Vieillir

Arrivé à un moment, on ne peut plus se faire d’illusions : on commence à vieillir. Il y avait eu, bien sûr, depuis quelques temps, de nombreux petits signes qui s’accumulaient. Les soirées un peu arrosées qui deviennent chaque fois un peu plus difficiles le lendemain, les rides qui apparaissent au coin des yeux. Aussi, cette prise de distance vis-à-vis des choses qui apparaissaient cruciales à un moment de la vie et dont on se rend compte qu’en fait elles n’ont jamais tant comptées que ça.  Qu’en fait, elles sont même certaines sans aucune importance. L’opinion des autres sur soi et la recherche de leur validation en fait partie, et se débarrasser de ce poids est un vrai soulagement. Mais ça c’est pour la partie positive et encore heureux qu’il y en ait une. Le reste, mon Dieu, ça oblige quand même à dire que vieillir, même commencer à vieillir, c’est chiant. Ne serait-ce que parce que dès qu’on arrive à la quarantaine, votre corps vous présente l’addition de comment vous l’avez traité pendant toutes les années avant, et si je puis me permettre un conseil au plus jeunes : traitez le avec bienveillance dès aujourd’hui. L’addition peut être vraiment lourde. Et la blague qui dit “À quarante ans, si on se réveille sans avoir mal quelque part, c’est qu’on est mort”, est cruellement pertinente.

Là je regarde mes mains et si j’observe un peu attentivement, je commence à voir les petites taches qui apparaissent. Les fameuses petites taches brunes sur les mains. Oh, elles sont pour le moment minuscules, à peine décelables. On peut même les oublier tant elles sont discrètes. Elles n’en sont pas moins là, et leur existence est désormais le signe que le compte à rebours est bien enclenché. Il l’a toujours été, certes. C’est juste que maintenant je l’ai sous les yeux. Et le temps s’accélère, il file de plus en plus, on cligne des yeux et une année, deux années, se sont passées. On se révolte contre le temps. Moi vieillir ? Mais j’écoute Nine Inch Nails ! Maudits soient les rappels de Facebook pour ça, quand ils vous remettent sous les yeux un post que vous aviez complètement oublié, et vous vous dites “Quoi ? C’était il y a deux ans ? Déjà ??”. Vous pensiez sincèrement que c’était il y a quelques mois, voire quelques semaines… C’est chiant, vieillir, et c’est encore plus chiant quand ça commence à devenir un peu flippant.

Le plus étrange, c’est le décalage entre le corps et le cerveau. Le cerveau lui continue à plutôt bien fonctionner, plutôt très bien même, pour peu qu’on le sollicite régulièrement. Ce n’est pas très difficile en fait, il faut être un peu curieux, accepter de se remettre parfois en question, et le nourrir régulièrement de quelques livres et de quelques nouvelles têtes. Il y a une hygiène du cerveau qui est finalement valable à tout âge, et si je puis me permettre un autre conseil – vous savez comment ces vieux sont donneurs de leçons, n’est-ce pas – c’est de continuer à apprendre de nouvelles choses. Des langues, un instrument de musique, des sports, des activités que vous ne connaissiez pas. Tant que vous sollicitez vos neurones en leur présentant du nouveau et en les obligeant à turbiner un peu, vous êtes tranquilles. Pour ce qui est du corps, en revanche…c’est plus compliqué. En fait il y a 5 âges du corps :

  • De zéro à 20 ans, c’est l’innocence : on a pas réellement conscience de son corps et on lui fait faire absolument n’importe quoi sans que ça ait de conséquences. Nuits blanches, ivresses, junk food, cette quasi invulnérabilité donne à la jeunesse ce sentiment d’avoir radicalement raison sur tout puisque l’intendance suit, et le corps n’a pas encore fait apparaître de défaillances.
  • De 20 à 30 ans, c’est la jouissance : on commence à disposer d’un peu de recul sur les choses, et on peut encore mieux utiliser son corps pour en tirer le plus de plaisir. C’est là que les sportifs seront à leur meilleur, et que le sentiment de force et de joie qu’on tirera de son corps sera le plus fort.
  • De 30 à 40, c’est la conscience : ici et là des légers ratés, des petits soucis se font jour. On commence à comprendre qu’on est faillible et d’envisager de parfois se ménager. En général à ce moment, c’est le début de la fin.
  • Et à partir de 40, c’est…la maintenance. C’est simple : une heure de sommeil en moins, un excès de boisson un soir, continuer à manger trop riche, vous allez le payer, et très cher, et immédiatement. Et la sanction va être cruelle. Partant, il va falloir et ce au plus vite, entrer dans la dyade de l’Enfer : le Sport et les Légumes. Non. Chut. Ne cherchez pas, ne raisonnez pas, ça ne sert à rien de vouloir négocier, ça ne sert à rien de vous enfermer dans le déni, il n y a que ça qui fonctionne. Ça fonctionne depuis 10 000 ans, ça fonctionnera encore dans 10 000 ans et il n y a que ça qui soit vraiment efficace. Et attention – c’est le moment que vous allez adorer – ce n’est même pas pour vous sentir plus “en forme” ou je ne sait quoi. Comme me le disait récemment une amie : “C’est horrible. Maintenant je fais de l’exercice et attention à ce que je mange, mais même plus pour me sentir mieux, juste pour me sentir bien…”. Welcome to the cruel age. Encore pour moi ai-je la chance de trouver de l’amusement dans cette maintenance et même de l’épanouissement. Si en revanche vous êtes allergiques à l’exercice et refusez d’abandonner vos habitudes alimentaires…et bien vous allez souffrir. Et commencez à faire des examens sanguins tous les ans, c’est la période de la vie où des sales trucs commencent à rôder. Si vous êtes une femme, consolez vous en pensant que vous éviterez à la cinquantaine la déconcertante intromission d’un doigt professionnel dans votre fondement, manière de voir où en est votre prostate. Vraiment, je vous assure : vieillir c’est chiant, et on commence à mettre un gros mouchoir sur son orgueil.
  • Et le 5ème stade, c’est tout simplement la sénescence. “Processus physiologique qui entraîne une lente dégradation des fonctions de l’organisme”. Je crois que tout est dit, non ? Et puis bon, un jour, comme tel est notre destin, nous ne serons plus là. Et déjà, on commence à voir autour de soi qu’on a survécu à de plus en plus de gens, qui sont partis avant nous. Il y en aura de plus en plus, d’ailleurs.

J’aime bien un peu plomber les belles journées d’été, c’est un de mes petits plaisirs mutins.

Sur un autre plan, il n’est pas vrai qu’on devienne “de droite” avec l’âge. Bien sûr ça arrive, et à beaucoup de personnes, mais je tend à penser que les gens qui deviennent de droite en prenant de la bouteille avaient tendance à l’être déjà auparavant. L’idéologie servait simplement à camoufler l’évidence de la réalité. L’exemple le plus frappant étant bien entendu celles et ceux qui sont passés de Mai 68 au libéralisme le plus effréné, mais une simple observation montre qu’au fond ils n’ont pas tant changés. Individualisme hédoniste, rejet de la collectivité, hostilité envers l’Etat, primat de l’immédiat sur le terme, les germes étaient déjà présents, il a juste suffit qu’avec l’âge vienne la conscience de son intérêt de classe, voilà tout. En fait on ne devient de droite en vieillissant qu’à partir du moment où on a plus une lecture “matérialiste” au sens politique, ce qui se traduit en général par l’expression “quand on veut, on peut”. En oubliant que la phrase entière, ça serait “Quand on veut et qu’on en a les moyens financiers, on peut”.  L’oubli plus ou moins volontaire du poids de l’argent sur les vies, c’est en fait ce qui signale le mieux un habitus de droite.

On ne change pas nécessairement d’idées, en revanche elles peuvent se durcir, oui. On a tendance à devenir expéditif, du fait qu’on a moins de temps à gaspiller en longues discussions et en ergotages. Et ça devient un effort de penser le monde en complexité. Effort pourtant nécessaire, si on veut éviter d’entrer trop vite dans la case vieux con, case dans laquelle on entrera de toute façon d’une manière ou d’une autre. Pour moi je n’espère qu’une seule chose, c’est de ne pas subir ce pénible et embarrassant retour d’âge qui consiste à courir après une jeunesse enfuie et draguer des gamines qui pourraient être mes filles. Je dois avouer que voir des rogatons quadras/quinquas faire assaut de ronds de jambes et s’exciter sur des jouvencelles de 20 années me plonge dans une violente angoisse. Si je deviens comme ça, je vous donne l’autorisation de me lapider à coups de figues molles, et je compte sur mon sens du ridicule pour éviter de finir comme ces dégoûtants.

En fait c’est ça l’idée : désormais, je vais travailler à ne surtout pas devenir un vieux beau mais d’abord à devenir ce but noble entre tous : un beau vieux. Voilà de quoi m’occuper encore quelques belles années.

 

 

Misanthropie raisonnable

« Mais toi tu n’aime pas les gens »

J’ai entendu ça tellement souvent et d’autant plus souvent qu’il faut bien l’avouer : c’est vrai. Je l’avoue et le confesse, je porte un regard dur sur mon prochain et j’ai le fâcheuse – et délicieuse – tendance à ne rien lui passer. Je « n’aime » pas les gens alors qu’il paraît que quand on est « de gauche » il faudrait les aimer. Il faudrait ? Et pourquoi donc, au fait ?

Les gens : cette masse indistincte d’individus qui nous font le front quotidien d’oser ne pas être rigoureusement comme nous. Autant dire : la plaie. Ou, plus finement : les masses d’individus qui ne partagent pas nos coutumes, références et surtout valeurs, et qui non seulement ne semblent pas honteux par tant d’insolence mais continuent de vaquer autour de nous comme si de rien n’était alors que rendez-vous compte, ils ne sont pas comme nous ! Les gens en somme c’est tout ce qui est hors relations immédiates, famille, amis, potes, affinités politiques, religieuses, ce qui est hors notre cercle plus ou moins étendu, donc. Ça fait quand même 7 milliards de gens, à peu près. C’est carrément beaucoup. Qu’on demande de les reconnaître et de respecter leur existence est déjà une chose, il y a objectivement un paquet de cons là-dedans, mais en plus les aimer ? Ça devient carrément du boulot.

Mais la vie n’offrant sans doute pas assez d’occasions de trimbaler effroyables fardeaux et occasions de se lamenter en cette cruelle vallée de larmes, j’ai en plus choisi, fou que je suis, de charger encore la pauvre mule harassée de mon humble vie et de devenir de gauche. Genre on est pas assez emmerdés comme ça, là on cherche carrément les problèmes. Ce n’est pas qu’être de droite offre automatiquement un totem d’immunité contre la mort, la maladie, la solitude ou les achats irresponsables sur Amazon, c’est juste qu’être de droite c’est plus facile vu qu’on accepte le monde tel qu’il est et que personne ne vous demande de les aimer, ces satanés gens, à la fin. Las : quand on est de gauche, il paraitrait donc qu’aimer les gens serait en quelque sorte obligatoire. Ne devenez pas de gauche, croyez-moi, c’est vraiment trop fatiguant. Quand on est de gauche, il faut donc avoir un élan d’affection et même disons-le : d’amour envers son prochain, si con, malfaisant et tordu soit-il. Comment ça j’exagère ? Comme si c’était mon genre. Disons se sentir en quelque communion universelle car étant tous égaux nous sommes de facto tous frères et sœurs quelque part je veux dire. Rien qu’écrire ces lignes m’épuise.

Parce que oui en effet, je suis de gauche et je n’aime pas « les gens ». Et je ne me sens nulle obligation de le faire.

J’aggrave même mon cas avec délices : oui ça m’emmerde de vivre dans un pays où des demeurés trouvent que Cyril Hanouna est un mec génial et super drôle, où le sport préféré des français c’est des enfants capricieux à QI négatifs qui courent après un ballon et où la télé réalité existe. Vu que sa simple existence à cette merde est déjà un affront civilisationnel en soi, à la fin. Oui, ça me fait chier de discuter de la météo autour de la machine à café, de constater que tenter de parler des relations hommes-femmes avec des hommes tourne systématiquement à la conclusion « Putaing les gonzesseuh elles song compliquées hein » – je vis dans un bled du sud-ouest à forte connotation cassoulet -, ça me fait chier de voir que des veaux trouvent que Dieudonné et Soral c’est « pertinent », de voir des gens perdus dans le trou du cul de la France profonde voter FN alors qu’ils n’ont jamais vu un seul arabe de leur vie, et que François Fillon et Bertrand Cantat entre tellement d’autres ne soient pas dans leur seule place légitime : en taule.

Je suis de gauche, je « n’aime pas les gens » et vous savez quoi ? Ça n’a absolument aucune importance. Politiquement parlant.

Parce que en politique on ne raisonne pas en terme d’aimer ou pas autrui. Attendez, en politique de gauche, il faut préciser, certes. Donc en politique DE GAUCHE, on s’en fout que je n’aime pas les gens, et moi-même je m’en fous de ma propre opinion là-dessus, et là ils se demandent tous ouhla mais quelle virevolte dialectique, calme tes chevaux fougueux mon garçon et la seule chose que tu as en commun avec Michel Foucault c’est la coupe de veuch, pas la vista du concept.

Qu’on aime ou pas les gens on s’en fout parce que c’est sans importance au plan politique. C’est une opinion individuelle et si moi, en tant qu’individu, mon prochain a souvent tendance à me fatiguer, ce qui compte surtout au plan politique oui j’insiste ce n’est pas ce qui nous sépare, c’est ce qui nous unit. Et en l’espèce, ce qui nous unit le mieux c’est notre destin de classe. À mon niveau, même en ayant lu des gros livres sans images et en sachant qui est Kierkegaard, les faits sont têtus et la feuille de paie est factuelle : je fais partie du prolétariat. D’une manière générale, votre appartenance sociale sera d’abord définie par votre degré d’imposition, pas vos goûts culturels, pas vos préférences sexuelles, pas vos aspirations intellectuelles ou sociales : par ce que vous gagnez en pognon et la nature de votre place dans les moyens de production. La plupart de ceux qui me lisent, désolé de vous l’apprendre, malgré vos Stan Smith et votre abonnement à Télérama : vous êtes des prolos. Au mieux des aspirants à la partie inférieure de la classe moyenne, peut-être plus rarement aux classes moyennes relativement sécurisées quant à leur devenir financier, mais pour l’essentiel : des prolos.

Et politiquement, ce qui compte ce n’est pas les préférences de tel ou telle, ou qu’on aime ou pas les gens. Ce qui compte c’est la communauté de destin, qui ici est clairement une convergence d’intérêts de classe.

Un exemple concret : la Sécurité sociale, cette admirable invention : dans une société qui se dirige de plus en plus vers le démantèlement de la Sécu, la ligne de partage est déjà entre ceux qui pourront se payer une assurance privée de qualité, et les autres. La question à se poser est donc : de quel côté de cette ligne vous situez vous ?

C’est plus clair comme ça, hein ?

Partant, défendre l’accès à la Sécurité sociale gratuite pour tous relève à la fois de mon intérêt individuel le plus immédiat, d’un intérêt collectif de santé publique, et d’un intérêt politique de préservation et approfondissement des droits sociaux. Et si on défend la Sécu, on la défend pour tout le monde, sans distinction. Qu’on aime les gens ou pas. Parce qu’il y aura forcément des individus qui m’exaspèrent et que j’abomine qui vont en bénéficier, de la Sécu, pour soigner leurs bobos de cons et prolonger leurs vies d’abrutis ! Et tant mieux qu’on n’ait pas à choisir individuellement qui aurait droit ou pas.

Et c’est valable pour la Sécu comme pour le reste. Personne ne vous demande d’aimer tout le monde. Même en étant de gauche. Puisque ce qui compte d’abord c’est la conscience de la communauté de destin de classe que vous partagez. On peut donc lutter aux côtés, avec, et pour, des gens qu’on « aime » pas, parce que la politique de gauche, ce n’est pas un élan d’amour woodstockien et complètement fou et on va se tenir la main pour faire une farandole, mais lâchez moi la main monsieur je ne vous connaît pas ! C’est prendre des décisions qui vont intéresser le collectif de la Cité et pour le reste, ben c’est à soi de gérer ses petites inimitiés.

Et puis c’est très bien au final, que des cons soient en bonne santé et vivent longtemps. Ça me fait plus de gens à détester.

 

 

L’éléphant dans la pièce

L’éléphant dans la pièce, il est au centre, tout le monde le voit, tout le monde sait qu’il est là, on est obligé de le contourner sans cesse parce qu’il est impossible de l’ignorer, mais personne n’en parle. Personne ne fait mine de le remarquer, et tout le monde est tacitement d’accord pour faire comme si il n’était pas là.

L’éléphant dans la pièce de gauche, c’est que cette unité que tout le monde proclame et appelle de ses voeux dans de vibrants trémolos, personne n’en veut réellement et que cette absence d’unité arrange absolument tout le monde.

Ceci est un billet en mode : la politique c’est méchant, le monde est cruel, les gens ne sont pas gentils. Il est encore temps de descendre avant de continuer, mais au moins je vous aurai prévenus.

L’unité à gauche, ou plutôt l’unité de la gauche de gauche j’en entend parler depuis 2005, les comités antilibéraux pour ceux qui s’en souviennent. C’était très bien ces comités d’ailleurs, ils ont été une matrice militante et intellectuelle intéressante. Mais déjà à l’époque on appelait à “l’unité” alors qu’il était absolument limpide que ça ne se ferait pas, parce que : personne ne voulait, et ne veut toujours, la faire, cette satanée “unité”.

L’idée est belle, sans nulle doute : un front commun de touts partis, associations, syndicats et mouvements sous un même étendard antilibéral. Mazette. Voilà qui aurait du panache et permettrait, en théorie du moins, de porter force coups et ripostes surtout en ces temps de promesses d’austérité et de casse méthodique des droits sociaux. Mais voilà : ça n’arrivera pas, et dans les appareils des “orgas” en question, tout le monde le sait. L’éléphant dans la pièce. On jure ses grands dieux qu’il n’est pas là et que jamais éléphant n’a été dans cette pièce là, tout en se contorsionnant pis que gymnaste chinoise pour ne surtout pas le frôler.

Et pourtant, à la réflexion, c’est logique. Oui, c’est logique que tant de gens ne veulent pas la faire, cette unité : qu’auraient-ils à y gagner ? Le député-maire PCF, réélu sur ses terres depuis l’aube des temps, qui connaît son coin mieux que sa poche, quel intérêt aurait-il à se désister pour une candidature “unitaire de gauche” ? Il a tout à y perdre. Sans compter que du coup le PCF ne touchera plus les aides publiques grâce à ses élus. Les tripotées d’opportunistes qui grenouillent dans les milieux de gauche et qu’on reconnait à leur grande gueule et leur art consommé d’être toujours d’accord avec le dernier qui a parlé, qu’auraient-il à y gagner ? Ils ne pourraient plus capter la lumière dont ils ont tant besoin. Sans parler des habituelles chicaneries idéologiques, notre camp s’étant désormais fait une spécialité de s’entretuer pour des virgules et de considérer que jamais rien n’est trop ceci ou pas assez cela. Des trotskystes, des PCF, des gauche du PS, des alters, des syndicalistes ensemble, c’est joli sur la photo, mais objectivement, disons la vérité crue : ils n’ont ni les mêmes objectifs ni les mêmes intérêts. En fait l’unité est impossible du fait de divergences politiques bien trop profondes, de rancœurs jamais résolues, et aussi du fléau de l’individualisme contemporain qui a pourri jusque dans nos milieux.

C’est pour ça que ça me fait bien rigoler, les protestations vertueuses qui se dressent parce que la France Insoumise de Cherlider Janluk impose de se rallier à son panache blanc. Ouhlala, très très méchante la France Insoumise, très très sectaire, pas unitaire pour un cachou, tiens allons pleurer dans les colonnes de Médiapart et Libé pour dénoncer ce crime de non-unitarisme.

Mouais.

Et si tout simplement la FI avait pigé que l’éléphant était là ?

Et du coup en aurait tiré actes et conséquences en posant un truc que le gauchiste n’aime pas trop mais à un moment c’est inévitable, et ce truc s’appelle : la réalité ?

Et la réalité c’est un chiffre : 19%. Score de Janluk aux présidentielles, et vous pourrez protester, véhémenter, vous griffer le visage et vous couvrir de cendres, la réalité du rapport de forces elle est là et pas ailleurs.

(J’aime bien imaginer les grincements de dents que ce genre d’assertion va inévitablement provoquer. Je suis d’humeur très taquine en ce moment).

Ben quoi ? Vous auriez préféré que ce soit Hamon qui fasse la même démarche si son score avait été le même ? Mais là aussi je suis mutin : je sais que beaucoup auraient préféré et de loin rallier le candidat socialiste et que si celui-ci avait imposé les mêmes choses de la même façon, ils auraient été beaucoup moins nombreux à y redire. Ah la la, ces classes moyennes, on vous connait va. Et bien pas de bol, c’est Janluk et c’est comme ça. Mh ? C’est pas ? “Démocratique”. Mouarf. Je ne sais même pas si je dois répondre à ce genre d’argument. Et bien encore heureux que ce n’est pas “démocratique” ! La “démocratie” à la gauche de la gauche, c’est tout le monde gueule, personne ne s’écoute et chacun tire la couverture à soi et rien ne se fait. La voilà votre “démocratie”. Et en plus vous savez que c’est vrai. Alors arrêtez à un moment. Et en plus, ce qui se passe en ce moment claque le museau de bien des gens qui rouspètent uniquement parce que ça ne valorise pas assez leurs égos dévorants, et cela est une belle et bonne chose, à la fin.

Après, je ne sais pas ce qui va se passer, comme tout le monde. Pour la FI, les législatives se feront dans un contexte particulièrement difficile, avec des triangulaires défavorables et des barons locaux accrochés comme moules à leur rocher. Il ne faut pas en attendre monts et merveilles, mais à la limite tant pis, puisque ce qui est important c’est la dynamique et la recomposition en cours du paysage politique. Qui à gauche, attention : opinion totalement subjective et assumée, va dans le bon sens.

Et ça faisait longtemps que ça n’était pas allé dans ce sens là, savez vous.

 

 

 

Allumettes

De ses yeux bleus, avec son air de cadre éternellement dynamique et son demi sourire confiant, Emmanuel Macron me regarde bien en face et a l’air de vouloir me rassurer d’une quelconque manière. D’où que je me tourne, je vois ces mêmes yeux bleus, ce même visage confiant, cette même attitude se voulant rassurante. Emmanuel Macron est à des dizaines voire des centaines d’exemplaires autour de moi et où que je me tourne je ne peux lui échapper : il me fixe intensément, et veut que j’ai confiance. De gré ou de force.

Je suis dans une maison de la presse, le magazine que je souhaite acheter à la main en train d’attendre mon tour pour payer, et Emmanuel Macron est partout autour de moi, son visage sur plus des deux tiers de titres de journaux et de magazines. Accumulation qui est, disons le net, quelque peu oppressante. Et indique clairement pour qui ne l’aurait pas encore compris quel est le choix du deuxième tour des rédactions et des propriétaires de cette presse. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n y vont pas de main morte pour nous vendre leur champion, jusqu’à provoquer l’écœurement et le dégoût.

La campagne médiatique de propagande pro-Macron en ce moment est absolument révoltante et révulsante. J’ai pourtant vécu 2005 en essuyant les crachats de l’éditocratie sur les votants du Non à la Constitution européenne, mais il me semble pourtant qu’on a monté d’un cran très net dans l’hystérie agressive et culpabilisante. Disons le net : celui qui aura quelque scrupule à voter Macron le 7 mai est un salaud, un collabo, un sympathisant nazi voire un nazi tout court. Il faut voter Macron, tu DOIS voter Macron et tu dois le faire avec enthousiasme en proclamant à voix forte et claire à quel point c’est le seul et unique choix éclairé et démocratique. On peut faire confiance aux courtisans les plus aplatis et aux nouveaux Lou Ravis de la Macronie en marche forcée d’en rajouter une couche épaisse et vulgaire au cas où on aurait pas compris que non seulement Emmanuel Macron allait nous sauver du péril brun, mais qu’en plus il allait sauver la France, l’Europe, le libéralisme, l’écologie, l’industrie automobile et les pandas en voie d’extinction. Un dernier élan de pudeur empêche encore d’assurer qu’il peut changer l’eau en Cristal Roederer mais ne rions pas trop fort : la retenue la pudeur et le sens du ridicule n’étant pas les qualités premières des adeptes de la scientologie macroniste, ils sont parfaitement capable de voir des apparitions de leur Ron Hubbard en costume bleu dans leur cuisine, tant leur niveau de délire est actuellement à son pinacle.

Et ce bombardement exaspère, légitimement. Qu’on soit obligés de voter Macron au deuxième tour par nécessité de battre l’extrême-droite est déjà assez agaçant en soi. Nécessaire et utile, mais agaçant, et frustrant, également. Mais en plus se faire insulter et culpabiliser par les derniers des minus habens de la journaille la plus grossière et les têtes de débiles avec leur biographie en anglais sur leur Twitter, ça vous donnerait des envie de cravache aux plus pacifistes. Il y a une volonté d’humilier les électeurs de gauche et de se venger de leur vote, alors que personne ne demande de comptes aux électeurs de droite qui se tourneront vers le FN. Quant aux électeurs du FN déjà acquis, ceux là tout le monde semble avoir lâché l’affaire. Répétons le, cette entreprise de culpabilisation porte aux nerfs. Et risque surtout de provoquer un effet retour catastrophique.

Je sens, j’entend, une tentation sombre et sourde de na pas aller voter au deuxième tour, non seulement par rejet de Macron, mais par la joie mauvaise de se dire : allez, catastrophe pour catastrophe, laissons Marine Le Pen s’installer au pouvoir. Comme ça tout le monde verra bien à quel point elle est incapable de gouverner, et même, avec un peu de chance ça fera sauter à la 5ème République, ou provoquera l’insurrection tant espérée. Nous sommes dans le pire, allons décidément vers le pire encore, puisque à la fin : est-ce que ça peut être vraiment pire, hein ?

Alors là justement, laissez moi vous dire que oui : ça peut être encore pire. Et même pas inimaginablement pire, puisque non seulement ça peut s’imaginer mais même quasiment se prédire, et ça tient en deux chiffres : 16. Et 36.

Article 16 de la Constitution du 4 octobre 1958

Et Article 36 de la Constitution du 4 octobre 1958.

Scénario : le 7 mai à 20 heures, Marine Le Pen est élue, de justesse certes mais élue présidente de la République. Aussitôt des troubles et des émeutes démarreront dans tous le pays, partis, syndicat, associations, simples particuliers descendant dans la rue pour protester. Le risque de désordres, graves, dans un pays à bout de nerfs, est plus qu’important, il est assuré. Et que croyez vous donc que fera Marine Le Pen à ce moment là ? Elle saisira cette occasion pour utiliser l’article 16 lui conférant des “pouvoirs exceptionnels”, autrement dit : Marine Le Pen aurait capacité à faire absolument tout ce qu’elle veut sans en rendre compte.

Ça c’est pour installer l’ambiance.

Car ensuite elle pourra parfaitement faire appel à l’article 36 de la Constitution, qui institue l’état de siège dans le pays. C’est quoi l’état de siège ? Vous allez adorer : “dispositif législatif et constitutionnel permettant le transfert de pouvoirs de police de l’autorité civile à l’autorité militaire, la création de juridictions militaires et l’extension des pouvoirs de police”. En clair : l’armée est chargée de maintenir l’ordre et de réprimer les troubles. Créations de tribunaux militaires d’exception. Carte blanche à la police. Et à qui police et armée obéissent, au fait ? Au chef de l’Etat. Et qui est au sommet de l’Etat à ce moment ? Un parti d’extrême droite. Je pense que vous commencez à visualiser le tableau.

Et là, deux objections.

“Elle n’osera jamais, elle sera obligée de jouer le jeu des institutions démocratiques”.

Alors là excusez moi mais : depuis quand l’extrême-droite en a quelque chose à foutre de la démocratie ? Surtout quand l’armée et la police sont à leurs ordres ?

Et : “Ça provoquera une insurrection de la population qui refusera cette dictature !”

Ah oui ? Vraiment ?

La saison 2015-2016 voit l’émission réaliser sa meilleure audience moyenne avec 1,5 million de téléspectateurs pour 6,8 % de part d’audienceLe 5 septembre 2016, l’émission bat son meilleur score historique de début de saison en réunissant 1,72 million de téléspectateurs. Le 2 janvier 2017, après deux semaines d’absence pour les fêtes de fin d’année, l’émission fait son retour et réalise un record historique en termes d’audience, puisqu’elle a réalisé un score de 1.8 millions de téléspectateurs.

Ce sont les chiffres d’audience de l’émission Touche pas à mon poste ! de Cyril Hanouna. Ce désopilant divertissement où les animateurs se mettent des nouilles dans le slip. Et je vous fait le pari qu’il y aura plus de gens devant Cyril Hanouna que de gens dans la rue à ce moment là. Parce que c’est ça aussi, la France de 2017. Et quant à espérer résister face à l’armée déployée, les images d’Épinal des jeunes de la bande de Gaza qui lancent des pierres sur des chars c’est très joli, très iconique, très symbole de la résistance à l’oppression etc. Mais à la fin, dans ce genre de confrontation, c’est le char qui gagne.

Faire une sorte de pari fou en espérant à la catastrophe ne fera que provoquer une catastrophe pire encore. C’est jouer avec des allumettes assis sur un derrick de pétrole, en espérant que ça fasse une jolie explosion colorée et en oubliant qu’une fois l’incendie déclenché il devient hors de contrôle. Et peut durer longtemps. Très longtemps.

Je propose une alternative à la fois plus réaliste, et plus efficace. Plus politique, en somme. Faire barrage à l’extrême-droite le 7 mai. Ce qui ne signifie en rien voter “pour” un candidat, mais résolument voter contre. Parce que la différence entre vivre sous un régime capitaliste ou un régime fasciste, c’est que sous le capitalisme on peut s’organiser pour lutter et résister. Sous le fascisme : on ne peut pas. Voilà. Ou alors c’est autre chose, ça s’appelle la lutte armée et soyons objectifs, notre gauche est absolument incapable de se livrer à ce genre de frivolités.

En terme plus simples : d’abord renvoyer l’héritière fasciste à sa place légitime, les poubelles de l’Histoire.

Et ensuite, s’organiser pour défoncer le banquier.

Parce qui lui n’hésitera pas à nous défoncer de toutes les manières possibles, et on ne va certainement pas lui faciliter la tâche.

 

 

Reset

Ouin Ouin ouin. Ouin ouin ouin Janluk il est pas au deuxième tour. Je n’entends que ça depuis hier. Que le concerto des pleureuses de larmes et de grincements de dents. Et je vous avoue que ça commence sérieusement à me chauffer les oreilles.

En fait vous ne vous rendez pas compte. Ou vous avez des pertes de mémoire. Ou les deux ou peu importe. Vous avez oublié d’où on vient, chers amis chers camarades. De loin. De vraiment loin. J’ai désormais assez de bouteille pour un peu surplomber les choses et il va falloir faire zoom arrière pour mesurer le chemin parcouru à l’aune des résultats de dimanche. Et c’est pour ça que je peux vous affirmer que Mélenchon à 19 %, en ce moment, dans un pays de droite et dans un contexte d’attentats, c’est même pas inespéré. C’est miraculeux. Je me souviens fort bien que pour ma part il y a moins de 20 ans de cela on prononçait juste « anticapitalisme » on vous regardait l’air de se demander quelle maladie mentale vous aviez. Il y a quelques années de ça, quand je militais dans le trotskysme le plus échevelé, je me souviens fort bien qu’à chaque élection, quand on nous créditait de 4,9% on était fous comme des lapins en mode oh putain on va enfin pouvoir se faire rembourser des frais de campagne !! On vient de loin.

19 % oui ce n’était pas assez pour se qualifier pour un second tour, il n’empêche : il y a eu une voix dans cette campagne qui pour une fois n’avait pas que libéralisme et austérité à la bouche et cette voix a été entendu et comprise par le grand nombre. Aussi, ne nous faisons pas d’illusions, les gens : la France est un pays de droite. Un pays de vieux, de droite. Il était déjà extrêmement difficile de faire un score pareil dans ces conditions. Et déjà on peut parler certes pas, pour le moment, de victoire électorale mais bel et bien de victoire idéologiques. Victoires idéologiques par le terrain conquis dans les têtes, dans les esprits, qui préparent les victoires politiques. Et ne serait-ce que de ce point de vue, nous avons fait notre percée. Mieux encore, cette campagne a convaincus une partie du vote ouvrier égaré trop loin à droite de revenir dans son giron originel de gauche, c’est énorme ! Et nul doute que dans cette candidature de gauche, Le Pen serait encore beaucoup plus haut qu’elle ne l’est. Et l’extrême droite le sait très bien.

On ne peut plus nous voir comme quantité négligeable, on est dans la cour des grands désormais. On doit compter avec nous, c’est comme ça et pas autrement, et c’est pour ça qu’il faut envoyer le maximum de députés lors des prochaines législatives.

On doit compter avec nous, mais ce n’est pas grâce à tout le monde. Et bien que progressiste, je ne suis pas contre cette saine tradition d’après élections de régler certains comptes à coups de couteau dans les coins. Ces 19% on les doit à des électeurs et à ceux qui se sont bougés pour cette campagne. Mais on sait aussi à qui on ne les doit pas.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, Benoit Hamon, qui s’est entêté dans une obstination ridicule pour te maintenir à une candidature inutile. Au moins tu auras eu le mérite d’entraîner le PS dans ta chute.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, électeur entre guillemets « de gauche » de Macron, qui s’est réfugié dans les replis du consensus mou plutôt que de faire acte de courage. Tu as été faible, ce sont des choses qui arrivent. Il serait toutefois avisé de ne pas trop t’en vanter.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, Philippe Poutou, qui n’a eu ses signatures que pour empêcher Mélenchon d’avoir le 1% qui aurait pu faire la différence.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, théoricien de l’abstentionnisme, qui s’est mis à pleurer partout que tout est pourri et que rien te plaît d’abord et trépigner que puisque c’est comme ça j’irai pas voter non non non d’abord. L’abstentionnisme est un hochet d’enfant gâté pourri de la démocratie et à un moment il faut arrêter d’être des enfants.

Ce n’est certainement pas grâce à toi, anarchiste pour qui rien n’est jamais trop beau et pour qui le moindre progrès social est une trahison si ça ne débouche pas sur la Révolution.

Après, vous faites ce que vous voulez. On est en démocratie hein. C’est simplement que votre immaturité et votre pusillanimité ont empêché notre gauche de gagner. Pour ça, on ne vas pas vous oublier. Et on ne vas pas vous louper.

Concrètement, le compte à rebours a commencé, il a même commencé dimanche dernier à 20h01. On a 5 ans. 5 ans pour non seulement éviter le pire, mais pour une fois encore mieux que ça, construire le meilleur. En face on le sait ils ne nous lâcheront rien et ce sont les mêmes bourgeois qui scandaient à l’époque plutôt Hitler que le Front Populaire. Les 5 années à venir vont être l’urgence de notre temps, de notre génération, c’est à nous d’en faire le meilleur car je veux croire que le pire est évitable, et encore une fois que le meilleur est à notre portée. Il l’est. Presque. On a accompli un chemin énorme, on a encore un chemin à accomplir, je ne dis pas que ce sera facile, mais. Mais. On peut en ce moment dès maintenant construire à la fois l’Histoire majuscule et notre histoire commune à toutes et tous. On peut le faire. On peut y arriver. Le Parti socialiste n’est plus l’obstacle qu’il était, toutes les cartes sont rebattues. Nous n’allons pas « essayer » de faire, pour une fois nous allons faire, nous vaincrons. De toute façon, on a plus que ça à faire.

 

 

La France qu’ils veulent

“La France que nous voulons”.
 
La France des vioques qui gémissent sur une France qui n’a jamais existé que dans leurs fantasmes de bourgeois.
La France des héritiers et des châtelains qui trouvent séant de porter des costumes à 6000€ et des montres à 12000€.
La France de la fraude fiscale, du détournement d’argent public et du délit d’initiés.
La France qui défend la famille avec des trémolos et qui va aux putes le soir après le boulot pour se soulager dans des esclaves sexuelles venues des ex pays colonisés.
La France qui pourfend l’assistanat en ayant jamais travaillé de sa vie.
La France des parasites rentiers.
La France des dîners avec Pierre Gattaz.
La France des retraités de la Côte d’Azur qui gueulent contre les immigrés devant leur pastis.
La France des traditions, du bien de chez nous, des clochers, des fromages, des villages, la France où on se fait chier.
La France qui met ses enfants dans des collèges privés où ils copinent avec les enfants des membres du GUD qu’on a connus à la fac de Droit. Mais bon on était jeunes, vous voyez.
La France qui restera dans l’OTAN pour obéir à tous les caprices impérialistes de Donald Trump.
La France qui détruira la Sécu et où poser une couronne dentaire coûtera 1000 euros, et rien de remboursé.
La France qui hait les ouvriers, les infirmières, les caissières à mi temps, les profs, les gens pas comme elle.
La France où l’IVG sera de plus en plus difficile ce qui aboutira évidemment à des drames.
La France où on cumulera 3 jobs pour s’en sortir.
La France qui se pâme devant la “Culture” surtout quand elle se trouve dans des Pléiades qu’on met dans ses bibliothèques en cèdre et qu’on ne lit jamais.
La France de l’hypocrisie, de la beauferie, des passe-droits, et des marchés publics filés aux copains.
La France de la déréglementation et de la privatisation.
La France recroquevillée et trouillarde de tout.
La France à ce point caricaturale qu’il est impossible d’en faire une caricature. L’original explose la satire.
 
La France morte.
 
La France de droite.
 

Trent Reznor

1992, un dimanche soir, et je suis dans un bar devant une télé branchée sur MTV. Les dimanches soirs, c’est simple : c’est Headbangers Ball, l’émission de la chaîne américaine consacrée au métal, et j’aimais – et continue d’aimer ne vous en déplaise – la musique très forte. Resituons le contexte : on est en province, le Hellfest et Internet n’existent pas encore, et l’amateur de sonorités rugueuses se débrouille comme il peut. Alors quand il trouve une source où s’abreuver, il ne fait pas le difficile, et le dimanche soir, qu’il vente qu’il pleuve : c’est dans ce bar, devant Headbangers Ball. Fin du débat. Et s’enchaînent donc des chevelus plus ou moins énervés triturant des guitares aux angles déconcertants et menaçant de frapper à mort une pauvre batterie n’en pouvant guère plus. Ça va être une soirée sympa et normale d’un dimanche soir, en 1992, dans ma vie de mec de 19 ans pas mal à la ramasse et qui ne connait rien à rien, comme quand on a 19 ans.

Sauf ce soir là.

La soirée n’allait pas être normale du tout.

This is the first day of my last days

Je n’ai absolument pas vu le météore m’arriver sur le coin de la tronche.

Wish there was something real

Je n’avais absolument aucune idée qu’un truc pareil pouvait exister.

Wish there was something true

Je ne savais pas que je cherchais désespérément ça en ne sachant même pas moi même à quel point j’en avait besoin.

Whish there was something real

Et je ne savais pas non plus que l’onde de choc serait à ce point terrible que 25 années après, je ne m’en suis toujours pas remis.

In this world full of you

C’était du métal, mais pas comme du métal. C’était lourd strident et brutal, mais pas comme les autres. C’était noir et violent, mais pas la même noirceur, pas la même agressivité. Ça ressemblait, ça avait une parenté proche, ça sonnait tout comme, ça n’avait rien à voir. C’était Nine Inch Nails, c’était un clip hallucinant de brutalité paranoïaque, c’était du bruit noir et du bruit blanc, et c’était moi bouche bée devant cet autre chose surgit de nulle part, en comprenant à un niveau infra-intellectuelle que c’était enfin ce que je cherchais. Le lendemain, j’achetais l’album. Je l’ai toujours. Et je suis surpris que la pochette ressemble encore à quelque chose après l’avoir mis en lambeaux à force d’écoutes, de tripotages et de déménagements.

Rassurez vous : il ne sera pas question ici de faire une revue de l’oeuvre de Trent Reznor – artisan, chanteur et unique protagoniste de Nine Inch Nails – ce serait redondant et ennuyeux. Et d’autres l’ont déjà fait, plus complètement et bien mieux que je ne pourrais le faire. Plutôt de tenter d’expliciter la relation, car oui et je n’emploie pas le mot à la légère : la relation que le “fan” entretient avec Trent Reznor. et qui précisément va bien au delà du fanboyisme classique. D’ailleurs, il est significatif que dans la planète reznoriste quand on parle de lui, on ne dit jamais “Trent Reznor”, mais juste : Trent. Comme si on le connaissait. Comme si c’était un intime de longue date, et de fait : c’est un intime. Qui nous connaît parfois mieux que certains proches. Parce qu’en parlant de lui il parle de ces aspects de nous qu’on ne peut pas, qu’on ne sait pas, dont on ose pas parler. En quelque sorte il parle pour nous, et mieux qu’on ne saurait l’exprimer. Ô combien mieux. Porte parole sans vouloir lui même l’être d’un mal être persistant et contemporain, de l’imminence de la catastrophe, de la fragilité qu’on assume pas, de l’épuisement à chercher quelque chose sans savoir si ça existe. Humain, définitivement trop, beaucoup trop, humain.

Bien sûr, je sais qu’il est difficile de faire partager son enthousiasme pour un artiste si vous ne savez pas qui il est ou n’avez pas entendu parler de lui. Comme je sais aussi que l’écoute de l’oeuvre de Trent Reznor peut être déconcertante, pour ne pas dire rebutante de prime abord. Et en fait je ne vais même pas chercher à le faire, et encore moins vous l’imposer. C’est d’ailleurs là qu’on se rend compte que l’âge venant, la relation qu’on a avec la musique qu’on écoute change. Avant 30 ans, on peut débattre avec véhémence jusqu’à des heures indues du pourquoi et comment ce qu’on écoute est supérieur de 1000 coudées à ce qu’écoutent les autres. Passé 30 ans, on hausse les épaules avec un demi-sourire. Et pensant au temps qui passe et l’âge qui vient, je suis en train de me rendre compte, au moment même que j’écris ces lignes, que je vis moi-même cette étrange expérience de vieillir en même temps que l’artiste qu’on admire. 25 années passées avec Trent Reznor, tout de même. C’est quelque chose. J’espère que nous passerons encore pas mal de temps ensemble.

2014, un dimanche soir, et je suis à l’unique concert que donnera Nine Inch Nails dans ma ville. Je ne l’ai jamais encore vu “en vrai”, live. Je regarde autour de moi et dans la salle, il y a des gamins qui n’étaient même pas nés quand je l’ai découvert. Et ça y est, te voilà enfin. Mec. Plus de 20 ans que j’attend ça. J’ai un sourire qui m’étire tous les zygomatiques au maximum de leurs capacités, je dois ressembler au Joker de Batman. Oh, boy. Tu ne me connais pas, tu ne saura jamais qui je suis, mais tu peux être certain que toi et moi, on en a vécu, des choses ensemble. Ça fait du bien de te voir.

Hosannah.

Trent Reznor, je ne suis pas digne de te voir. Mais chante seulement une fois Hurt, et je serai guéri.

 

 

 

Artefact

Il faut revenir sur le phénomène Macron, qui je crois n’a pas de comparaison avec ce qui a précédé dans la politique française. Non pas que Emmanuel Macron possède quelque intérêt en soi, en tant qu’individu il n’en a strictement aucun, et nous verrons plus loin que c’est précisément ce qui explique une partie de son actuel succès.

Ma théorie en effet est que Macron n’existe pas. Il existe bien une entité biologique, vivante et agissante et qui occupe un volume dans l’espace et le temps, qui est dénommée Emmanuel Macron ; mais au final cette forme Macron n’a que peu d’importance. La forme qui nous intéresse, celle politique, n’est que vide, communication et marketing, et n’est entièrement qu’une construction de la banque et des médias. Peut-être pour le première fois un pur produit marketing vendu seulement par l’emballage va accéder aux plus hautes fonctions et on conviendra que c’est prodige. Et tellement logique avec l’époque.

Certes, il y a eu des précédents, ou en tout cas des similitudes, on a pas manqué de le comparer à Balladur, autre baudruche gonflée à l’hélium médiatique à l’époque, ou à Giscard, pour le côté dynamique et ancré dans sa modernité. Or, si il y a des points communs, assurément, ceux ci ne sont que de ressemblance. Balladur au moment de sa campagne présidentielle de 1995 avait déjà une longue carrière politique derrière lui, et avait été élu député. Giscard quant à lui s’était frotté au plus cruel réel, dans la Résistance en 1944 puis dans l’Armée de libération française dont il sortira décoré. Quoi qu’on pense de ces deux là, j’en pense pour ma part très peu de bien, politiquement parlant, ils ne sortaient certes pas de nulle part et avaient une densité de vécu incontestable. Rien de cela chez Macron. Parcours ultra classique de fils de bourgeois, jésuites, Louis Le Grand, ENA, inspection des finances, banque, un parcours de premier de la classe sans relief ni accident, lisse comme un galet. Pas de drame qui forge le caractère, pas de remise en question qui fait prendre conscience du tragique, pas trace d’une originalité de caractère ou de fantaisie : un simple et pur produit de la domination comme tant d’autres, moulé comme un petit suisse dans les écoles où le libéralisme est aussi évident que l’air qu’on respire.

Macron sait d’ailleurs qu’il a soigneusement intérêt à ne pas trop se frotter à d’autres réalités que ces cercles de réseaux et d’adorateurs transis : dès qu’il en sort pour aller à la rencontre de la populace, cela finit immanquablement en désastre. Jamais élu, n’ayant jamais pratiqué le terrain politique, il est une personnification de la poule devant un couteau quand il faut parler à d’autres gens que ceux de sa caste. D’où d’ailleurs la création de En Marche, sa scientologie à usage personnel, qui lui permet de rester bien au chaud dans un monde qu’il comprend, maîtrise et surtout : contrôle. Et ça aussi c’est parlant quant à l’époque : on peut monter une campagne politique à succès en 2017 en allant le moins possible au contact de la population et des électeurs et en déléguant sa propre représentation aux médias et aux réseaux sociaux.

Mais tout cela n’explique pas, pas complètement le mystère Macron : pourquoi ça marche aussi bien, Macron ? Comment un type sorti du néant politique risque t-il bel et bien d’être élu président e la République ? Son programme est d’un flou soigneusement entretenu – même si on sait déjà que ce n’est que le néolibéralisme habituel si on ose dire –, son discours est un galimatias technocratique qui fait plisser les yeux quand on cherche à en comprendre le sens, en lui même il n’a rien de spécialement flamboyant et pas une seule de ces idées n’indique un esprit de changement, de rupture, et encore moins de nouveauté. Donc, à la fin, pourquoi ?

Ça tient en un seul mot. Dépolitisation.

Le succès de Macron est le résultat direct de décennies de dépolitisation de la société française, de cette « politique de la dépolitisation » comme disait Bourdieu, qui a complètement asséché les esprits et a érodé tout esprit critique et tout référentiel collectif. La dépolitisation a crée du vide, et la nature politique a horreur du vide. Et Macron est le produit parfait pour remplir ce vide généralisé, puisque lui même est vide. Tellement vide qu’est là le cœur de son succès, tout le monde peut projeter sur lui ce qu’il espère et attend. Et cela, Macron le sait parfaitement et l’utilise à merveille, il sait que c’est son intérêt premier d’être le plus vide possible, puisque ce sont les autres qui vont remplir cette forme en y projetant leurs désirs et leurs espérances. Il plaît des libéraux les plus acharnés, jusqu’à des pans entiers du corps enseignant : des profs qui veulent voter Macron, on conviendra qu’il s’agit là d’une étrange nouvelle espèce. On peut se demander d’ailleurs la tête qu’ils feront quand la moitié de leurs congés sauteront et qu’ils seront mis en concurrence libre et non faussée avec leurs collègues. Mais voilà : Macron plait parce qu’il est vide. Et il sait qu’il est vide et ça ne lui pose absolument aucun problème. Même en cherchant dans la vie de l’individu Emmanuel Macron, on ne trouve trace de passions, d’élans, de quelque chose qui tranche, d’une faille, que sais-je. Il va à la plage en été, à la neige en hiver, il porte des costumes bleus parce que dans ses milieux les costumes doivent être bleus et si ils étaient fuchsia il porterait du fuchsia sur mesure. Mélenchon par exemple aime les livres à la passion, Fillon est passionné de sport automobile, Marine Le Pen fait de l’équitation, ces gens ont des passions qui les structurent et les font se sentir plus qu’eux mêmes, ça sert à ça les passions. Macron, rien. Ou plutôt si, il en a une : Emmanuel Macron est absolument passionné par Emmanuel Macron. Vide, ambitieux, et narcissique.

C’est en ce sens qu’Emmanuel Macron n’existe pas. Macron est un artefact au sens premier du terme, un phénomène crée de toutes pièces par des conditions expérimentales. La rencontre d’un élément de la bourgeoisie, du marketing, des médias et des intérêts de la bourgeoisie d’affaires. Macron plaît parce qu’à ce stade il ne symbolise même plus l’époque : il est l’époque. Il l’incarne dans une sorte de perfection.

Macron c’est comme un Iphone. C’est joli à l’oeil, plaisant au toucher, ça a piqué toutes les idées des autres, c’est un système complètement clos sur lui même, ça a toutes sortes de défauts pénibles et c’est défendu bec et ongles par des cohortes de fanatisés parce que ça leur apporte l’idée qu’ils aiment se faire d’eux mêmes.

Et comme un Iphone, ça va nous coûter très très cher.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Produit d’appel

On ne peut rien comprendre au racisme en 2017 si on ne le relie pas à la période. Ici, on aura pas la prétention de réinventer la roue : les idées, toutes les idées, ne flottent pas dans des azurs pour soudain se mettre à tomber dans les têtes par une sorte de magie : elles existent par rapport aux conditions sociohistoriques qui les créent. Et elles évoluent en fonction des contextes, des mouvements tectoniques des plaques politiques, elles sont reliées à une matérialité donnée et vivent, ou déclinent, en fonction d’elle. Ainsi, le racisme de 2017 n’est pas celui des années 30. Dont on oublie d’ailleurs a quel point il était largement répandu et accepté et ce dans tous les pays occidentaux et dans toutes les couches de la population. Le noir était “naturellement” vu comme grand enfant distrayant, et l’antisémitisme avait pignon sur rue et pouvait s’exprimer à voix haute sans que cela choque outre mesure. On en est plus là, contrairement à ce que certains simplets affirment, et il faut une large dose d’inculture et/ou de bêtise plus ou moins intéressée – les deux ensemble n’étant nullement incompatibles – pour affirmer que nous sommes dans un remake de cette période.

Et donc pourquoi après la décolonisation, la reconnaissance de la Shoah, la traite négrière désormais crime contre l’humanité et en attendant que le colonialisme soit reconnu comme tel, pourquoi après tant d’événements ayant fait passer le racisme d’opinion allant parfaitement de soi à délit dont l’expression est légitimement condamnée, pourquoi le racisme resurgit-il ces dernières années, sous ces formes anciennes et sous de nouvelles ? Et d’où vient ses succès aussi fulgurants qu’inquiétants ?

Il y a une base matérialiste et politique à ce succès, évidemment. Le néolibéralisme et sa mondialisation brutale ayant jeté à la poubelle des pans entiers de population, le plus facile est toujours de s’en prendre à celui “d’en bas” surtout si il n’a pas la bonne couleur, qu’à ceux “d’en haut”, surtout quand ils possèdent les moyens médiatiques de s’innocenter de toute responsabilité. Ce sont des braises sur lesquelles il n’est que trop facile de souffler, le FN et les identitaires en font leur fond de commerce, comme on dit.

Et voilà précisément la clé qui manquait. Le fond de commerce.

Le racisme en société néolibérale est devenu un produit commercial. Comme un autre. On peut littéralement faire fortune grâce à la vente de ce produit et il existe désormais toute une économie dépendante de cette ressource. Editeurs et producteurs télé peuvent se faire un beurre terrible, en vendant des livres et des émissions de télévision contenant plus ou moins de vrai racisme. Comme les yaourts avec des vrais morceaux de fruits dedans. Pareil, vous dis-je. Des gens pourtant d’une rare médiocrité et intellectuelle et humaine ne doivent leur notoriété qu’à la vente en gros et en détail du produit racisme, décliné sous toutes les formes et tous les supports. Mieux encore, les VRP les plus acharnés et enthousiastes de ce produit sont eux même devenus…des produits. Zemmour est un produit commercial qu’on va placer en tête de gondole médiatique pour lui assurer la meilleure exposition et les bénéfices les plus larges. Soral est un produit qui vend également les produits dérivés du racisme, livres, stages de survie, etc. Dieudonné est carrément une entreprise commerciale à lui tout seul qui a organisé tout un système macroéconomique autour de son antisémitisme rabique. Le racisme est une marchandise presque, PRESQUE comme les autres. Et ce presque est évidemment déterminant.

C’est également ce qu’a parfaitement compris l’Alt-Right américaine, avec son repacking des idées les plus xénophobes et conservatrices en mouvement proto-punk, et son marketing agressif via Internet. Ces gens ont un produit à vendre, et ils appliquent les règles de la publicité et de la vente. C’est aussi simple que ça. On ne peut pas penser et comprendre le racisme dans les années 2010 sans intégrer cette dimension. Dimension parfaitement cohérente et logique dans le projet néolibéral puisque y trouvant toute sa place. Le néolibéralisme étant par définition un cousin immédiat du fascisme, l’alliance commerciale de ces deux là allait comme qui dirait naturellement de soi. On vend, on nous vend, les moyens de notre propre aliénation. Il ne suffit pas de déstabiliser économiquement les démocraties : il faut encore leur vendre ce qui les corrompt de l’intérieur.

D’où la difficulté politique à lutter contre le racisme : puisqu’il est devenu un produit commercial qui fait les fortunes et les renommées, des acteurs économiques de poids n’ont aucun intérêt à l’antiracisme. Celui ci ne vend rien et ne fait pas vendre, il est donc un investissement nul. Et pour eux nulle idéologie là dedans, ils le vendent comme du dentifrice ou des fauteuils.

Stade suprême de la “rationalité” libérale, qui préfère le fascisme qui fait vendre au progressisme qui rebute l’acheteur.

 

Les sentiments et la morale Vs la politique

C’est la merde les enfants, ne nous voilons pas la face. Le fond de l’air sent la charogne, et désormais on en est plus à se demander “si” le Front National arrivera au pouvoir, mais : quand. Dans 2 mois. Ou en 2022, ou même avant. Mais inutile de continuer à se voiler la face, il y parviendra, ou alors si on tient vraiment à se rassurer, la dynamique à l’oeuvre est telle, le risque est tellement réel, qu’il faut déjà se préparer à cette lourde éventualité.

Nous n’allons pas vers le meilleur et ça fait longtemps qu’on l’a compris. Mais là, ça commence vraiment à se voir.

Mais ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi. Comme par exemple : ce texte. Ce n’est pas ce que j’ai pu lire de plus stupide cette semaine, étant obligé pour raisons professionnelles à lire de stupéfiantes quantités d’imbécillités. Mais c’est néanmoins l’une des choses les plus stupides que j’ai lu cette semaine. Le titre, déjà. “Ce n’est pas le Front national qu’il faut diaboliser, ce sont ses électeurs”. I mean, why not both ? Parce qu’on parle tout de même d’une organisation politique fasciste, raciste, et xénophobe. On serait donc légitimement en droit de la diaboliser ou plutôt de le rediaboliser d’urgence, mais bon, ses électeurs, donc. Très bien. Et comment donc d’ailleurs ?

J’aimerais qu’une fois, une seule fois, un responsable politique vienne dire à l’électeur du Front national tout le dégoût qu’il lui inspire. Qu’il lui dise, les yeux dans les yeux, avec toute l’éloquence dont il est parfois capable, que non seulement il se fourvoie en votant de la sorte mais qu’il commet un crime de haute-trahison, une de ses petites lâchetés dont ses enfants et petits-enfants continueront d’avoir honte longtemps après sa disparition.

Là, désolé, mais j’ai éclaté de rire. Un vrai rire, avec la bouche ouverte en faisant ah ah ah. Des gens croient donc vraiment que ça puisse avoir le moindre effet sur un quidam lambda ?

Et ça continue en plus.

Il est grand temps de mettre cet angelot devant ses responsabilités, d’en revenir à des notions aussi désuètes mais aussi essentielles que celles du bien et du mal, abandonner le terrain du sentiment pour celui de la morale

La morale. La morale en politique en 2017. Ah ah ah. Mec, soyons un peu sérieux. Le candidat de la droite (corrompue) vient hier de maintenir sa candidature alors qu’il est à deux doigt de visiter Fleury-Mérogis. Autant te dire que le personnel politique il s’en bat les steaks de la “morale” et de la plus élémentaire décence. Quand ceux “d’en haut” ne montrent pas l’exemple, espérer que ceux “d’en bas” vont suivre est allez on va dire d’une désarmante candeur.

“Il faut tendre à cet électeur-là le miroir de sa propre abjection afin de l’empêcher de commettre l’irréparable”

Oui c’est sûr, choper les gens par le colbak en les traitant de salopards et de fumiers, c’est sûr que ça va les faire changer d’avis. C’est comme ça que ça marche. Fin psychologue, ce garçon décidément.

“il faut arriver à pénétrer au plus profond de son esprit afin de lui donner une dernière chance de se ressaisir”

Ce paternalisme est délicieux. ATTENTION, DERNIÈRE CHANCE ! Et si il ne la saisit pas il se passera…quoi ? Une sanction, on le met au coin, quoi ?

“il faut parvenir à ce que sa conscience s’extraie de sa boue nationaliste, de sa folie identitaire, de sa tentation totalitaire et, effrayée de sa propre folie, retrouve in extremis le chemin de la raison”

Ok mais c’est quoi, la raison en question ? Je veux dire, tout ça est fort bel et bon et le racisme c’est mal, certes (et la guerre c’est méchant et le Sida ce n’est pas gentil), mais en terme d’offre politique raisonnable, on a quoi ? Macron Fillon et Hamon ? On parle de ces 3, là ? Wow. Ah ouais. Vend nous tellement du rêve.

“Peut-être cela ne servira-t-il à rien, peut-être est-il trop tard, peut-être que face à la pulsion suicidaire d’un peuple qui s’en va tête baissée affronter son terrible destin”

N’est décidément pas Malraux qui veut. Et définir le vote FN comme “suicidaire” est signe qu’on n’a décidément rien compris au film.

Alors moi je ne vais pas aller sur le terrain du “sentiment” et encore moins de la “morale”, mais sur celui bien plus intéressant et surtout plus efficace pour penser ces choses, celui de la politique. Parce que c’est la là grande confusion de cette crise de nerfs déguisée en tribune – mais Slate publie bien les hululements de l’idiot du village global Eric Le Boucher, c’est dire le niveau -, qui est de mélanger sentiments, morale, moralité, politique et gros doigt grondeur. Pas sages les électeurs, très très méchants. Vilains putrides que vous êtes. Arrêter d’être méchants sinon ! Sinon quoi ? Sinon rien. Ça fait maintenant des décennies qu’on leur agite un gros doigts sermonneur, aux électeurs FN, et rien n’y fait. Ça alors. Mais quelle surprise. En auraient-ils rien à foutre des sermons de dames patronnesses de la petite bourgeoisie qui commence vraiment à s’affoler parce que l’eau leur arrive à la taille sur le Titanic ? Une bonne partie de cet électorat vit depuis toujours dans les cales du rafiot et a de l’eau jusqu’aux narines. Ils prendront la première bouée qu’on leur tend. Même si celle ci est parfumée à la merde. Et même si celui – ou celle… – qui la leur tend exige en échange qu’on tape sur les pas blancs et qu’on serre la vis des libertés publiques. Quand on est en panique on ne pense pas à ces choses, ça s’appelle survivre. Et être dans l’urgence de la survie au quotidien en voyant tout partir en couille autour de soi, on en a rien à foutre de la “morale”.

En gros, en très très gros mais parfois il faut sacrifier la finesse pour être efficace : l’électorat FN se divise en deux parties. Le vrai socle réactionnaire français, raciste, xénophobe, les souchiens qui ne supportent rien d’autre qu’eux et ne changeront jamais. Ceux là on les connait, on les a cerné depuis longtemps, c’est une minorité mais très braillarde et qui n’entend rien à rien. Le traitement pour ceux là = la trique. La trique politique, intellectuelle, et médiatique également, c’est à dire arrêter de les inviter partout et tout le temps. Leur faire fermer leur gueule et que ces abrutis retournent à leur état naturel à savoir raser les murs. Et pour les plus excités, la trique pour de vrai. Y a que ça qui marche, y a que ça qu’ils comprennent. Ce sont des cons et seul le rapport de forces (au pluriel) les calmera.

Mais jamais le FN ne serait parvenu à ses scores actuels en ne comptant que sur eux. Il a donc bien fallu siphonner une vaste masse de gens pour ça et la mondialisation lui a offert sur un plateau un réservoir de désespérés et de perdus dans lequel puiser à larges mains. Quand l’usine de la région ferme, allez expliquer à ces gens que attention, voter FN ce n’est pas “moral”. Le mécanisme est connu : désigner ceux qui ont encore moins et surtout si ils sont bronzés pour promettre ensuite qu’on va tous les foutre dehors et qu’on va clore les frontières, et hop magie magie tout ira mieux et on sera fiers d’être entre nous. Et oui, il faut comprendre que ce discours puisse séduire et donner envie. La bouée, cf. au dessus.

L’électorat FN c’est l’alliance contre nature de classes antagonistes rassemblées dans la désignation de l’autre comme explication de tout ce qui va mal dans leurs vies. Comment sinon souder ensemble la bourgeoisie d’affaires et certaines des couches populaires les plus précarisées ou les plus désespérées vers un même objectif politique ? La xénophobie est ce ciment qui fait tenir ensemble ce mur qui nous fonce dessus. Filons la métaphore : la base de ce mur sont les classes populaires, sans elles il ne tient pas. Il ne s’agit donc pas de les remettre dans un “droit chemin” de petit bourgeois épouvanté, il s’agit de leur donner les moyens concrets de VIVRE. Vivre. Tout simplement.

Quant au racisme et à la xénophobie, vous voulez vraiment que sa propagation s’arrête ? Arrêtez de les inviter partout. Matin midi et soir, à la télé, à la radio, sur Internet, dans les journaux, des hurluberlus braillent à l’envahissement météquoïde. Depuis des années. Forcément au bout d’un moment ça tape dans les cerveaux.

Les sentiments et la morale tout le monde s’en carre. Si on veut contrecarrer le FN il faut arrêter, définitivement, de penser en ces termes, car justement : avec du sentiment et de la morale on ne pense pas. Et aussi paradoxal que cela puisse sembler comme affirmation, nous avons plus que jamais besoin de penser, de penser fort, et de penser vite. Très vite.