué par nos politiques et leurs sycophantes médiatiques, ce ne sont pas nos démocraties qui sont fragiles : elles peuvent encaisser les coups les plus rudes, les absorber, et tenir encore debout. Ce sont les dictatures qui sont fragiles, la preuve étant que très peu sont pérennes dans le temps. Au passage, ce devrait être une réflexion pour ceux de note camp qui pensent, fort naïvement, que le « système » peut s’écrouler, forcément miné par les contradictions du capitalisme, et que sur les ruines de la démocratie bourgeoise pourra se construire un monde émancipé comme par magie : les démocraties bourgeoises sont redoutablement solides, et ceux qui les ont pensées telles étaient loin d’être des imbéciles. Il serait bon parfois de ne pas l’oublier.

Quand June lâche sa pierre devant Tante Lydia, en la regardant droit dans les yeux, elle est parfaitement consciente de ce qu’elle fait. Et parfaitement consciente aussi des enjeux de ce refus : ce n’est pas seulement à Tante Lydia qu’elle désobéit. Si elle, « Servante » c’est à dire le pilier sur lequel repose Gilead et son organisation d’esclavage, refuse, si elle dit « non », c’est le symbole de cette dictature qui s’écroule. Et peut emporter tout le reste avec elle. Et June l’a compris. Le caillou qu’elle lâche peut déclencher l’avalanche. Elle le sait. Tante Lydia le sait. Le Commandant et sa femme et leur pairs le savent. Tout le monde le sait. Et nous aussi, spectateurs, nous le comprenons à ce moment.

C’est très difficile à domestiquer, l’être humain.

Très très difficile.

Chaque fois qu’on essaie, et Dieu sait si on a essayé et on continue et il est hélas à craindre qu’on continuera, chaque fois qu’on l’écrase, qu’on le brime, qu’on l’extermine, qu’on le déporte, qu’on le génocide, chaque fois que la force s’écrase sur des individus, il y en a toujours un ou une pour dire « non ». Toujours. Il ou elle le paie cher, souvent de sa vie. Mais chaque fois il y en a.

Convenons que c’est admirable, non ? Sachant en plus que celui qui écrit ces lignes, je l’avoue, n’a jamais ébloui par son optimisme et son amour fou de l’humanité.
Et ça donne aussi une image un peu meilleure de l’humain, à une période de notre Histoire où on en a une, d’image, très dévalorisée. Sans doute trop. On est durs avec nous mêmes. On ne le mérite pas toujours.

 

Derrière la tête

C’est une très mauvaise nouvelle que celle de la mort, par suicide, de Chester Bennington, chanteur de Linkin Park. D’abord bien sûr pour sa famille et ses proches et les fans du groupe. Mais une très mauvaise nouvelle aussi pour celles et ceux qui se débattent et se battent depuis des années après avoir subi une agression sexuelle. Le chanteur ayant été abusé et violé à l’âge de 7 ans par un ami de sa famille.

Bien sûr, les causes d’un suicide ne sont jamais univoques, et il en faut des raisons pour que quelqu’un en ait suffisamment assez pour passer outre l’instinct de survie et devenir suffisamment déterminé pour passer à l’acte. Ceci dit, comment ne pas voir, comment ne pas faire le lien avec le viol dans l’enfance, et le long combat contre les addictions et la dépression, jusqu’à l’acte sans retour ? Et ici évidemment, on parle de quelque chose qui me touche personnellement, au plus intime. J’en ai déjà parlé ailleurs et je ne m’étalerai donc pas, mais cette mort m’a porté un coup au moral, je l’avoue : on peut être connu, reconnu, établi dans son domaine, entouré, riche, père de famille et avoir toutes les raisons du monde de vivre, et pourtant les ombres finissent par être plus fortes et l’emporter. Et tout submerger. C’est terrible. C’est vraiment terrible et ça fait se poser toutes sortes de questions. De ces questions qui remuent tout au fond.

Entendons nous bien : mon histoire n’est pas celle de Chester Bennington, ni celle d’autres personnes ayant subi des agressions sexuelles, et en aucune façon je ne prétendrais parler au nom des autres. Je ne parle ici qu’en mon nom propre. Pourtant, par delà les vécus et les individus, il y a des marqueurs communs après un viol, et le combat contre les ombres est une rude bagarre. Ô combien. Une rude bagarre de tous les jours, parfois, même après des années de thérapie, même après avoir construit une vie. Même après que le trauma soit devenu souvenir et qu’on peut vivre sans être écrasé sous les ombres et la violence, c’est à dire : vivre, tout simplement, on reste avec cette conscience d’avoir traversé un enfer. Et du creux que ça crée avec “les autres”. On est avec eux, on vit avec eux, et en même temps, on sait tout au fond que la séparation est là, qu’on a traversé des choses dont ils n’auront jamais la moindre idée, et que si on peut en parler, si on peut même avoir un discours et du recul sur ce qui est arrivé, la séparation est là, et elle reste là. On est avec eux. Et en même temps on n’est jamais complètement relié. On vous a jeté hors du monde et il faut un travail absolument énorme pour s’y reconnecter, et même alors ça peut parfois être tellement difficile. Ce sentiment d’une séparation irréductible d’avec les autres, ce mur de verre entre soi et les gens, peut être absolument décourageant. Et heureusement qu’existent des rencontres avec des personnes qui écoutent et qui comprennent. Ce serait invivable sinon.

Parce que même après s’être battu comme un chien, pendant des années, même après avoir, enfin, laissé les ombres à leur place dans le passé et s’être libéré et allégé, même quand on se pense et qu’on a des bonnes raisons de se penser enfin à l’abri, apprendre la mort de Chester Bennington est un choc. Parce qu’elle ravive la question qui hante : et si les digues sautent ? Même si elle sont là et bien là, construites depuis des années et ce dont elles protègent n’est plus qu’un fantôme d’ombre, mais la question lancinante reviens : si lui, avec tout ce qu’il a accompli, alors moi ?…

Que se passe t-il si les digues sautent ?

Cette question accable.

Et même si elle accable, il faut pourtant continuer à avancer. On ne peut pas passer ses journées la tête entre les mains a retourner ce doute en tous sens, il faut continuer. Je crois qu’à un moment, il faut accepter que ce doute sera là et faire avec. Ne pas le fuir, ne pas le nier, et ne pas se laisser empoisonner la vie par lui non plus. Accepter la faille et tout faire pour la réparer, et vivre. C’est con, à dire comme ça, je le sais. Et en même temps, ce n’est pas con du tout, parce que je pense, je crois sincèrement, que c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Et sans conseiller personne ni donner d’ordre, faites une thérapie, ça sauve. Littéralement.

Et puis dans ce combat, il n’est pas interdit d’y mettre du panache. “Et bien soit !”. Après tout, affronter les adversités fait aussi partie des plaisirs de la vie, si on y trouve de la stimulation. De préférence sans entrer en guerre contre le monde entier, et surtout ne plus se faire la guerre à soi-même, tout simplement.

So long, Chester.

 

 

 

 

“Check tes privilèges” ou le détail qui change tout

Avez-vous checké vos privilèges ? Comment ça non ? Pff, vous êtes à l’évidence des hommes blancs cishet validistes. Vous n’avez rien compris à ce que vous venez de lire ? C’est normal, je vais tout vous expliquer.

En politique comme ailleurs, il y a des modes. Des théories qui voient le jour, deviennent très répandues parce que portées par l’époque, et qui soient connaissent une vivacité permanente dans le temps, soit disparaissent corps et âmes. En ce moment, une mode politique naissante, ça consiste à « checker ses privilèges » et pantelants, vous vous demandez : quoi qu’est-ce ?? Ça nous vient des Etats-Unis et c’est la traduction littérale de « check your privileges » qui peut se traduire par « soit conscient de tes prérogatives », ce qui est plus exact que CTP en français mais ça claque moins, faut avouer. Checker ses privilèges consiste à devenir conscient des rapports de forces qui régissent notre société, afin de prendre conscience des oppressions qui ne nous concernent pas. Par exemple, dans la société où nous vivons, moi Thierry, Homme, Blanc, hétérosexuel, je n’ai pas, de toute ma vie, été confronté ni au racisme, ni à l’homophobie, ni à cette violence spécifique du rejet hostile de celui, ou celle, qui n’est pas majoritaire dans un groupe donné. J’ai donc, selon cette théorie, une prérogative qui me mettra en position de force dans la société actuelle, et de facto : c’est vrai. Check tes privilèges d’homme blanc hétéro, je ne subirai jamais sexisme, racisme, homophobie, et je n’aurai jamais peur d’être jugé sur ma façon de m’habiller ou ma couleur de peau. Je checke mes privilèges. Et en effet, cette théorie est séduisante, puisque voulant articuler les oppressions de classe, de sexe, de genre, pour en embrasser les dynamiques : certains groupes, dans une société donnée, sont dominants par rapports à d’autres, cette domination est inique et ne se justifie en rien, et checker ses privilèges est le projet, ambitieux, et louable, de déconstruire les fausses évidences de cette domination.

Toutefois. Plus j’y réfléchis, et plus quelque chose m’embête, dans cette théorie. Un peu comme quand on a le palais qui gratte et on passe la langue dessus et plus on passe la langue plus ça gratte et à la fin ça rend fou. Sans aller jusqu’à ce que ça me rende fou, y a quand même quelque chose. Qui me gratte. Et je crois avoir compris quoi. Je vais illustrer la chose : prenons deux personnes, et checkons leurs privilèges. On va prendre moi, Thierry, et Salmane.

Bon déjà on comprend, rien qu’aux prénoms respectifs, qu’il y a a priori plusieurs différences entre Salmane et moi. Listons.

Je suis Français, il est arabe, pas sûr que Salmane trouve un appart avant moi. Check.

Je suis élevé dans un pays de culture chrétienne, Salmane est musulman, et être musulman dans certains coins du monde, ça craint. Check.

Je suis en plutôt bonne forme physique, ça va, je vais à la salle parce que s’entretenir c’est important, bref, Salmane est vieux, il est né en 1935 quand même, et il est malade. Oui au fait Salmane existe vraiment, c’est une vraie personne, je n’ai pas pris un prénom au hasard, vous allez comprendre. Moi en bonne santé, lui vieux et malade, check.

Je bosse, enfin j’ai un emploi salarié, Salmane n’a jamais travaillé de sa vie. Tant mieux pour lui hein, heureux homme, mais bon en attendant sur le marché de l’emploi : check.

On est hétéro tous les deux, double check pour lui et moi.

Je m’habille urbain casual on va dire, et Salmane eh il fait pas d’effort quoi, il porte une serviette marrante sur la tête et une longue robe tout le temps, mouarf, alors lui c’est sûr à métro Jean Jaurès il va pas passer inaperçu hein ! Ahem bref. Donc au bas de la liste, Thierry a checké ses privilèges par rapport à Salmane, et si on s’en tient à cette liste, je suis privilégié et à plusieurs niveaux, par rapport à Salmane.

Juste un détail.

Un petit détail.

Le nom complet de Salmane est Salmane Abdelaziz Al Saoud, il est actuellement roi d’Arabie Saoudite, et sa fortune personnelle est estimée à 38 milliards de dollars. Ce qui est beaucoup. Et je viens de checker mon compte en banque au Crédit Mutuel, et bien je pas 38 milliards de dollars dessus. Et croyez bien que ça me navre. Parce que ça c’est un sacré gros privilège. Et c’est ça qui me gêne, dans le CTP, ça « oublie », ou en tout cas ça met à plat toutes sortes d’oppressions, réelles, existantes, mais ça met aussi à plat avec d’autres, ce qui est le premier privilège d’entre tous : le privilège de l’argent. Parce que dans un monde capitaliste globalisé comme le nôtre, l’oppression majoritaire c’est l’oppression économique. Et si vous ne me croyez pas, essayez de vivre pendant 3 mois sans argent ni le moindre revenu. Vous allez très vite comprendre.

L’argent, premier privilège. Si je dis, un homme blanc riche passera avant un homme noir pauvre, jusque-là ça va, ça a l’air de tomber sous le sens. Mais. Un homme noir riche passera avant un homme blanc pauvre. Une femme noire riche passera avant un homme noir pauvre. Et etc. Celui qui a le plus d’argent que l’autre, quel que soit son genre, sa couleur, sa religion, ses orientations sexuelles etc. Passera avant dans la file d’attente de tout dans la vie. Parce que la seule “liberté” qui existe en société capitaliste, c’est l’argent. Aux Etats Unis, les Noirs qui se font tirer dessus par la police, leur point commun c’est d’être Noirs, certes. Mais aussi d’être pauvres. Aussi voire : surtout. Parce que les Noirs riches, eux, ne se font pas tirer dessus.

Attention, ça ne veut pas dire que l’oppression économique efface les autres oppressions. Entre une femme noire riche et un homme blanc riche, c’est ce dernier qui passe en premier. Sauf : si la femme est plus riche que lui. Et même ça ne lui épargnera pas racisme et sexisme. Je ne dis pas que le Noir riche ne subira jamais de racisme dans sa vie. Malheureusement, il est à craindre qu’il en subisse. Mais l’argent a ce pouvoir magique de procurer bien des consolations et des compensations, en termes d’objets et de pouvoir. Puisque c’est de ça dont il est question : le pouvoir. Et la première source de pouvoir, donc de domination, donc d’oppression c’est et ça reste l’argent. Celui qui en a. Celui qui en a moins. Celui qui n’en a pas. Il est logique que CTP nous vienne des campus américains où l’étude des inégalités économiques sont quasi-systématiquement oubliées, et où l’identité a finit par remplacer la volonté d’égalité. Ce qui pose tout de même la question politique du niveau de revendication, puisqu’à la fin du raisonnement, on peut être équipier chez MacDO, exploité jusqu’au trognon, mais du moment qu’on est fier de son identité, ouf, ça va.

Je ne dis pas que les autres oppressions sont à ce point secondaires que bon d’abord on s’occupe des riches et ensuite du reste. Je ne dis pas ça et je ne le pense pas. Par exemple la situation dramatique des homosexuels en Tchétchénie interdit de minoriser les souffrances qu’ils vivent. Et c’est un vieux débat politique, plutôt le centre ou plutôt la périphérie, qu’il ne faut pas trancher du tout : on s’occupe du centre ET de la périphérie en même temps puisque l’un et l’autre sont articulés. Comme disait Bensaïd, tout ce qui est injuste nous concerne et il n’y a pas de hiérarchisation arbitraire des luttes, parce que faut pas oublier que des gens souffrent, réellement, du racisme, du sexisme, de l’homophobie. Et qui souffrent aussi, de l’oppression de l’argent, celle qui opprime sans distinctions de race et de genre. Celle qui opprime absolument tout le monde en tout temps et qui reste l’ennemi commun de toutes et tous.