Allumettes

De ses yeux bleus, avec son air de cadre éternellement dynamique et son demi sourire confiant, Emmanuel Macron me regarde bien en face et a l’air de vouloir me rassurer d’une quelconque manière. D’où que je me tourne, je vois ces mêmes yeux bleus, ce même visage confiant, cette même attitude se voulant rassurante. Emmanuel Macron est à des dizaines voire des centaines d’exemplaires autour de moi et où que je me tourne je ne peux lui échapper : il me fixe intensément, et veut que j’ai confiance. De gré ou de force.

Je suis dans une maison de la presse, le magazine que je souhaite acheter à la main en train d’attendre mon tour pour payer, et Emmanuel Macron est partout autour de moi, son visage sur plus des deux tiers de titres de journaux et de magazines. Accumulation qui est, disons le net, quelque peu oppressante. Et indique clairement pour qui ne l’aurait pas encore compris quel est le choix du deuxième tour des rédactions et des propriétaires de cette presse. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n y vont pas de main morte pour nous vendre leur champion, jusqu’à provoquer l’écœurement et le dégoût.

La campagne médiatique de propagande pro-Macron en ce moment est absolument révoltante et révulsante. J’ai pourtant vécu 2005 en essuyant les crachats de l’éditocratie sur les votants du Non à la Constitution européenne, mais il me semble pourtant qu’on a monté d’un cran très net dans l’hystérie agressive et culpabilisante. Disons le net : celui qui aura quelque scrupule à voter Macron le 7 mai est un salaud, un collabo, un sympathisant nazi voire un nazi tout court. Il faut voter Macron, tu DOIS voter Macron et tu dois le faire avec enthousiasme en proclamant à voix forte et claire à quel point c’est le seul et unique choix éclairé et démocratique. On peut faire confiance aux courtisans les plus aplatis et aux nouveaux Lou Ravis de la Macronie en marche forcée d’en rajouter une couche épaisse et vulgaire au cas où on aurait pas compris que non seulement Emmanuel Macron allait nous sauver du péril brun, mais qu’en plus il allait sauver la France, l’Europe, le libéralisme, l’écologie, l’industrie automobile et les pandas en voie d’extinction. Un dernier élan de pudeur empêche encore d’assurer qu’il peut changer l’eau en Cristal Roederer mais ne rions pas trop fort : la retenue la pudeur et le sens du ridicule n’étant pas les qualités premières des adeptes de la scientologie macroniste, ils sont parfaitement capable de voir des apparitions de leur Ron Hubbard en costume bleu dans leur cuisine, tant leur niveau de délire est actuellement à son pinacle.

Et ce bombardement exaspère, légitimement. Qu’on soit obligés de voter Macron au deuxième tour par nécessité de battre l’extrême-droite est déjà assez agaçant en soi. Nécessaire et utile, mais agaçant, et frustrant, également. Mais en plus se faire insulter et culpabiliser par les derniers des minus habens de la journaille la plus grossière et les têtes de débiles avec leur biographie en anglais sur leur Twitter, ça vous donnerait des envie de cravache aux plus pacifistes. Il y a une volonté d’humilier les électeurs de gauche et de se venger de leur vote, alors que personne ne demande de comptes aux électeurs de droite qui se tourneront vers le FN. Quant aux électeurs du FN déjà acquis, ceux là tout le monde semble avoir lâché l’affaire. Répétons le, cette entreprise de culpabilisation porte aux nerfs. Et risque surtout de provoquer un effet retour catastrophique.

Je sens, j’entend, une tentation sombre et sourde de na pas aller voter au deuxième tour, non seulement par rejet de Macron, mais par la joie mauvaise de se dire : allez, catastrophe pour catastrophe, laissons Marine Le Pen s’installer au pouvoir. Comme ça tout le monde verra bien à quel point elle est incapable de gouverner, et même, avec un peu de chance ça fera sauter à la 5ème République, ou provoquera l’insurrection tant espérée. Nous sommes dans le pire, allons décidément vers le pire encore, puisque à la fin : est-ce que ça peut être vraiment pire, hein ?

Alors là justement, laissez moi vous dire que oui : ça peut être encore pire. Et même pas inimaginablement pire, puisque non seulement ça peut s’imaginer mais même quasiment se prédire, et ça tient en deux chiffres : 16. Et 36.

Article 16 de la Constitution du 4 octobre 1958

Et Article 36 de la Constitution du 4 octobre 1958.

Scénario : le 7 mai à 20 heures, Marine Le Pen est élue, de justesse certes mais élue présidente de la République. Aussitôt des troubles et des émeutes démarreront dans tous le pays, partis, syndicat, associations, simples particuliers descendant dans la rue pour protester. Le risque de désordres, graves, dans un pays à bout de nerfs, est plus qu’important, il est assuré. Et que croyez vous donc que fera Marine Le Pen à ce moment là ? Elle saisira cette occasion pour utiliser l’article 16 lui conférant des “pouvoirs exceptionnels”, autrement dit : Marine Le Pen aurait capacité à faire absolument tout ce qu’elle veut sans en rendre compte.

Ça c’est pour installer l’ambiance.

Car ensuite elle pourra parfaitement faire appel à l’article 36 de la Constitution, qui institue l’état de siège dans le pays. C’est quoi l’état de siège ? Vous allez adorer : “dispositif législatif et constitutionnel permettant le transfert de pouvoirs de police de l’autorité civile à l’autorité militaire, la création de juridictions militaires et l’extension des pouvoirs de police”. En clair : l’armée est chargée de maintenir l’ordre et de réprimer les troubles. Créations de tribunaux militaires d’exception. Carte blanche à la police. Et à qui police et armée obéissent, au fait ? Au chef de l’Etat. Et qui est au sommet de l’Etat à ce moment ? Un parti d’extrême droite. Je pense que vous commencez à visualiser le tableau.

Et là, deux objections.

“Elle n’osera jamais, elle sera obligée de jouer le jeu des institutions démocratiques”.

Alors là excusez moi mais : depuis quand l’extrême-droite en a quelque chose à foutre de la démocratie ? Surtout quand l’armée et la police sont à leurs ordres ?

Et : “Ça provoquera une insurrection de la population qui refusera cette dictature !”

Ah oui ? Vraiment ?

La saison 2015-2016 voit l’émission réaliser sa meilleure audience moyenne avec 1,5 million de téléspectateurs pour 6,8 % de part d’audienceLe 5 septembre 2016, l’émission bat son meilleur score historique de début de saison en réunissant 1,72 million de téléspectateurs. Le 2 janvier 2017, après deux semaines d’absence pour les fêtes de fin d’année, l’émission fait son retour et réalise un record historique en termes d’audience, puisqu’elle a réalisé un score de 1.8 millions de téléspectateurs.

Ce sont les chiffres d’audience de l’émission Touche pas à mon poste ! de Cyril Hanouna. Ce désopilant divertissement où les animateurs se mettent des nouilles dans le slip. Et je vous fait le pari qu’il y aura plus de gens devant Cyril Hanouna que de gens dans la rue à ce moment là. Parce que c’est ça aussi, la France de 2017. Et quant à espérer résister face à l’armée déployée, les images d’Épinal des jeunes de la bande de Gaza qui lancent des pierres sur des chars c’est très joli, très iconique, très symbole de la résistance à l’oppression etc. Mais à la fin, dans ce genre de confrontation, c’est le char qui gagne.

Faire une sorte de pari fou en espérant à la catastrophe ne fera que provoquer une catastrophe pire encore. C’est jouer avec des allumettes assis sur un derrick de pétrole, en espérant que ça fasse une jolie explosion colorée et en oubliant qu’une fois l’incendie déclenché il devient hors de contrôle. Et peut durer longtemps. Très longtemps.

Je propose une alternative à la fois plus réaliste, et plus efficace. Plus politique, en somme. Faire barrage à l’extrême-droite le 7 mai. Ce qui ne signifie en rien voter “pour” un candidat, mais résolument voter contre. Parce que la différence entre vivre sous un régime capitaliste ou un régime fasciste, c’est que sous le capitalisme on peut s’organiser pour lutter et résister. Sous le fascisme : on ne peut pas. Voilà. Ou alors c’est autre chose, ça s’appelle la lutte armée et soyons objectifs, notre gauche est absolument incapable de se livrer à ce genre de frivolités.

En terme plus simples : d’abord renvoyer l’héritière fasciste à sa place légitime, les poubelles de l’Histoire.

Et ensuite, s’organiser pour défoncer le banquier.

Parce qui lui n’hésitera pas à nous défoncer de toutes les manières possibles, et on ne va certainement pas lui faciliter la tâche.

 

 

Reset

Ouin Ouin ouin. Ouin ouin ouin Janluk il est pas au deuxième tour. Je n’entends que ça depuis hier. Que le concerto des pleureuses de larmes et de grincements de dents. Et je vous avoue que ça commence sérieusement à me chauffer les oreilles.

En fait vous ne vous rendez pas compte. Ou vous avez des pertes de mémoire. Ou les deux ou peu importe. Vous avez oublié d’où on vient, chers amis chers camarades. De loin. De vraiment loin. J’ai désormais assez de bouteille pour un peu surplomber les choses et il va falloir faire zoom arrière pour mesurer le chemin parcouru à l’aune des résultats de dimanche. Et c’est pour ça que je peux vous affirmer que Mélenchon à 19 %, en ce moment, dans un pays de droite et dans un contexte d’attentats, c’est même pas inespéré. C’est miraculeux. Je me souviens fort bien que pour ma part il y a moins de 20 ans de cela on prononçait juste « anticapitalisme » on vous regardait l’air de se demander quelle maladie mentale vous aviez. Il y a quelques années de ça, quand je militais dans le trotskysme le plus échevelé, je me souviens fort bien qu’à chaque élection, quand on nous créditait de 4,9% on était fous comme des lapins en mode oh putain on va enfin pouvoir se faire rembourser des frais de campagne !! On vient de loin.

19 % oui ce n’était pas assez pour se qualifier pour un second tour, il n’empêche : il y a eu une voix dans cette campagne qui pour une fois n’avait pas que libéralisme et austérité à la bouche et cette voix a été entendu et comprise par le grand nombre. Aussi, ne nous faisons pas d’illusions, les gens : la France est un pays de droite. Un pays de vieux, de droite. Il était déjà extrêmement difficile de faire un score pareil dans ces conditions. Et déjà on peut parler certes pas, pour le moment, de victoire électorale mais bel et bien de victoire idéologiques. Victoires idéologiques par le terrain conquis dans les têtes, dans les esprits, qui préparent les victoires politiques. Et ne serait-ce que de ce point de vue, nous avons fait notre percée. Mieux encore, cette campagne a convaincus une partie du vote ouvrier égaré trop loin à droite de revenir dans son giron originel de gauche, c’est énorme ! Et nul doute que dans cette candidature de gauche, Le Pen serait encore beaucoup plus haut qu’elle ne l’est. Et l’extrême droite le sait très bien.

On ne peut plus nous voir comme quantité négligeable, on est dans la cour des grands désormais. On doit compter avec nous, c’est comme ça et pas autrement, et c’est pour ça qu’il faut envoyer le maximum de députés lors des prochaines législatives.

On doit compter avec nous, mais ce n’est pas grâce à tout le monde. Et bien que progressiste, je ne suis pas contre cette saine tradition d’après élections de régler certains comptes à coups de couteau dans les coins. Ces 19% on les doit à des électeurs et à ceux qui se sont bougés pour cette campagne. Mais on sait aussi à qui on ne les doit pas.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, Benoit Hamon, qui s’est entêté dans une obstination ridicule pour te maintenir à une candidature inutile. Au moins tu auras eu le mérite d’entraîner le PS dans ta chute.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, électeur entre guillemets « de gauche » de Macron, qui s’est réfugié dans les replis du consensus mou plutôt que de faire acte de courage. Tu as été faible, ce sont des choses qui arrivent. Il serait toutefois avisé de ne pas trop t’en vanter.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, Philippe Poutou, qui n’a eu ses signatures que pour empêcher Mélenchon d’avoir le 1% qui aurait pu faire la différence.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, théoricien de l’abstentionnisme, qui s’est mis à pleurer partout que tout est pourri et que rien te plaît d’abord et trépigner que puisque c’est comme ça j’irai pas voter non non non d’abord. L’abstentionnisme est un hochet d’enfant gâté pourri de la démocratie et à un moment il faut arrêter d’être des enfants.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, anarchiste pour qui rien n’est jamais trop beau et pour qui le moindre progrès social est une trahison si ça ne débouche pas sur la Révolution.

Après, vous faites ce que vous voulez. On est en démocratie hein. C’est simplement que votre immaturité et votre pusillanimité ont empêché notre gauche de gagner. Pour ça, on ne vas pas vous oublier. Et on ne vas pas vous louper.

Concrètement, le compte à rebours a commencé, il a même commencé dimanche dernier à 20h01. On a 5 ans. 5 ans pour non seulement éviter le pire, mais pour une fois encore mieux que ça, construire le meilleur. En face on le sait ils ne nous lâcheront rien et ce sont les mêmes bourgeois qui scandaient à l’époque plutôt Hitler que le Front Populaire. Les 5 années à venir vont être l’urgence de notre temps, de notre génération, c’est à nous d’en faire le meilleur car je veux croire que le pire est évitable, et encore une fois que le meilleur est à notre portée. Il l’est. Presque. On a accompli un chemin énorme, on a encore un chemin à accomplir, je ne dis pas que ce sera facile, mais. Mais. On peut en ce moment dès maintenant construire à la fois l’Histoire majuscule et notre histoire commune à toutes et tous. On peut le faire. On peut y arriver. Le Parti socialiste n’est plus l’obstacle qu’il était, toutes les cartes sont rebattues. Nous n’allons pas « essayer » de faire, pour une fois nous allons faire, nous vaincrons. De toute façon, on a plus que ça à faire.

 

 

La France qu’ils veulent

“La France que nous voulons”.
 
La France des vioques qui gémissent sur une France qui n’a jamais existé que dans leurs fantasmes de bourgeois.
La France des héritiers et des châtelains qui trouvent séant de porter des costumes à 6000€ et des montres à 12000€.
La France de la fraude fiscale, du détournement d’argent public et du délit d’initiés.
La France qui défend la famille avec des trémolos et qui va aux putes le soir après le boulot pour se soulager dans des esclaves sexuelles venues des ex pays colonisés.
La France qui pourfend l’assistanat en ayant jamais travaillé de sa vie.
La France des parasites rentiers.
La France des dîners avec Pierre Gattaz.
La France des retraités de la Côte d’Azur qui gueulent contre les immigrés devant leur pastis.
La France des traditions, du bien de chez nous, des clochers, des fromages, des villages, la France où on se fait chier.
La France qui met ses enfants dans des collèges privés où ils copinent avec les enfants des membres du GUD qu’on a connus à la fac de Droit. Mais bon on était jeunes, vous voyez.
La France qui restera dans l’OTAN pour obéir à tous les caprices impérialistes de Donald Trump.
La France qui détruira la Sécu et où poser une couronne dentaire coûtera 1000 euros, et rien de remboursé.
La France qui hait les ouvriers, les infirmières, les caissières à mi temps, les profs, les gens pas comme elle.
La France où l’IVG sera de plus en plus difficile ce qui aboutira évidemment à des drames.
La France où on cumulera 3 jobs pour s’en sortir.
La France qui se pâme devant la “Culture” surtout quand elle se trouve dans des Pléiades qu’on met dans ses bibliothèques en cèdre et qu’on ne lit jamais.
La France de l’hypocrisie, de la beauferie, des passe-droits, et des marchés publics filés aux copains.
La France de la déréglementation et de la privatisation.
La France recroquevillée et trouillarde de tout.
La France à ce point caricaturale qu’il est impossible d’en faire une caricature. L’original explose la satire.
 
La France morte.
 
La France de droite.
 

Trent Reznor

1992, un dimanche soir, et je suis dans un bar devant une télé branchée sur MTV. Les dimanches soirs, c’est simple : c’est Headbangers Ball, l’émission de la chaîne américaine consacrée au métal, et j’aimais – et continue d’aimer ne vous en déplaise – la musique très forte. Resituons le contexte : on est en province, le Hellfest et Internet n’existent pas encore, et l’amateur de sonorités rugueuses se débrouille comme il peut. Alors quand il trouve une source où s’abreuver, il ne fait pas le difficile, et le dimanche soir, qu’il vente qu’il pleuve : c’est dans ce bar, devant Headbangers Ball. Fin du débat. Et s’enchaînent donc des chevelus plus ou moins énervés triturant des guitares aux angles déconcertants et menaçant de frapper à mort une pauvre batterie n’en pouvant guère plus. Ça va être une soirée sympa et normale d’un dimanche soir, en 1992, dans ma vie de mec de 19 ans pas mal à la ramasse et qui ne connait rien à rien, comme quand on a 19 ans.

Sauf ce soir là.

La soirée n’allait pas être normale du tout.

This is the first day of my last days

Je n’ai absolument pas vu le météore m’arriver sur le coin de la tronche.

Wish there was something real

Je n’avais absolument aucune idée qu’un truc pareil pouvait exister.

Wish there was something true

Je ne savais pas que je cherchais désespérément ça en ne sachant même pas moi même à quel point j’en avait besoin.

Whish there was something real

Et je ne savais pas non plus que l’onde de choc serait à ce point terrible que 25 années après, je ne m’en suis toujours pas remis.

In this world full of you

C’était du métal, mais pas comme du métal. C’était lourd strident et brutal, mais pas comme les autres. C’était noir et violent, mais pas la même noirceur, pas la même agressivité. Ça ressemblait, ça avait une parenté proche, ça sonnait tout comme, ça n’avait rien à voir. C’était Nine Inch Nails, c’était un clip hallucinant de brutalité paranoïaque, c’était du bruit noir et du bruit blanc, et c’était moi bouche bée devant cet autre chose surgit de nulle part, en comprenant à un niveau infra-intellectuelle que c’était enfin ce que je cherchais. Le lendemain, j’achetais l’album. Je l’ai toujours. Et je suis surpris que la pochette ressemble encore à quelque chose après l’avoir mis en lambeaux à force d’écoutes, de tripotages et de déménagements.

Rassurez vous : il ne sera pas question ici de faire une revue de l’oeuvre de Trent Reznor – artisan, chanteur et unique protagoniste de Nine Inch Nails – ce serait redondant et ennuyeux. Et d’autres l’ont déjà fait, plus complètement et bien mieux que je ne pourrais le faire. Plutôt de tenter d’expliciter la relation, car oui et je n’emploie pas le mot à la légère : la relation que le “fan” entretient avec Trent Reznor. et qui précisément va bien au delà du fanboyisme classique. D’ailleurs, il est significatif que dans la planète reznoriste quand on parle de lui, on ne dit jamais “Trent Reznor”, mais juste : Trent. Comme si on le connaissait. Comme si c’était un intime de longue date, et de fait : c’est un intime. Qui nous connaît parfois mieux que certains proches. Parce qu’en parlant de lui il parle de ces aspects de nous qu’on ne peut pas, qu’on ne sait pas, dont on ose pas parler. En quelque sorte il parle pour nous, et mieux qu’on ne saurait l’exprimer. Ô combien mieux. Porte parole sans vouloir lui même l’être d’un mal être persistant et contemporain, de l’imminence de la catastrophe, de la fragilité qu’on assume pas, de l’épuisement à chercher quelque chose sans savoir si ça existe. Humain, définitivement trop, beaucoup trop, humain.

Bien sûr, je sais qu’il est difficile de faire partager son enthousiasme pour un artiste si vous ne savez pas qui il est ou n’avez pas entendu parler de lui. Comme je sais aussi que l’écoute de l’oeuvre de Trent Reznor peut être déconcertante, pour ne pas dire rebutante de prime abord. Et en fait je ne vais même pas chercher à le faire, et encore moins vous l’imposer. C’est d’ailleurs là qu’on se rend compte que l’âge venant, la relation qu’on a avec la musique qu’on écoute change. Avant 30 ans, on peut débattre avec véhémence jusqu’à des heures indues du pourquoi et comment ce qu’on écoute est supérieur de 1000 coudées à ce qu’écoutent les autres. Passé 30 ans, on hausse les épaules avec un demi-sourire. Et pensant au temps qui passe et l’âge qui vient, je suis en train de me rendre compte, au moment même que j’écris ces lignes, que je vis moi-même cette étrange expérience de vieillir en même temps que l’artiste qu’on admire. 25 années passées avec Trent Reznor, tout de même. C’est quelque chose. J’espère que nous passerons encore pas mal de temps ensemble.

2014, un dimanche soir, et je suis à l’unique concert que donnera Nine Inch Nails dans ma ville. Je ne l’ai jamais encore vu “en vrai”, live. Je regarde autour de moi et dans la salle, il y a des gamins qui n’étaient même pas nés quand je l’ai découvert. Et ça y est, te voilà enfin. Mec. Plus de 20 ans que j’attend ça. J’ai un sourire qui m’étire tous les zygomatiques au maximum de leurs capacités, je dois ressembler au Joker de Batman. Oh, boy. Tu ne me connais pas, tu ne saura jamais qui je suis, mais tu peux être certain que toi et moi, on en a vécu, des choses ensemble. Ça fait du bien de te voir.

Hosannah.

Trent Reznor, je ne suis pas digne de te voir. Mais chante seulement une fois Hurt, et je serai guéri.

 

 

 

Artefact

Il faut revenir sur le phénomène Macron, qui je crois n’a pas de comparaison avec ce qui a précédé dans la politique française. Non pas que Emmanuel Macron possède quelque intérêt en soi, en tant qu’individu il n’en a strictement aucun, et nous verrons plus loin que c’est précisément ce qui explique une partie de son actuel succès.

Ma théorie en effet est que Macron n’existe pas. Il existe bien une entité biologique, vivante et agissante et qui occupe un volume dans l’espace et le temps, qui est dénommée Emmanuel Macron ; mais au final cette forme Macron n’a que peu d’importance. La forme qui nous intéresse, celle politique, n’est que vide, communication et marketing, et n’est entièrement qu’une construction de la banque et des médias. Peut-être pour le première fois un pur produit marketing vendu seulement par l’emballage va accéder aux plus hautes fonctions et on conviendra que c’est prodige. Et tellement logique avec l’époque.

Certes, il y a eu des précédents, ou en tout cas des similitudes, on a pas manqué de le comparer à Balladur, autre baudruche gonflée à l’hélium médiatique à l’époque, ou à Giscard, pour le côté dynamique et ancré dans sa modernité. Or, si il y a des points communs, assurément, ceux ci ne sont que de ressemblance. Balladur au moment de sa campagne présidentielle de 1995 avait déjà une longue carrière politique derrière lui, et avait été élu député. Giscard quant à lui s’était frotté au plus cruel réel, dans la Résistance en 1944 puis dans l’Armée de libération française dont il sortira décoré. Quoi qu’on pense de ces deux là, j’en pense pour ma part très peu de bien, politiquement parlant, ils ne sortaient certes pas de nulle part et avaient une densité de vécu incontestable. Rien de cela chez Macron. Parcours ultra classique de fils de bourgeois, jésuites, Louis Le Grand, ENA, inspection des finances, banque, un parcours de premier de la classe sans relief ni accident, lisse comme un galet. Pas de drame qui forge le caractère, pas de remise en question qui fait prendre conscience du tragique, pas trace d’une originalité de caractère ou de fantaisie : un simple et pur produit de la domination comme tant d’autres, moulé comme un petit suisse dans les écoles où le libéralisme est aussi évident que l’air qu’on respire.

Macron sait d’ailleurs qu’il a soigneusement intérêt à ne pas trop se frotter à d’autres réalités que ces cercles de réseaux et d’adorateurs transis : dès qu’il en sort pour aller à la rencontre de la populace, cela finit immanquablement en désastre. Jamais élu, n’ayant jamais pratiqué le terrain politique, il est une personnification de la poule devant un couteau quand il faut parler à d’autres gens que ceux de sa caste. D’où d’ailleurs la création de En Marche, sa scientologie à usage personnel, qui lui permet de rester bien au chaud dans un monde qu’il comprend, maîtrise et surtout : contrôle. Et ça aussi c’est parlant quant à l’époque : on peut monter une campagne politique à succès en 2017 en allant le moins possible au contact de la population et des électeurs et en déléguant sa propre représentation aux médias et aux réseaux sociaux.

Mais tout cela n’explique pas, pas complètement le mystère Macron : pourquoi ça marche aussi bien, Macron ? Comment un type sorti du néant politique risque t-il bel et bien d’être élu président e la République ? Son programme est d’un flou soigneusement entretenu – même si on sait déjà que ce n’est que le néolibéralisme habituel si on ose dire –, son discours est un galimatias technocratique qui fait plisser les yeux quand on cherche à en comprendre le sens, en lui même il n’a rien de spécialement flamboyant et pas une seule de ces idées n’indique un esprit de changement, de rupture, et encore moins de nouveauté. Donc, à la fin, pourquoi ?

Ça tient en un seul mot. Dépolitisation.

Le succès de Macron est le résultat direct de décennies de dépolitisation de la société française, de cette « politique de la dépolitisation » comme disait Bourdieu, qui a complètement asséché les esprits et a érodé tout esprit critique et tout référentiel collectif. La dépolitisation a crée du vide, et la nature politique a horreur du vide. Et Macron est le produit parfait pour remplir ce vide généralisé, puisque lui même est vide. Tellement vide qu’est là le cœur de son succès, tout le monde peut projeter sur lui ce qu’il espère et attend. Et cela, Macron le sait parfaitement et l’utilise à merveille, il sait que c’est son intérêt premier d’être le plus vide possible, puisque ce sont les autres qui vont remplir cette forme en y projetant leurs désirs et leurs espérances. Il plaît des libéraux les plus acharnés, jusqu’à des pans entiers du corps enseignant : des profs qui veulent voter Macron, on conviendra qu’il s’agit là d’une étrange nouvelle espèce. On peut se demander d’ailleurs la tête qu’ils feront quand la moitié de leurs congés sauteront et qu’ils seront mis en concurrence libre et non faussée avec leurs collègues. Mais voilà : Macron plait parce qu’il est vide. Et il sait qu’il est vide et ça ne lui pose absolument aucun problème. Même en cherchant dans la vie de l’individu Emmanuel Macron, on ne trouve trace de passions, d’élans, de quelque chose qui tranche, d’une faille, que sais-je. Il va à la plage en été, à la neige en hiver, il porte des costumes bleus parce que dans ses milieux les costumes doivent être bleus et si ils étaient fuchsia il porterait du fuchsia sur mesure. Mélenchon par exemple aime les livres à la passion, Fillon est passionné de sport automobile, Marine Le Pen fait de l’équitation, ces gens ont des passions qui les structurent et les font se sentir plus qu’eux mêmes, ça sert à ça les passions. Macron, rien. Ou plutôt si, il en a une : Emmanuel Macron est absolument passionné par Emmanuel Macron. Vide, ambitieux, et narcissique.

C’est en ce sens qu’Emmanuel Macron n’existe pas. Macron est un artefact au sens premier du terme, un phénomène crée de toutes pièces par des conditions expérimentales. La rencontre d’un élément de la bourgeoisie, du marketing, des médias et des intérêts de la bourgeoisie d’affaires. Macron plaît parce qu’à ce stade il ne symbolise même plus l’époque : il est l’époque. Il l’incarne dans une sorte de perfection.

Macron c’est comme un Iphone. C’est joli à l’oeil, plaisant au toucher, ça a piqué toutes les idées des autres, c’est un système complètement clos sur lui même, ça a toutes sortes de défauts pénibles et c’est défendu bec et ongles par des cohortes de fanatisés parce que ça leur apporte l’idée qu’ils aiment se faire d’eux mêmes.

Et comme un Iphone, ça va nous coûter très très cher.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Produit d’appel

On ne peut rien comprendre au racisme en 2017 si on ne le relie pas à la période. Ici, on aura pas la prétention de réinventer la roue : les idées, toutes les idées, ne flottent pas dans des azurs pour soudain se mettre à tomber dans les têtes par une sorte de magie : elles existent par rapport aux conditions sociohistoriques qui les créent. Et elles évoluent en fonction des contextes, des mouvements tectoniques des plaques politiques, elles sont reliées à une matérialité donnée et vivent, ou déclinent, en fonction d’elle. Ainsi, le racisme de 2017 n’est pas celui des années 30. Dont on oublie d’ailleurs a quel point il était largement répandu et accepté et ce dans tous les pays occidentaux et dans toutes les couches de la population. Le noir était “naturellement” vu comme grand enfant distrayant, et l’antisémitisme avait pignon sur rue et pouvait s’exprimer à voix haute sans que cela choque outre mesure. On en est plus là, contrairement à ce que certains simplets affirment, et il faut une large dose d’inculture et/ou de bêtise plus ou moins intéressée – les deux ensemble n’étant nullement incompatibles – pour affirmer que nous sommes dans un remake de cette période.

Et donc pourquoi après la décolonisation, la reconnaissance de la Shoah, la traite négrière désormais crime contre l’humanité et en attendant que le colonialisme soit reconnu comme tel, pourquoi après tant d’événements ayant fait passer le racisme d’opinion allant parfaitement de soi à délit dont l’expression est légitimement condamnée, pourquoi le racisme resurgit-il ces dernières années, sous ces formes anciennes et sous de nouvelles ? Et d’où vient ses succès aussi fulgurants qu’inquiétants ?

Il y a une base matérialiste et politique à ce succès, évidemment. Le néolibéralisme et sa mondialisation brutale ayant jeté à la poubelle des pans entiers de population, le plus facile est toujours de s’en prendre à celui “d’en bas” surtout si il n’a pas la bonne couleur, qu’à ceux “d’en haut”, surtout quand ils possèdent les moyens médiatiques de s’innocenter de toute responsabilité. Ce sont des braises sur lesquelles il n’est que trop facile de souffler, le FN et les identitaires en font leur fond de commerce, comme on dit.

Et voilà précisément la clé qui manquait. Le fond de commerce.

Le racisme en société néolibérale est devenu un produit commercial. Comme un autre. On peut littéralement faire fortune grâce à la vente de ce produit et il existe désormais toute une économie dépendante de cette ressource. Editeurs et producteurs télé peuvent se faire un beurre terrible, en vendant des livres et des émissions de télévision contenant plus ou moins de vrai racisme. Comme les yaourts avec des vrais morceaux de fruits dedans. Pareil, vous dis-je. Des gens pourtant d’une rare médiocrité et intellectuelle et humaine ne doivent leur notoriété qu’à la vente en gros et en détail du produit racisme, décliné sous toutes les formes et tous les supports. Mieux encore, les VRP les plus acharnés et enthousiastes de ce produit sont eux même devenus…des produits. Zemmour est un produit commercial qu’on va placer en tête de gondole médiatique pour lui assurer la meilleure exposition et les bénéfices les plus larges. Soral est un produit qui vend également les produits dérivés du racisme, livres, stages de survie, etc. Dieudonné est carrément une entreprise commerciale à lui tout seul qui a organisé tout un système macroéconomique autour de son antisémitisme rabique. Le racisme est une marchandise presque, PRESQUE comme les autres. Et ce presque est évidemment déterminant.

C’est également ce qu’a parfaitement compris l’Alt-Right américaine, avec son repacking des idées les plus xénophobes et conservatrices en mouvement proto-punk, et son marketing agressif via Internet. Ces gens ont un produit à vendre, et ils appliquent les règles de la publicité et de la vente. C’est aussi simple que ça. On ne peut pas penser et comprendre le racisme dans les années 2010 sans intégrer cette dimension. Dimension parfaitement cohérente et logique dans le projet néolibéral puisque y trouvant toute sa place. Le néolibéralisme étant par définition un cousin immédiat du fascisme, l’alliance commerciale de ces deux là allait comme qui dirait naturellement de soi. On vend, on nous vend, les moyens de notre propre aliénation. Il ne suffit pas de déstabiliser économiquement les démocraties : il faut encore leur vendre ce qui les corrompt de l’intérieur.

D’où la difficulté politique à lutter contre le racisme : puisqu’il est devenu un produit commercial qui fait les fortunes et les renommées, des acteurs économiques de poids n’ont aucun intérêt à l’antiracisme. Celui ci ne vend rien et ne fait pas vendre, il est donc un investissement nul. Et pour eux nulle idéologie là dedans, ils le vendent comme du dentifrice ou des fauteuils.

Stade suprême de la “rationalité” libérale, qui préfère le fascisme qui fait vendre au progressisme qui rebute l’acheteur.

 

Les sentiments et la morale Vs la politique

C’est la merde les enfants, ne nous voilons pas la face. Le fond de l’air sent la charogne, et désormais on en est plus à se demander “si” le Front National arrivera au pouvoir, mais : quand. Dans 2 mois. Ou en 2022, ou même avant. Mais inutile de continuer à se voiler la face, il y parviendra, ou alors si on tient vraiment à se rassurer, la dynamique à l’oeuvre est telle, le risque est tellement réel, qu’il faut déjà se préparer à cette lourde éventualité.

Nous n’allons pas vers le meilleur et ça fait longtemps qu’on l’a compris. Mais là, ça commence vraiment à se voir.

Mais ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi. Comme par exemple : ce texte. Ce n’est pas ce que j’ai pu lire de plus stupide cette semaine, étant obligé pour raisons professionnelles à lire de stupéfiantes quantités d’imbécillités. Mais c’est néanmoins l’une des choses les plus stupides que j’ai lu cette semaine. Le titre, déjà. “Ce n’est pas le Front national qu’il faut diaboliser, ce sont ses électeurs”. I mean, why not both ? Parce qu’on parle tout de même d’une organisation politique fasciste, raciste, et xénophobe. On serait donc légitimement en droit de la diaboliser ou plutôt de le rediaboliser d’urgence, mais bon, ses électeurs, donc. Très bien. Et comment donc d’ailleurs ?

J’aimerais qu’une fois, une seule fois, un responsable politique vienne dire à l’électeur du Front national tout le dégoût qu’il lui inspire. Qu’il lui dise, les yeux dans les yeux, avec toute l’éloquence dont il est parfois capable, que non seulement il se fourvoie en votant de la sorte mais qu’il commet un crime de haute-trahison, une de ses petites lâchetés dont ses enfants et petits-enfants continueront d’avoir honte longtemps après sa disparition.

Là, désolé, mais j’ai éclaté de rire. Un vrai rire, avec la bouche ouverte en faisant ah ah ah. Des gens croient donc vraiment que ça puisse avoir le moindre effet sur un quidam lambda ?

Et ça continue en plus.

Il est grand temps de mettre cet angelot devant ses responsabilités, d’en revenir à des notions aussi désuètes mais aussi essentielles que celles du bien et du mal, abandonner le terrain du sentiment pour celui de la morale

La morale. La morale en politique en 2017. Ah ah ah. Mec, soyons un peu sérieux. Le candidat de la droite (corrompue) vient hier de maintenir sa candidature alors qu’il est à deux doigt de visiter Fleury-Mérogis. Autant te dire que le personnel politique il s’en bat les steaks de la “morale” et de la plus élémentaire décence. Quand ceux “d’en haut” ne montrent pas l’exemple, espérer que ceux “d’en bas” vont suivre est allez on va dire d’une désarmante candeur.

“Il faut tendre à cet électeur-là le miroir de sa propre abjection afin de l’empêcher de commettre l’irréparable”

Oui c’est sûr, choper les gens par le colbak en les traitant de salopards et de fumiers, c’est sûr que ça va les faire changer d’avis. C’est comme ça que ça marche. Fin psychologue, ce garçon décidément.

“il faut arriver à pénétrer au plus profond de son esprit afin de lui donner une dernière chance de se ressaisir”

Ce paternalisme est délicieux. ATTENTION, DERNIÈRE CHANCE ! Et si il ne la saisit pas il se passera…quoi ? Une sanction, on le met au coin, quoi ?

“il faut parvenir à ce que sa conscience s’extraie de sa boue nationaliste, de sa folie identitaire, de sa tentation totalitaire et, effrayée de sa propre folie, retrouve in extremis le chemin de la raison”

Ok mais c’est quoi, la raison en question ? Je veux dire, tout ça est fort bel et bon et le racisme c’est mal, certes (et la guerre c’est méchant et le Sida ce n’est pas gentil), mais en terme d’offre politique raisonnable, on a quoi ? Macron Fillon et Hamon ? On parle de ces 3, là ? Wow. Ah ouais. Vend nous tellement du rêve.

“Peut-être cela ne servira-t-il à rien, peut-être est-il trop tard, peut-être que face à la pulsion suicidaire d’un peuple qui s’en va tête baissée affronter son terrible destin”

N’est décidément pas Malraux qui veut. Et définir le vote FN comme “suicidaire” est signe qu’on n’a décidément rien compris au film.

Alors moi je ne vais pas aller sur le terrain du “sentiment” et encore moins de la “morale”, mais sur celui bien plus intéressant et surtout plus efficace pour penser ces choses, celui de la politique. Parce que c’est la là grande confusion de cette crise de nerfs déguisée en tribune – mais Slate publie bien les hululements de l’idiot du village global Eric Le Boucher, c’est dire le niveau -, qui est de mélanger sentiments, morale, moralité, politique et gros doigt grondeur. Pas sages les électeurs, très très méchants. Vilains putrides que vous êtes. Arrêter d’être méchants sinon ! Sinon quoi ? Sinon rien. Ça fait maintenant des décennies qu’on leur agite un gros doigts sermonneur, aux électeurs FN, et rien n’y fait. Ça alors. Mais quelle surprise. En auraient-ils rien à foutre des sermons de dames patronnesses de la petite bourgeoisie qui commence vraiment à s’affoler parce que l’eau leur arrive à la taille sur le Titanic ? Une bonne partie de cet électorat vit depuis toujours dans les cales du rafiot et a de l’eau jusqu’aux narines. Ils prendront la première bouée qu’on leur tend. Même si celle ci est parfumée à la merde. Et même si celui – ou celle… – qui la leur tend exige en échange qu’on tape sur les pas blancs et qu’on serre la vis des libertés publiques. Quand on est en panique on ne pense pas à ces choses, ça s’appelle survivre. Et être dans l’urgence de la survie au quotidien en voyant tout partir en couille autour de soi, on en a rien à foutre de la “morale”.

En gros, en très très gros mais parfois il faut sacrifier la finesse pour être efficace : l’électorat FN se divise en deux parties. Le vrai socle réactionnaire français, raciste, xénophobe, les souchiens qui ne supportent rien d’autre qu’eux et ne changeront jamais. Ceux là on les connait, on les a cerné depuis longtemps, c’est une minorité mais très braillarde et qui n’entend rien à rien. Le traitement pour ceux là = la trique. La trique politique, intellectuelle, et médiatique également, c’est à dire arrêter de les inviter partout et tout le temps. Leur faire fermer leur gueule et que ces abrutis retournent à leur état naturel à savoir raser les murs. Et pour les plus excités, la trique pour de vrai. Y a que ça qui marche, y a que ça qu’ils comprennent. Ce sont des cons et seul le rapport de forces (au pluriel) les calmera.

Mais jamais le FN ne serait parvenu à ses scores actuels en ne comptant que sur eux. Il a donc bien fallu siphonner une vaste masse de gens pour ça et la mondialisation lui a offert sur un plateau un réservoir de désespérés et de perdus dans lequel puiser à larges mains. Quand l’usine de la région ferme, allez expliquer à ces gens que attention, voter FN ce n’est pas “moral”. Le mécanisme est connu : désigner ceux qui ont encore moins et surtout si ils sont bronzés pour promettre ensuite qu’on va tous les foutre dehors et qu’on va clore les frontières, et hop magie magie tout ira mieux et on sera fiers d’être entre nous. Et oui, il faut comprendre que ce discours puisse séduire et donner envie. La bouée, cf. au dessus.

L’électorat FN c’est l’alliance contre nature de classes antagonistes rassemblées dans la désignation de l’autre comme explication de tout ce qui va mal dans leurs vies. Comment sinon souder ensemble la bourgeoisie d’affaires et certaines des couches populaires les plus précarisées ou les plus désespérées vers un même objectif politique ? La xénophobie est ce ciment qui fait tenir ensemble ce mur qui nous fonce dessus. Filons la métaphore : la base de ce mur sont les classes populaires, sans elles il ne tient pas. Il ne s’agit donc pas de les remettre dans un “droit chemin” de petit bourgeois épouvanté, il s’agit de leur donner les moyens concrets de VIVRE. Vivre. Tout simplement.

Quant au racisme et à la xénophobie, vous voulez vraiment que sa propagation s’arrête ? Arrêtez de les inviter partout. Matin midi et soir, à la télé, à la radio, sur Internet, dans les journaux, des hurluberlus braillent à l’envahissement météquoïde. Depuis des années. Forcément au bout d’un moment ça tape dans les cerveaux.

Les sentiments et la morale tout le monde s’en carre. Si on veut contrecarrer le FN il faut arrêter, définitivement, de penser en ces termes, car justement : avec du sentiment et de la morale on ne pense pas. Et aussi paradoxal que cela puisse sembler comme affirmation, nous avons plus que jamais besoin de penser, de penser fort, et de penser vite. Très vite.

 

Tic tac

En fait, au fond, vous ne voulez pas que les choses changent. En fait, allez, soyons honnêtes : vous ne voulez même pas qu’elles s’améliorent. Allez, on est entre nous, on peut se dire les choses : vous avez beau dire, 6 millions de pauvres, un FN à bientôt 40 % et la mainmise de l’Allemagne, sans compter une bande de barbus hurlants qui veulent tuer tout le monde, et la menace de la disparition de la Sécu ou autres babioles comme l’uberisation et la précarité généralisée, bon, ok, et bien ce sont des choses qui arrivent et arriveront, n’est-ce pas. On fera avec.

Bien sûr que si vous le pensez. Mais si enfin.

Ou alors je ne m’explique pas autrement qu’à deux mois d’une élection déterminante vous renacliez autant à voter pour des candidats qui proposent autre chose.

Voilà, allez, dites le, vous ne voulez pas que les choses s’améliorent et aillent mieux. Vous vous dites de gauche mais allez, moi aussi j’ai besoin de me donner bonne conscience en allant voir « Merci patron » et en soutenant les sans-pap’. C’est sympa, ça mange pas de pain et puis ça donne des bons points progressistes dans les dîners en ville où on a soigneusement cuisiné les légumes de son AMAP. C’est cool en fait, la vie n’est pas si dure que ça. Pour le moment. On sait que ça ne va pas durer mais quoi faire, grands dieux, quoi faire ?…

Ah la la.

C’est compliqué, la vie.

L’offre du jour est pourtant pléthorique, c’est pas moins de 3 ou 4 candidates et candidats qui ont a minima un programme et des propositions antilibérales, on ira pas jusqu’à dire anticapitalistes pour tous, mais hey. C’est déjà quelque chose. Je veux dire, par rapport aux 3 qui caracolent en tête des sondages et qui ne proposent que du libéralisme, du libéralisme et du libéralisme – la candidate d’extrême-droite faisant semblant d’aimer les ouvriers et les fonctionnaires pour mieux les embrocher si elle est élue -, à la limite, vaut mieux de l’antilibéralisme que rien du tout. Il y a bien le socialiste qui fait semblant, mais bon : il est socialiste, on s’est compris. Ca commence par dire que son ennemie c’est la finance, ça finit par mettre en place la Loi travail, passons. Donc oui il y a du choix, c’est pas comme si il n y avait absolument rien, et vous allez réduire ça a des candidatures de témoignage, à faire maximum 10-13 % pendant que le libéralisme sera, encore, à la tête de l’État. Avouez que c’est dommage. Ah non, ne me sortez pas des sottises du style votez ça sert à rien ça sert le système le solution est hors institutionnel blablabla, vous n’avez plus 17 ans voyons. Et même là c’est déjà ridicule. Mignon, mais ridicule, et vous n’avez plus l’âge d’être mignons.

Je crois que mon argument préféré, c’est quand même : « oui mais je vais voter *raisonnable * parce que ouhlala je ne veux pas des autres méchants ». Ok. Mettons de côté qu’en l’occurrence cette année même le raisonnable n’a aucune chance, je me demande ce que vous allez me sortir. C’est un peu toujours la même chose d’ailleurs.

« Lui-elle je l’aime bien mais je vais voter pour le raisonnable parce que en face ils sont très très méchants »

Oui, ok. Mais on sait qu’une fois au pouvoir ils font les mêmes choses que les méchants. Donc…

« Oui mais c’est pas pareils et puis les autres ils sont vraiment très très méchants »

Ouais, c’est pas faux. Mais imaginons, juste imaginons, un jeu de l’esprit, que pour une fois les gentils fassent un vrai score, présidentielle et législatives, et pèsent pour de bon sur les autres partis. Ce serait bien, non ?

« Ah oui ce serait super »

Cool. Donc tu peux voter pour les gentils ?

« Ah non j’ai trop peur des méchants »

…Oui mais. Heu comment dire. Tant qu’on ne vote pas pour les gentils…ils n’ont aucune chance de l’emporter contre les méchants…c’est, ah ah, c’est logique. Je crois. Non ?…Je sais pas hein, je cherche à comprendre.

« Oui mais les méchants sont méchants »

Oui tu l’as déjà dit.

« Et j’ai peur des méchants »

Moui, moi aussi.

« Et les gentils je les aime bien mais ils ne font pas un score suffisant »

Ben oui mais…tu votes pas pour eux aussi, donc…

« Je les aime bien hein »

J’ai saisi le concept.

« Mais je vais voter raisonnable »

Qui vont devenir méchants et tu le sait.

« Oui »

Et tu vas voter pour eux quand même.

« Oui »

Mais, hum, et ce disant je fais effort sur moi même afin que de conserver sérénité et bienveillance propice au dialogue serein mais n’empêche putain de ta mère qui suce des chiens, si tu veux que ça CHANGE, POURQUOI tu votes pas pour les gentils ???

« Parce que j’ai peur des méch… »

JE SAIS ah ah je veux dire, je sais tu l’as déjà dit 12 000 fois, reprenons notre calme. Bon. Sérieux. Reprenons. Donc : tant que les gentils ne pèsent pas, on aura droit aux méchants. Correct ?

« Correct »

Donc…il faut voter pour les gentils…c’est logique…je crois…

« Oui mais ils ne pèsent pas assez pour que je vote pour eux »

Oui. Parce que. Justement. Tu. Ne. Votes. Pas. Pour. Eux.

« Mais j’aimerais bien hein »

Je me sers un verre hein, je t’écoute. Deux verres même. Mais ? En général on commence comme ça c’est suivi d’un « mais ».

« Mais les méchants sont très très méchants »

Et c’est toujours comme ça. Toujours. Le même raisonnement circulaire d’une pureté rhétorique de cristal dans sa puissante simplicité.

Donc, vous ne voulez pas que ça change, en fait. CQFD. On est pas bien là ? Détendus du gland avec nos délocalisations et nos jeunes qui partent en Syrie ? Et puis allez, on peut se le dire : que serait une rentrée sans une bonne petite manif de début d’automne pour la très fameuse « rentrée chaude » qui n’est pas tellement chaude, d’ailleurs, un peu tiède même. Mais franchement ? Si je n’ai pas ma petite sortie annuelle du point A au point B, c’est simple j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. Et qu’il est doux et rassurant de se dire à nouveau « C’était bien, y avait du monde », et de s’entendre répondre « Oui c’était bien, y avait du monde ». Et de rentrer chez soi pour constater que oui, y’avait du monde. Ce qui n’a rien changé, mais bon. D’ailleurs on va le publier sur Facebook, avec plein de photos et tout, parce que maintenant à gauche on maîtrise grave Internet hein. Attention : c’est toujours pas du vrai militantisme bio et peu importe les chagrins qui disent que les fafs y font des vidéos mensongères à 5 millions de vue, parce que tu comprends, c’est pas de la vraie politique. Ah ah. Allez, on s’est prouvés qu’on existait encore un peu.

C’est l’essentiel.

Non ?

 

Mehdi et Milo, rise and fall of the petites frappes

Deux scandales cette semaine, ici en France et de l’autre côté de l’Atlantique, qui ont l’air de n’avoir rien à voir l’un avec l’autre mais qui ont tout à voir et en disent tellement long sur l’état de nos sociétés occidentales.

Mehdi Meklat et Milo Yiannopoulos, tellement dissemblables en apparence, tellement similaires en réalité. Le premier chroniqueur au Bondy Blog et témoin et acteur du passage de cette plate forme, de la volonté de présenter une autre image des banlieues à la revendication identitaire sous l’angle de la victimologie et du refus agressif de toute critique de l’islam surtout sous sa forme intégriste. Le second désormais ex chroniqueur du site d’extrême droite Breitbart, homosexuel et figure de proue de la fameuse « Alt-Right » américaine, le fascisme qui se prend pour un mouvement punk. Le petit reubeu de téci et l’agitateur pro-Trump ont l’air à première vue tellement éloignés alors qu’ils sont en fait tellement proches, dans le fond comme dans la forme. Et d’abord dans leur usage de ce qui fût leur ascension et leur perte : être des « provocateurs » et on sait à quel point l’époque adore être « provoquée », ce qui signifie d’ailleurs que l’époque se fait royalement chier. Si elle a besoin de parfaits crétins comme ces deux là pour s’offrir de temps en temps un frisson d’offuscation, et surtout si elle permet à des demi-cerveaux pareils d’avoir des tribunes pour s’exprimer, c’est qu’elle est à ce point atteinte d’ennui morbide que ça en est un symptôme. On va y revenir.

La « provocation », donc. Quel terme commode. Qu’est-ce donc d’ailleurs qu’un « provocateur », de nos jours ? C’est très simple : c’est quelqu’un qui gerbe à longs traits sur les minorités qui ne lui conviennent pas et qui n’oublie jamais d’être d’une dégueulasse misogynie. Le « provocateur » a un rapport tourmenté avec les femmes, qu’il hait plus ou moins, et déguise cette haine derrière le clin d’oeil du second degré et l’outrance du propos, l’air de « allez, je dis ça mais on sait tous que c’est de la blague ». Alors que non, ce n’est jamais de la blague. Quand Yiannopoulos et Meklat vomissent l’un les musulmans et les femmes, l’autre les Juifs et…les femmes, c’est leur réelle personnalité qui s’exprime. La « provocation », ce n’est que cela : l’expression d’une frustration spécifiquement masculine – on compte fort peu de « provocatrices » et pour cause : une femme qui tiendrait les mêmes propos sur les hommes se verrait immédiatement tricarde partout – et de la volonté agressive de faire taire le contradicteur en agitant son droit à la « liberté d’expression ». La sienne. D’abord et surtout la sienne, celle des autres, le « provocateur » n’en a rien à foutre. Mais le « provocateur » ne serait qu’un histrion qui s’agite tout seul dans son coin de Youtube comme tant d’autres, si il ne pouvait compter efficacement sur une certaine « gauche » pour le propulser vers la notoriété. En lui offrant de que cette « gauche » adore par dessus tout : la possibilité de se donner bonne conscience.

Bonne conscience de hurler à chaque saillie de Yiannopoulos sur les musulmans et les femmes, et donc de lui donner une audience inespérée en fabricant une bête noire commode pour tout le monde. Les démocrates US et autres « militants » de la justice sociale à piercing dans le nez n’étaient au fond que trop heureux de l’existence d’un Milo, qui leur servait pour les premiers à camoufler le désastre de leurs propositions politiques, et pour les seconds à faire oublier leur complète indigence intellectuelle. Bonne conscience pour une certaine intellocratie française, de Télérama aux Inrocks et de Pascale Clark à Edwy Plenel, tellement soulagés de pouvoir accueillir un spécimen de ces banlieues où ils ne vont surtout jamais et qui est tellement sympathique et leur donne tellement bonne conscience, à ces classes moyennes « cultivées » qui aiment beaucoup les opprimés mais pas de trop près quand même. Et qui trouvent un charme voyou au jeune provocateur à casquette de rap, alors que que les ouvriers ils sentent un peu la sueur, je veux dire. Ces ouvriers que des deux côtés de l’Atlantique cette « gauche » a complètement laissés tomber dans les bras des fascistes. Il faudrait faire un très long développement sur ces classes moyennes à prétentions intellectuelles, ce ventre mou de la petite bourgeoisie dont l’arrogance n’a d’égal que la vanité à se penser comme solution, quand la cruelle réalité les fait apparaître d’abord comme ce qu’il sont : le nœud du problème. En France, leur acharnement à voter socialiste envers et contre toute raison étant la raison principale de l’extrême difficulté à faire apparaître une alternative de gauche. Foncièrement centristes au fond et ne sachant pas très bien ce que signifie être de gauche, ils pensent d’abord à préserver leur statut social en espérant que le vent du boulet de la mondialisation les épargnera encore un peu, et quand il les touche, alors là, tout s’écroule : on vote EELV parce que le recyclage c’est bon pour la planète et le PS c’est un choix « raisonnable », mais dès qu’on a perdu son CDI, et le niveau de vie qui allait avec, la panique du déclassement ravage tout sur son passage. Mais tant qu’on est « inside », et bien que périssent les gueux si leur sacrifice me permet de m’acheter ce super canapé dans lequel je pourrais tweeter mes indignations inoffensives.

Pour eux, faire joujou avec un Mehdi ou un Milo est avant tout du divertissement, et ces deux là n’avaient pas compris quelle était exactement leur place : celle de bouffons. Et on sait que la Cour adore les bouffons, qu’elle trouve toujours tellement osés et audacieux. Sauf quand ils finissent par franchir les limites. Là, on les décapite sans état d’âme. Pour en trouver vite d’autres, la bourgeoisie et les classes moyennes s’ennuient vite. Une fois le contenu dégueulasse des Tweets de Meklat mis au grand jour, tous ses anciens amis médiatiques l’ont lâché comme un seul homme, Bondy Blog compris : il faut qu’une tête roule pour sauver la cause de l’antiracisme identitaire, désolé bonhomme tu es allé trop loin, ce sera la tienne. Et Yiannopoulos a oublié que si on peut se permettre toutes les outrances concernant les musulmans ou les femmes, la pédophilie est encore plus mal vue que le nazisme. Exit le beau Milo, au soulagement palpable de ces anciens acolytes de Breitbart : Trump est élu, le trublion gay ne leur sert plus à rien.

En fait pour s’assurer une notoriété flamboyante bien que passagère, il faut être un cliché : reubeu à casquette et homo flamboyant, dont on attend et espère des outrances qui donneront ce simulacre de frisson délicieux et vain, sans réelles conséquences et justement délicieuses parce que précisément : elles seront sans conséquences. En oubliant ce qui se trame derrière le cliché ambulant, et c’est d’ailleurs fait pour dès le départ. Derrière le provocateur des cités, il y a la montée du communautarisme et d’un intégrisme religieux qui tente de capter l’antiracisme. Derrière le provocateur  à t-shirt rainbow flag, il y a Steve Bannon. Comme nos petites frappes, deux dangers tellement différents en apparence. Et tellement semblables au fond.

mehdiok

Mad dog

Un sourire mauvais.

C’est ce qui vient à la vision de cette courte vidéo où la confusion et disons le, la peur, de Yann Barthès apparaît sur son visage.  Un sourire mauvais devant l’angoisse de ces caricatures de bobos parisiens fringués en Kooples, évidemment tous pro-Clinton parce que Trump n’est-ce pas, il est trop vulgaire, pour ne pas dire, horreur sans nom : “populiste”. On a beau sincèrement exécrer Trump, ce qu’il est et ce qu’il symbolise, et Dieu sait si il y a des raisons de le faire, ces coteries parisianistes qui évidemment se prétendent “de gauche” – en haïssant toutefois les ouvriers – sont à ce point détestables que tout ce qui les choque et les sort de leur confort mental petit bourgeoise en deviendrait agréable.

Au fait, ceux qui nous disaient qu’il fallait absolument Clinton à la place de Bernie Sanders parce que elle au moins elle allait “forcément” battre Trump, ça se passe bien pour vous en ce moment ?

Mais il y a la schadenfreude et il y a la politique. Revenons donc à la politique puisque le moins qu’on puisse dire, c’est que le tsunami de commentaires qui ont suivi l’élection de l’improbable Donald Trump comme 45ème président des Etats-Unis d’Amérique n’a pas particulièrement brillé par la pertinence de l’analyse. J’ai beau être habitué à lire un incroyable monceau d’effrayantes conneries sur le web, aujourd’hui ce fût un festival. Trump “c’est Hitler”, un avis tout en nuance que j’ai vu passer. Son élection c’est “la faute des féministes blanches”, bon, très bien, après tout rien n’interdit de raconter absolument n’importe quoi, “ces cons de pauvres qui votent contre leurs intérêts”, par des gens qui sont objectivement à l’abri du besoin et ne s’en sortent pas si mal, et ne parlons même pas des hululements épouvantés de la presse mainstream, qui n’a, et ce des deux côtés de l’Altlantique, absolument rien vu venir. Sur 200 médias américains, 196 soutenaient Clinton. Et tous les sondages la donnaient gagnante. Cette élection, c’est encore un rejet radical du système médiatique et croyez bien que ce qui fermente en France en ce moment est rigoureusement comparable.

La question reste donc : comment un Donald Trump l’a t-il emporté ?

On pourra blâmer, et avec raison, le système électoral américain, qui fait voter les individus pour des “grands électeurs” qui voteront à leur tour pour départager les candidats. Au nombre total de voix, c’est très simple, Clinton bat Trump. Dans un système au suffrage universel tel qu’il est pratiqué ici c’est elle qui serait à la Maison Blanche. De ce point de vue, le système électoral américain est un véritable scandale en soi, et il est goûtu que ce soit précisément ce pays qui donne des leçons de démocratie au monde entier. Il y a l’abstention, qui a été quelque chose comme 50% des votants, ce qui en dit fort long sur la désaffection des citoyens pour le système en place. 100 millions d’abstentionnistes. Oui : 100 millions. Quelle belle démocratie. Mais tout ça “n’explique” pas Trump. N’explique pas comment, et surtout pourquoi, autant d’américains ont voté pour un individu aussi délirant au sens clinique du terme. Ici, j’emprunte à Pierre Boyer, enseignant à l’Université Libre de Bruxelles une partie de son éclairant post FB d’aujourd’hui :

On paie donc — et, en un sens, c’est justice — la façon dont Clinton a emporté la candidature démocrate en trichant contre Sanders et en décidant d’ignorer les revendications dont celui-ci était le porteur. Michael Moore avait annoncé un gigantesque “F***k You” : le chantage au pire, alibi de toutes les démissions, vient d’atteindre un nouveau point d’échec. […]
Ce que Castoriadis, au moment du triomphe complet du néolibéralisme, diagnostiquait comme “le délabrement de l’Occident” prend aussi la forme d’un délabrement moral ; ce délabrement s’aggrave en prenant une forme paradoxale : la nullité politique — et intellectuelle — des dirigeants ravis de leur impuissance face à la puissance du Capital suscite en réaction, chez les laissés pour compte, un enthousiasme pour des leaders encore plus nuls, beaucoup plus vulgaires, misant sur des affects vaguement fascisants, mais simulant un retour de la puissance sociale. Les affects de l’agression prennent la place de l’exigence d’autonomie sociale, qui ne peut pas rester vide. Le fantasme identitaire apparaît comme la seule compensation possible au délitement de la coopération sociale et de sa puissance d’intégration.”

La victoire de Trump, c’est la victoire du prolétariat blanc détruit par le libéralisme. C’est la victoire de ce quart-monde de gens dépendants des coupons fédéraux pour manger et qui vivent dans des parcs de caravanes parce qu’ils ne peuvent plus payer un loyer. “le triomphe de tous ces laissés pour compte que le capitalisme triomphant fait mine de ne pas voir. C’est la revanche de tous ceux qui ont tout perdu dans la crise des subprimes, mais qui n’ont pas disparu de la surface de la Terre, malgré la cécité délibérée de ceux qui les ont pourtant plongés dans la misère la plus sordide. C’est surtout l’expression de la colère de ces millions d’hommes et de femmes  qui n’existent plus que dans les chiffres, ceux de la tiers-mondisation affolante d’une part de plus en plus importante de la population états-unienne, de tous ces gens qui survivent misérablement dans un pays d’abondance, qui crèvent de ne pas pouvoir se payer éducation, soins, logement décents, voire même eau potable dans certains coins particulièrement touchés.“, comme le dit Agnès.

Ce n’est pas qu’un “fuck you” aux élites, un gigantesque doigt d’honneur montré la la face du monde, c’est un hurlement de rage et de désespoir qui dit ON EXISTE !!! On peut le voir comme un vote “de race” mais c’est d’abord et avant tout un vote de classe, un vote des pauvres, un vote des prolos. Refuser de voir ça, prétendre qu’il ne s’agit que de “racisme” en occultant l’énorme ressentiment social qui a motivé ce vote, ce n’est pas que de la sottise : c’est une coupable indigence intellectuelle.

Et nous avons exactement les mêmes en France.

Exactement.

Les mêmes.

Et nous n’avons absolument rien, nous autres de gauche, à leur proposer d’un peu solide. À 6 mois de présidentielles qui s’annoncent comme particulièrement mortifères.

Et on en revient à Trump. Parce qu’on a pas fini d’explorer le pourquoi de son succès. Posons nous la question : qu’a été, concrètement, la force de Trump dans cette campagne ? Quelle a été son attitude, son mindset durant tous ces mois où il en a pris de tous les côtés et n’a jamais dévié d’un pouce, du début à la fin, sur tous les plans ?

Il n’en a eu absolument rien à foutre de tout ce qu’on pouvait lui dire.

Ni les journalistes, ni les sondages, ni les tweets, ni les reportages, ni les scandales à répétions qu’il provoquait, ni les révélations sur ses magouilles financières, les accusations même fondées de racisme, sexisme, misogynie, ni la machine électorale Démocrate, ni rien, absolument rien. Rien n’a eu prise sur lui, rien ne l’a remis en question, rien ne l’a amendé. Dans une démocratie de l’opinion comme la notre, où tout le monde a l’œil rivé sur le moindre frémissement de sondage et s’affole à la moindre promesse de turbulences, convenons que c’est exceptionnel. Et en dit également long sur la probable sociopathie et l’absence totale d’empathie de l’individu Donald Trump. Mais au delà de ça, il a eu le comportement d’un chien de guerre de la politique, qui envoyait en permanence un message, haut et clair : je m’en fous, je n’ai pas à me justifier, je vous emmerde tous, j’irai jusqu’au bout. Et ne doutez pas que pour ses soutiens, pour ses électeurs, pour les gens qui sont venus à ses meetings, ça a fait une différence. LA différence. Celle qui fait gagner. Il n’a pas gagné malgré ses défauts, il a gagné grâce à ses défauts. Il a gagné parce qu’il faisait peur aux gens que ses électeurs détestent. Et ça il faut le marteler : il a gagné parce qu’il faisait peur. Il a gagné parce qu’il a proclamé qu’il était anti-système, qu’il n’a dit que ça, tout le temps, en permanence et le plus fort possible.

Maintenant dans notre camp politique, maintenant, en France, est-ce que vous voyez quelqu’un qui serait capable de faire ça ? Voilà. La réponse est dans la question. Et j’enfonce le clou : nous sommes à 6 mois de l’élection présidentielle. Même un Mélenchon, si sympathique soit-il, n’est pas le quart de bulldog fou qu’il nous faut.

Il nous faut un chien de guerre.

Que nous n’avons pas actuellement, c’est vrai. Mais un chien de guerre, ça se trouve. Ça se dresse. On lui apprend à mordre. On lui apprend à faire peur.

On ne lui dit pas qu’il faut “douter”. Ou se “poser des questions”. C’est très bien de se poser des questions, de douter. En soi c’est même indispensable dans la vie d’un individu. En politique ça n’amène que la défaite. Et après la défaite ça amène l’intériorisation de cette défaite et l’habitude de perdre et au bout du bout : le confort dans la défaite perpétuelle. Dans l’idée qu’on est éternellement minoritaires et qu’après tout on est bien au chaud, dans nos micro-milieux militants qui ne fréquentent qu’eux.

Cette époque doit être révolue. Cette époque est de toute façon révolue, et pour ceux qui ratiocinent, l’Histoire choisira de toute façon à leur place, elle est d’ailleurs déjà en train de le faire. Nous avons des années devant nous à ne nous atteler qu’à cette tâche : entraîner notre chien, nos chiens, et les lâcher sur le monde.

 

Republican U.S. presidential candidate Donald Trump speaks during a campaign rally at the Treasure Island Hotel & Casino in Las Vegas, Nevada June 18, 2016. REUTERS/David Becker - RTX2GYKG