Produit d’appel

On ne peut rien comprendre au racisme en 2017 si on ne le relie pas à la période. Ici, on aura pas la prétention de réinventer la roue : les idées, toutes les idées, ne flottent pas dans des azurs pour soudain se mettre à tomber dans les têtes par une sorte de magie : elles existent par rapport aux conditions sociohistoriques qui les créent. Et elles évoluent en fonction des contextes, des mouvements tectoniques des plaques politiques, elles sont reliées à une matérialité donnée et vivent, ou déclinent, en fonction d’elle. Ainsi, le racisme de 2017 n’est pas celui des années 30. Dont on oublie d’ailleurs a quel point il était largement répandu et accepté et ce dans tous les pays occidentaux et dans toutes les couches de la population. Le noir était “naturellement” vu comme grand enfant distrayant, et l’antisémitisme avait pignon sur rue et pouvait s’exprimer à voix haute sans que cela choque outre mesure. On en est plus là, contrairement à ce que certains simplets affirment, et il faut une large dose d’inculture et/ou de bêtise plus ou moins intéressée – les deux ensemble n’étant nullement incompatibles – pour affirmer que nous sommes dans un remake de cette période.

Et donc pourquoi après la décolonisation, la reconnaissance de la Shoah, la traite négrière désormais crime contre l’humanité et en attendant que le colonialisme soit reconnu comme tel, pourquoi après tant d’événements ayant fait passer le racisme d’opinion allant parfaitement de soi à délit dont l’expression est légitimement condamnée, pourquoi le racisme resurgit-il ces dernières années, sous ces formes anciennes et sous de nouvelles ? Et d’où vient ses succès aussi fulgurants qu’inquiétants ?

Il y a une base matérialiste et politique à ce succès, évidemment. Le néolibéralisme et sa mondialisation brutale ayant jeté à la poubelle des pans entiers de population, le plus facile est toujours de s’en prendre à celui “d’en bas” surtout si il n’a pas la bonne couleur, qu’à ceux “d’en haut”, surtout quand ils possèdent les moyens médiatiques de s’innocenter de toute responsabilité. Ce sont des braises sur lesquelles il n’est que trop facile de souffler, le FN et les identitaires en font leur fond de commerce, comme on dit.

Et voilà précisément la clé qui manquait. Le fond de commerce.

Le racisme en société néolibérale est devenu un produit commercial. Comme un autre. On peut littéralement faire fortune grâce à la vente de ce produit et il existe désormais toute une économie dépendante de cette ressource. Editeurs et producteurs télé peuvent se faire un beurre terrible, en vendant des livres et des émissions de télévision contenant plus ou moins de vrai racisme. Comme les yaourts avec des vrais morceaux de fruits dedans. Pareil, vous dis-je. Des gens pourtant d’une rare médiocrité et intellectuelle et humaine ne doivent leur notoriété qu’à la vente en gros et en détail du produit racisme, décliné sous toutes les formes et tous les supports. Mieux encore, les VRP les plus acharnés et enthousiastes de ce produit sont eux même devenus…des produits. Zemmour est un produit commercial qu’on va placer en tête de gondole médiatique pour lui assurer la meilleure exposition et les bénéfices les plus larges. Soral est un produit qui vend également les produits dérivés du racisme, livres, stages de survie, etc. Dieudonné est carrément une entreprise commerciale à lui tout seul qui a organisé tout un système macroéconomique autour de son antisémitisme rabique. Le racisme est une marchandise presque, PRESQUE comme les autres. Et ce presque est évidemment déterminant.

C’est également ce qu’a parfaitement compris l’Alt-Right américaine, avec son repacking des idées les plus xénophobes et conservatrices en mouvement proto-punk, et son marketing agressif via Internet. Ces gens ont un produit à vendre, et ils appliquent les règles de la publicité et de la vente. C’est aussi simple que ça. On ne peut pas penser et comprendre le racisme dans les années 2010 sans intégrer cette dimension. Dimension parfaitement cohérente et logique dans le projet néolibéral puisque y trouvant toute sa place. Le néolibéralisme étant par définition un cousin immédiat du fascisme, l’alliance commerciale de ces deux là allait comme qui dirait naturellement de soi. On vend, on nous vend, les moyens de notre propre aliénation. Il ne suffit pas de déstabiliser économiquement les démocraties : il faut encore leur vendre ce qui les corrompt de l’intérieur.

D’où la difficulté politique à lutter contre le racisme : puisqu’il est devenu un produit commercial qui fait les fortunes et les renommées, des acteurs économiques de poids n’ont aucun intérêt à l’antiracisme. Celui ci ne vend rien et ne fait pas vendre, il est donc un investissement nul. Et pour eux nulle idéologie là dedans, ils le vendent comme du dentifrice ou des fauteuils.

Stade suprême de la “rationalité” libérale, qui préfère le fascisme qui fait vendre au progressisme qui rebute l’acheteur.

 

Les sentiments et la morale Vs la politique

C’est la merde les enfants, ne nous voilons pas la face. Le fond de l’air sent la charogne, et désormais on en est plus à se demander “si” le Front National arrivera au pouvoir, mais : quand. Dans 2 mois. Ou en 2022, ou même avant. Mais inutile de continuer à se voiler la face, il y parviendra, ou alors si on tient vraiment à se rassurer, la dynamique à l’oeuvre est telle, le risque est tellement réel, qu’il faut déjà se préparer à cette lourde éventualité.

Nous n’allons pas vers le meilleur et ça fait longtemps qu’on l’a compris. Mais là, ça commence vraiment à se voir.

Mais ce n’est pas une raison pour raconter n’importe quoi. Comme par exemple : ce texte. Ce n’est pas ce que j’ai pu lire de plus stupide cette semaine, étant obligé pour raisons professionnelles à lire de stupéfiantes quantités d’imbécillités. Mais c’est néanmoins l’une des choses les plus stupides que j’ai lu cette semaine. Le titre, déjà. “Ce n’est pas le Front national qu’il faut diaboliser, ce sont ses électeurs”. I mean, why not both ? Parce qu’on parle tout de même d’une organisation politique fasciste, raciste, et xénophobe. On serait donc légitimement en droit de la diaboliser ou plutôt de le rediaboliser d’urgence, mais bon, ses électeurs, donc. Très bien. Et comment donc d’ailleurs ?

J’aimerais qu’une fois, une seule fois, un responsable politique vienne dire à l’électeur du Front national tout le dégoût qu’il lui inspire. Qu’il lui dise, les yeux dans les yeux, avec toute l’éloquence dont il est parfois capable, que non seulement il se fourvoie en votant de la sorte mais qu’il commet un crime de haute-trahison, une de ses petites lâchetés dont ses enfants et petits-enfants continueront d’avoir honte longtemps après sa disparition.

Là, désolé, mais j’ai éclaté de rire. Un vrai rire, avec la bouche ouverte en faisant ah ah ah. Des gens croient donc vraiment que ça puisse avoir le moindre effet sur un quidam lambda ?

Et ça continue en plus.

Il est grand temps de mettre cet angelot devant ses responsabilités, d’en revenir à des notions aussi désuètes mais aussi essentielles que celles du bien et du mal, abandonner le terrain du sentiment pour celui de la morale

La morale. La morale en politique en 2017. Ah ah ah. Mec, soyons un peu sérieux. Le candidat de la droite (corrompue) vient hier de maintenir sa candidature alors qu’il est à deux doigt de visiter Fleury-Mérogis. Autant te dire que le personnel politique il s’en bat les steaks de la “morale” et de la plus élémentaire décence. Quand ceux “d’en haut” ne montrent pas l’exemple, espérer que ceux “d’en bas” vont suivre est allez on va dire d’une désarmante candeur.

“Il faut tendre à cet électeur-là le miroir de sa propre abjection afin de l’empêcher de commettre l’irréparable”

Oui c’est sûr, choper les gens par le colbak en les traitant de salopards et de fumiers, c’est sûr que ça va les faire changer d’avis. C’est comme ça que ça marche. Fin psychologue, ce garçon décidément.

“il faut arriver à pénétrer au plus profond de son esprit afin de lui donner une dernière chance de se ressaisir”

Ce paternalisme est délicieux. ATTENTION, DERNIÈRE CHANCE ! Et si il ne la saisit pas il se passera…quoi ? Une sanction, on le met au coin, quoi ?

“il faut parvenir à ce que sa conscience s’extraie de sa boue nationaliste, de sa folie identitaire, de sa tentation totalitaire et, effrayée de sa propre folie, retrouve in extremis le chemin de la raison”

Ok mais c’est quoi, la raison en question ? Je veux dire, tout ça est fort bel et bon et le racisme c’est mal, certes (et la guerre c’est méchant et le Sida ce n’est pas gentil), mais en terme d’offre politique raisonnable, on a quoi ? Macron Fillon et Hamon ? On parle de ces 3, là ? Wow. Ah ouais. Vend nous tellement du rêve.

“Peut-être cela ne servira-t-il à rien, peut-être est-il trop tard, peut-être que face à la pulsion suicidaire d’un peuple qui s’en va tête baissée affronter son terrible destin”

N’est décidément pas Malraux qui veut. Et définir le vote FN comme “suicidaire” est signe qu’on n’a décidément rien compris au film.

Alors moi je ne vais pas aller sur le terrain du “sentiment” et encore moins de la “morale”, mais sur celui bien plus intéressant et surtout plus efficace pour penser ces choses, celui de la politique. Parce que c’est la là grande confusion de cette crise de nerfs déguisée en tribune – mais Slate publie bien les hululements de l’idiot du village global Eric Le Boucher, c’est dire le niveau -, qui est de mélanger sentiments, morale, moralité, politique et gros doigt grondeur. Pas sages les électeurs, très très méchants. Vilains putrides que vous êtes. Arrêter d’être méchants sinon ! Sinon quoi ? Sinon rien. Ça fait maintenant des décennies qu’on leur agite un gros doigts sermonneur, aux électeurs FN, et rien n’y fait. Ça alors. Mais quelle surprise. En auraient-ils rien à foutre des sermons de dames patronnesses de la petite bourgeoisie qui commence vraiment à s’affoler parce que l’eau leur arrive à la taille sur le Titanic ? Une bonne partie de cet électorat vit depuis toujours dans les cales du rafiot et a de l’eau jusqu’aux narines. Ils prendront la première bouée qu’on leur tend. Même si celle ci est parfumée à la merde. Et même si celui – ou celle… – qui la leur tend exige en échange qu’on tape sur les pas blancs et qu’on serre la vis des libertés publiques. Quand on est en panique on ne pense pas à ces choses, ça s’appelle survivre. Et être dans l’urgence de la survie au quotidien en voyant tout partir en couille autour de soi, on en a rien à foutre de la “morale”.

En gros, en très très gros mais parfois il faut sacrifier la finesse pour être efficace : l’électorat FN se divise en deux parties. Le vrai socle réactionnaire français, raciste, xénophobe, les souchiens qui ne supportent rien d’autre qu’eux et ne changeront jamais. Ceux là on les connait, on les a cerné depuis longtemps, c’est une minorité mais très braillarde et qui n’entend rien à rien. Le traitement pour ceux là = la trique. La trique politique, intellectuelle, et médiatique également, c’est à dire arrêter de les inviter partout et tout le temps. Leur faire fermer leur gueule et que ces abrutis retournent à leur état naturel à savoir raser les murs. Et pour les plus excités, la trique pour de vrai. Y a que ça qui marche, y a que ça qu’ils comprennent. Ce sont des cons et seul le rapport de forces (au pluriel) les calmera.

Mais jamais le FN ne serait parvenu à ses scores actuels en ne comptant que sur eux. Il a donc bien fallu siphonner une vaste masse de gens pour ça et la mondialisation lui a offert sur un plateau un réservoir de désespérés et de perdus dans lequel puiser à larges mains. Quand l’usine de la région ferme, allez expliquer à ces gens que attention, voter FN ce n’est pas “moral”. Le mécanisme est connu : désigner ceux qui ont encore moins et surtout si ils sont bronzés pour promettre ensuite qu’on va tous les foutre dehors et qu’on va clore les frontières, et hop magie magie tout ira mieux et on sera fiers d’être entre nous. Et oui, il faut comprendre que ce discours puisse séduire et donner envie. La bouée, cf. au dessus.

L’électorat FN c’est l’alliance contre nature de classes antagonistes rassemblées dans la désignation de l’autre comme explication de tout ce qui va mal dans leurs vies. Comment sinon souder ensemble la bourgeoisie d’affaires et certaines des couches populaires les plus précarisées ou les plus désespérées vers un même objectif politique ? La xénophobie est ce ciment qui fait tenir ensemble ce mur qui nous fonce dessus. Filons la métaphore : la base de ce mur sont les classes populaires, sans elles il ne tient pas. Il ne s’agit donc pas de les remettre dans un “droit chemin” de petit bourgeois épouvanté, il s’agit de leur donner les moyens concrets de VIVRE. Vivre. Tout simplement.

Quant au racisme et à la xénophobie, vous voulez vraiment que sa propagation s’arrête ? Arrêtez de les inviter partout. Matin midi et soir, à la télé, à la radio, sur Internet, dans les journaux, des hurluberlus braillent à l’envahissement météquoïde. Depuis des années. Forcément au bout d’un moment ça tape dans les cerveaux.

Les sentiments et la morale tout le monde s’en carre. Si on veut contrecarrer le FN il faut arrêter, définitivement, de penser en ces termes, car justement : avec du sentiment et de la morale on ne pense pas. Et aussi paradoxal que cela puisse sembler comme affirmation, nous avons plus que jamais besoin de penser, de penser fort, et de penser vite. Très vite.

 

Tic tac

En fait, au fond, vous ne voulez pas que les choses changent. En fait, allez, soyons honnêtes : vous ne voulez même pas qu’elles s’améliorent. Allez, on est entre nous, on peut se dire les choses : vous avez beau dire, 6 millions de pauvres, un FN à bientôt 40 % et la mainmise de l’Allemagne, sans compter une bande de barbus hurlants qui veulent tuer tout le monde, et la menace de la disparition de la Sécu ou autres babioles comme l’uberisation et la précarité généralisée, bon, ok, et bien ce sont des choses qui arrivent et arriveront, n’est-ce pas. On fera avec.

Bien sûr que si vous le pensez. Mais si enfin.

Ou alors je ne m’explique pas autrement qu’à deux mois d’une élection déterminante vous renacliez autant à voter pour des candidats qui proposent autre chose.

Voilà, allez, dites le, vous ne voulez pas que les choses s’améliorent et aillent mieux. Vous vous dites de gauche mais allez, moi aussi j’ai besoin de me donner bonne conscience en allant voir « Merci patron » et en soutenant les sans-pap’. C’est sympa, ça mange pas de pain et puis ça donne des bons points progressistes dans les dîners en ville où on a soigneusement cuisiné les légumes de son AMAP. C’est cool en fait, la vie n’est pas si dure que ça. Pour le moment. On sait que ça ne va pas durer mais quoi faire, grands dieux, quoi faire ?…

Ah la la.

C’est compliqué, la vie.

L’offre du jour est pourtant pléthorique, c’est pas moins de 3 ou 4 candidates et candidats qui ont a minima un programme et des propositions antilibérales, on ira pas jusqu’à dire anticapitalistes pour tous, mais hey. C’est déjà quelque chose. Je veux dire, par rapport aux 3 qui caracolent en tête des sondages et qui ne proposent que du libéralisme, du libéralisme et du libéralisme – la candidate d’extrême-droite faisant semblant d’aimer les ouvriers et les fonctionnaires pour mieux les embrocher si elle est élue -, à la limite, vaut mieux de l’antilibéralisme que rien du tout. Il y a bien le socialiste qui fait semblant, mais bon : il est socialiste, on s’est compris. Ca commence par dire que son ennemie c’est la finance, ça finit par mettre en place la Loi travail, passons. Donc oui il y a du choix, c’est pas comme si il n y avait absolument rien, et vous allez réduire ça a des candidatures de témoignage, à faire maximum 10-13 % pendant que le libéralisme sera, encore, à la tête de l’État. Avouez que c’est dommage. Ah non, ne me sortez pas des sottises du style votez ça sert à rien ça sert le système le solution est hors institutionnel blablabla, vous n’avez plus 17 ans voyons. Et même là c’est déjà ridicule. Mignon, mais ridicule, et vous n’avez plus l’âge d’être mignons.

Je crois que mon argument préféré, c’est quand même : « oui mais je vais voter *raisonnable * parce que ouhlala je ne veux pas des autres méchants ». Ok. Mettons de côté qu’en l’occurrence cette année même le raisonnable n’a aucune chance, je me demande ce que vous allez me sortir. C’est un peu toujours la même chose d’ailleurs.

« Lui-elle je l’aime bien mais je vais voter pour le raisonnable parce que en face ils sont très très méchants »

Oui, ok. Mais on sait qu’une fois au pouvoir ils font les mêmes choses que les méchants. Donc…

« Oui mais c’est pas pareils et puis les autres ils sont vraiment très très méchants »

Ouais, c’est pas faux. Mais imaginons, juste imaginons, un jeu de l’esprit, que pour une fois les gentils fassent un vrai score, présidentielle et législatives, et pèsent pour de bon sur les autres partis. Ce serait bien, non ?

« Ah oui ce serait super »

Cool. Donc tu peux voter pour les gentils ?

« Ah non j’ai trop peur des méchants »

…Oui mais. Heu comment dire. Tant qu’on ne vote pas pour les gentils…ils n’ont aucune chance de l’emporter contre les méchants…c’est, ah ah, c’est logique. Je crois. Non ?…Je sais pas hein, je cherche à comprendre.

« Oui mais les méchants sont méchants »

Oui tu l’as déjà dit.

« Et j’ai peur des méchants »

Moui, moi aussi.

« Et les gentils je les aime bien mais ils ne font pas un score suffisant »

Ben oui mais…tu votes pas pour eux aussi, donc…

« Je les aime bien hein »

J’ai saisi le concept.

« Mais je vais voter raisonnable »

Qui vont devenir méchants et tu le sait.

« Oui »

Et tu vas voter pour eux quand même.

« Oui »

Mais, hum, et ce disant je fais effort sur moi même afin que de conserver sérénité et bienveillance propice au dialogue serein mais n’empêche putain de ta mère qui suce des chiens, si tu veux que ça CHANGE, POURQUOI tu votes pas pour les gentils ???

« Parce que j’ai peur des méch… »

JE SAIS ah ah je veux dire, je sais tu l’as déjà dit 12 000 fois, reprenons notre calme. Bon. Sérieux. Reprenons. Donc : tant que les gentils ne pèsent pas, on aura droit aux méchants. Correct ?

« Correct »

Donc…il faut voter pour les gentils…c’est logique…je crois…

« Oui mais ils ne pèsent pas assez pour que je vote pour eux »

Oui. Parce que. Justement. Tu. Ne. Votes. Pas. Pour. Eux.

« Mais j’aimerais bien hein »

Je me sers un verre hein, je t’écoute. Deux verres même. Mais ? En général on commence comme ça c’est suivi d’un « mais ».

« Mais les méchants sont très très méchants »

Et c’est toujours comme ça. Toujours. Le même raisonnement circulaire d’une pureté rhétorique de cristal dans sa puissante simplicité.

Donc, vous ne voulez pas que ça change, en fait. CQFD. On est pas bien là ? Détendus du gland avec nos délocalisations et nos jeunes qui partent en Syrie ? Et puis allez, on peut se le dire : que serait une rentrée sans une bonne petite manif de début d’automne pour la très fameuse « rentrée chaude » qui n’est pas tellement chaude, d’ailleurs, un peu tiède même. Mais franchement ? Si je n’ai pas ma petite sortie annuelle du point A au point B, c’est simple j’ai l’impression qu’il me manque quelque chose. Et qu’il est doux et rassurant de se dire à nouveau « C’était bien, y avait du monde », et de s’entendre répondre « Oui c’était bien, y avait du monde ». Et de rentrer chez soi pour constater que oui, y’avait du monde. Ce qui n’a rien changé, mais bon. D’ailleurs on va le publier sur Facebook, avec plein de photos et tout, parce que maintenant à gauche on maîtrise grave Internet hein. Attention : c’est toujours pas du vrai militantisme bio et peu importe les chagrins qui disent que les fafs y font des vidéos mensongères à 5 millions de vue, parce que tu comprends, c’est pas de la vraie politique. Ah ah. Allez, on s’est prouvés qu’on existait encore un peu.

C’est l’essentiel.

Non ?

 

Mehdi et Milo, rise and fall of the petites frappes

Deux scandales cette semaine, ici en France et de l’autre côté de l’Atlantique, qui ont l’air de n’avoir rien à voir l’un avec l’autre mais qui ont tout à voir et en disent tellement long sur l’état de nos sociétés occidentales.

Mehdi Meklat et Milo Yiannopoulos, tellement dissemblables en apparence, tellement similaires en réalité. Le premier chroniqueur au Bondy Blog et témoin et acteur du passage de cette plate forme, de la volonté de présenter une autre image des banlieues à la revendication identitaire sous l’angle de la victimologie et du refus agressif de toute critique de l’islam surtout sous sa forme intégriste. Le second désormais ex chroniqueur du site d’extrême droite Breitbart, homosexuel et figure de proue de la fameuse « Alt-Right » américaine, le fascisme qui se prend pour un mouvement punk. Le petit reubeu de téci et l’agitateur pro-Trump ont l’air à première vue tellement éloignés alors qu’ils sont en fait tellement proches, dans le fond comme dans la forme. Et d’abord dans leur usage de ce qui fût leur ascension et leur perte : être des « provocateurs » et on sait à quel point l’époque adore être « provoquée », ce qui signifie d’ailleurs que l’époque se fait royalement chier. Si elle a besoin de parfaits crétins comme ces deux là pour s’offrir de temps en temps un frisson d’offuscation, et surtout si elle permet à des demi-cerveaux pareils d’avoir des tribunes pour s’exprimer, c’est qu’elle est à ce point atteinte d’ennui morbide que ça en est un symptôme. On va y revenir.

La « provocation », donc. Quel terme commode. Qu’est-ce donc d’ailleurs qu’un « provocateur », de nos jours ? C’est très simple : c’est quelqu’un qui gerbe à longs traits sur les minorités qui ne lui conviennent pas et qui n’oublie jamais d’être d’une dégueulasse misogynie. Le « provocateur » a un rapport tourmenté avec les femmes, qu’il hait plus ou moins, et déguise cette haine derrière le clin d’oeil du second degré et l’outrance du propos, l’air de « allez, je dis ça mais on sait tous que c’est de la blague ». Alors que non, ce n’est jamais de la blague. Quand Yiannopoulos et Meklat vomissent l’un les musulmans et les femmes, l’autre les Juifs et…les femmes, c’est leur réelle personnalité qui s’exprime. La « provocation », ce n’est que cela : l’expression d’une frustration spécifiquement masculine – on compte fort peu de « provocatrices » et pour cause : une femme qui tiendrait les mêmes propos sur les hommes se verrait immédiatement tricarde partout – et de la volonté agressive de faire taire le contradicteur en agitant son droit à la « liberté d’expression ». La sienne. D’abord et surtout la sienne, celle des autres, le « provocateur » n’en a rien à foutre. Mais le « provocateur » ne serait qu’un histrion qui s’agite tout seul dans son coin de Youtube comme tant d’autres, si il ne pouvait compter efficacement sur une certaine « gauche » pour le propulser vers la notoriété. En lui offrant de que cette « gauche » adore par dessus tout : la possibilité de se donner bonne conscience.

Bonne conscience de hurler à chaque saillie de Yiannopoulos sur les musulmans et les femmes, et donc de lui donner une audience inespérée en fabricant une bête noire commode pour tout le monde. Les démocrates US et autres « militants » de la justice sociale à piercing dans le nez n’étaient au fond que trop heureux de l’existence d’un Milo, qui leur servait pour les premiers à camoufler le désastre de leurs propositions politiques, et pour les seconds à faire oublier leur complète indigence intellectuelle. Bonne conscience pour une certaine intellocratie française, de Télérama aux Inrocks et de Pascale Clark à Edwy Plenel, tellement soulagés de pouvoir accueillir un spécimen de ces banlieues où ils ne vont surtout jamais et qui est tellement sympathique et leur donne tellement bonne conscience, à ces classes moyennes « cultivées » qui aiment beaucoup les opprimés mais pas de trop près quand même. Et qui trouvent un charme voyou au jeune provocateur à casquette de rap, alors que que les ouvriers ils sentent un peu la sueur, je veux dire. Ces ouvriers que des deux côtés de l’Atlantique cette « gauche » a complètement laissés tomber dans les bras des fascistes. Il faudrait faire un très long développement sur ces classes moyennes à prétentions intellectuelles, ce ventre mou de la petite bourgeoisie dont l’arrogance n’a d’égal que la vanité à se penser comme solution, quand la cruelle réalité les fait apparaître d’abord comme ce qu’il sont : le nœud du problème. En France, leur acharnement à voter socialiste envers et contre toute raison étant la raison principale de l’extrême difficulté à faire apparaître une alternative de gauche. Foncièrement centristes au fond et ne sachant pas très bien ce que signifie être de gauche, ils pensent d’abord à préserver leur statut social en espérant que le vent du boulet de la mondialisation les épargnera encore un peu, et quand il les touche, alors là, tout s’écroule : on vote EELV parce que le recyclage c’est bon pour la planète et le PS c’est un choix « raisonnable », mais dès qu’on a perdu son CDI, et le niveau de vie qui allait avec, la panique du déclassement ravage tout sur son passage. Mais tant qu’on est « inside », et bien que périssent les gueux si leur sacrifice me permet de m’acheter ce super canapé dans lequel je pourrais tweeter mes indignations inoffensives.

Pour eux, faire joujou avec un Mehdi ou un Milo est avant tout du divertissement, et ces deux là n’avaient pas compris quelle était exactement leur place : celle de bouffons. Et on sait que la Cour adore les bouffons, qu’elle trouve toujours tellement osés et audacieux. Sauf quand ils finissent par franchir les limites. Là, on les décapite sans état d’âme. Pour en trouver vite d’autres, la bourgeoisie et les classes moyennes s’ennuient vite. Une fois le contenu dégueulasse des Tweets de Meklat mis au grand jour, tous ses anciens amis médiatiques l’ont lâché comme un seul homme, Bondy Blog compris : il faut qu’une tête roule pour sauver la cause de l’antiracisme identitaire, désolé bonhomme tu es allé trop loin, ce sera la tienne. Et Yiannopoulos a oublié que si on peut se permettre toutes les outrances concernant les musulmans ou les femmes, la pédophilie est encore plus mal vue que le nazisme. Exit le beau Milo, au soulagement palpable de ces anciens acolytes de Breitbart : Trump est élu, le trublion gay ne leur sert plus à rien.

En fait pour s’assurer une notoriété flamboyante bien que passagère, il faut être un cliché : reubeu à casquette et homo flamboyant, dont on attend et espère des outrances qui donneront ce simulacre de frisson délicieux et vain, sans réelles conséquences et justement délicieuses parce que précisément : elles seront sans conséquences. En oubliant ce qui se trame derrière le cliché ambulant, et c’est d’ailleurs fait pour dès le départ. Derrière le provocateur des cités, il y a la montée du communautarisme et d’un intégrisme religieux qui tente de capter l’antiracisme. Derrière le provocateur  à t-shirt rainbow flag, il y a Steve Bannon. Comme nos petites frappes, deux dangers tellement différents en apparence. Et tellement semblables au fond.

mehdiok

Mad dog

Un sourire mauvais.

C’est ce qui vient à la vision de cette courte vidéo où la confusion et disons le, la peur, de Yann Barthès apparaît sur son visage.  Un sourire mauvais devant l’angoisse de ces caricatures de bobos parisiens fringués en Kooples, évidemment tous pro-Clinton parce que Trump n’est-ce pas, il est trop vulgaire, pour ne pas dire, horreur sans nom : “populiste”. On a beau sincèrement exécrer Trump, ce qu’il est et ce qu’il symbolise, et Dieu sait si il y a des raisons de le faire, ces coteries parisianistes qui évidemment se prétendent “de gauche” – en haïssant toutefois les ouvriers – sont à ce point détestables que tout ce qui les choque et les sort de leur confort mental petit bourgeoise en deviendrait agréable.

Au fait, ceux qui nous disaient qu’il fallait absolument Clinton à la place de Bernie Sanders parce que elle au moins elle allait “forcément” battre Trump, ça se passe bien pour vous en ce moment ?

Mais il y a la schadenfreude et il y a la politique. Revenons donc à la politique puisque le moins qu’on puisse dire, c’est que le tsunami de commentaires qui ont suivi l’élection de l’improbable Donald Trump comme 45ème président des Etats-Unis d’Amérique n’a pas particulièrement brillé par la pertinence de l’analyse. J’ai beau être habitué à lire un incroyable monceau d’effrayantes conneries sur le web, aujourd’hui ce fût un festival. Trump “c’est Hitler”, un avis tout en nuance que j’ai vu passer. Son élection c’est “la faute des féministes blanches”, bon, très bien, après tout rien n’interdit de raconter absolument n’importe quoi, “ces cons de pauvres qui votent contre leurs intérêts”, par des gens qui sont objectivement à l’abri du besoin et ne s’en sortent pas si mal, et ne parlons même pas des hululements épouvantés de la presse mainstream, qui n’a, et ce des deux côtés de l’Altlantique, absolument rien vu venir. Sur 200 médias américains, 196 soutenaient Clinton. Et tous les sondages la donnaient gagnante. Cette élection, c’est encore un rejet radical du système médiatique et croyez bien que ce qui fermente en France en ce moment est rigoureusement comparable.

La question reste donc : comment un Donald Trump l’a t-il emporté ?

On pourra blâmer, et avec raison, le système électoral américain, qui fait voter les individus pour des “grands électeurs” qui voteront à leur tour pour départager les candidats. Au nombre total de voix, c’est très simple, Clinton bat Trump. Dans un système au suffrage universel tel qu’il est pratiqué ici c’est elle qui serait à la Maison Blanche. De ce point de vue, le système électoral américain est un véritable scandale en soi, et il est goûtu que ce soit précisément ce pays qui donne des leçons de démocratie au monde entier. Il y a l’abstention, qui a été quelque chose comme 50% des votants, ce qui en dit fort long sur la désaffection des citoyens pour le système en place. 100 millions d’abstentionnistes. Oui : 100 millions. Quelle belle démocratie. Mais tout ça “n’explique” pas Trump. N’explique pas comment, et surtout pourquoi, autant d’américains ont voté pour un individu aussi délirant au sens clinique du terme. Ici, j’emprunte à Pierre Boyer, enseignant à l’Université Libre de Bruxelles une partie de son éclairant post FB d’aujourd’hui :

On paie donc — et, en un sens, c’est justice — la façon dont Clinton a emporté la candidature démocrate en trichant contre Sanders et en décidant d’ignorer les revendications dont celui-ci était le porteur. Michael Moore avait annoncé un gigantesque “F***k You” : le chantage au pire, alibi de toutes les démissions, vient d’atteindre un nouveau point d’échec. […]
Ce que Castoriadis, au moment du triomphe complet du néolibéralisme, diagnostiquait comme “le délabrement de l’Occident” prend aussi la forme d’un délabrement moral ; ce délabrement s’aggrave en prenant une forme paradoxale : la nullité politique — et intellectuelle — des dirigeants ravis de leur impuissance face à la puissance du Capital suscite en réaction, chez les laissés pour compte, un enthousiasme pour des leaders encore plus nuls, beaucoup plus vulgaires, misant sur des affects vaguement fascisants, mais simulant un retour de la puissance sociale. Les affects de l’agression prennent la place de l’exigence d’autonomie sociale, qui ne peut pas rester vide. Le fantasme identitaire apparaît comme la seule compensation possible au délitement de la coopération sociale et de sa puissance d’intégration.”

La victoire de Trump, c’est la victoire du prolétariat blanc détruit par le libéralisme. C’est la victoire de ce quart-monde de gens dépendants des coupons fédéraux pour manger et qui vivent dans des parcs de caravanes parce qu’ils ne peuvent plus payer un loyer. “le triomphe de tous ces laissés pour compte que le capitalisme triomphant fait mine de ne pas voir. C’est la revanche de tous ceux qui ont tout perdu dans la crise des subprimes, mais qui n’ont pas disparu de la surface de la Terre, malgré la cécité délibérée de ceux qui les ont pourtant plongés dans la misère la plus sordide. C’est surtout l’expression de la colère de ces millions d’hommes et de femmes  qui n’existent plus que dans les chiffres, ceux de la tiers-mondisation affolante d’une part de plus en plus importante de la population états-unienne, de tous ces gens qui survivent misérablement dans un pays d’abondance, qui crèvent de ne pas pouvoir se payer éducation, soins, logement décents, voire même eau potable dans certains coins particulièrement touchés.“, comme le dit Agnès.

Ce n’est pas qu’un “fuck you” aux élites, un gigantesque doigt d’honneur montré la la face du monde, c’est un hurlement de rage et de désespoir qui dit ON EXISTE !!! On peut le voir comme un vote “de race” mais c’est d’abord et avant tout un vote de classe, un vote des pauvres, un vote des prolos. Refuser de voir ça, prétendre qu’il ne s’agit que de “racisme” en occultant l’énorme ressentiment social qui a motivé ce vote, ce n’est pas que de la sottise : c’est une coupable indigence intellectuelle.

Et nous avons exactement les mêmes en France.

Exactement.

Les mêmes.

Et nous n’avons absolument rien, nous autres de gauche, à leur proposer d’un peu solide. À 6 mois de présidentielles qui s’annoncent comme particulièrement mortifères.

Et on en revient à Trump. Parce qu’on a pas fini d’explorer le pourquoi de son succès. Posons nous la question : qu’a été, concrètement, la force de Trump dans cette campagne ? Quelle a été son attitude, son mindset durant tous ces mois où il en a pris de tous les côtés et n’a jamais dévié d’un pouce, du début à la fin, sur tous les plans ?

Il n’en a eu absolument rien à foutre de tout ce qu’on pouvait lui dire.

Ni les journalistes, ni les sondages, ni les tweets, ni les reportages, ni les scandales à répétions qu’il provoquait, ni les révélations sur ses magouilles financières, les accusations même fondées de racisme, sexisme, misogynie, ni la machine électorale Démocrate, ni rien, absolument rien. Rien n’a eu prise sur lui, rien ne l’a remis en question, rien ne l’a amendé. Dans une démocratie de l’opinion comme la notre, où tout le monde a l’œil rivé sur le moindre frémissement de sondage et s’affole à la moindre promesse de turbulences, convenons que c’est exceptionnel. Et en dit également long sur la probable sociopathie et l’absence totale d’empathie de l’individu Donald Trump. Mais au delà de ça, il a eu le comportement d’un chien de guerre de la politique, qui envoyait en permanence un message, haut et clair : je m’en fous, je n’ai pas à me justifier, je vous emmerde tous, j’irai jusqu’au bout. Et ne doutez pas que pour ses soutiens, pour ses électeurs, pour les gens qui sont venus à ses meetings, ça a fait une différence. LA différence. Celle qui fait gagner. Il n’a pas gagné malgré ses défauts, il a gagné grâce à ses défauts. Il a gagné parce qu’il faisait peur aux gens que ses électeurs détestent. Et ça il faut le marteler : il a gagné parce qu’il faisait peur. Il a gagné parce qu’il a proclamé qu’il était anti-système, qu’il n’a dit que ça, tout le temps, en permanence et le plus fort possible.

Maintenant dans notre camp politique, maintenant, en France, est-ce que vous voyez quelqu’un qui serait capable de faire ça ? Voilà. La réponse est dans la question. Et j’enfonce le clou : nous sommes à 6 mois de l’élection présidentielle. Même un Mélenchon, si sympathique soit-il, n’est pas le quart de bulldog fou qu’il nous faut.

Il nous faut un chien de guerre.

Que nous n’avons pas actuellement, c’est vrai. Mais un chien de guerre, ça se trouve. Ça se dresse. On lui apprend à mordre. On lui apprend à faire peur.

On ne lui dit pas qu’il faut “douter”. Ou se “poser des questions”. C’est très bien de se poser des questions, de douter. En soi c’est même indispensable dans la vie d’un individu. En politique ça n’amène que la défaite. Et après la défaite ça amène l’intériorisation de cette défaite et l’habitude de perdre et au bout du bout : le confort dans la défaite perpétuelle. Dans l’idée qu’on est éternellement minoritaires et qu’après tout on est bien au chaud, dans nos micro-milieux militants qui ne fréquentent qu’eux.

Cette époque doit être révolue. Cette époque est de toute façon révolue, et pour ceux qui ratiocinent, l’Histoire choisira de toute façon à leur place, elle est d’ailleurs déjà en train de le faire. Nous avons des années devant nous à ne nous atteler qu’à cette tâche : entraîner notre chien, nos chiens, et les lâcher sur le monde.

 

Republican U.S. presidential candidate Donald Trump speaks during a campaign rally at the Treasure Island Hotel & Casino in Las Vegas, Nevada June 18, 2016. REUTERS/David Becker - RTX2GYKG

 

 

‘Murica

Nul besoin d’être passionné d’avionique pour être fasciné par l’histoire désastreuse du F35 américain, ce fameux chasseur bombardier nouvelle génération, constamment promis par le Département de la Défense US et véritable catastrophe industrielle au coût hors de tout contrôle, qui est devenu le symbole de tous les dysfonctionnements de l’Amérique. Et explique en filigrane pourquoi quel que soit le candidat élu le 8 novembre, il ou elle n’aura d’autre choix que de mener la politique la plus guerrière et agressive possible.

Projet de super avion de combat développé depuis 1996, en partenariat intégré avec 10 pays de l’OTAN, le F35 semblait bardé de toutes les promesses : chasseur bombardier furtif, permettant le décollage vertical, il allait rendre obsolète tout le parc avionique militaire non seulement des Etats-Unis mais du reste du monde, rien moins. Il était présenté en fanfare comme la cinquième génération d’avions de combat qui allait changer le visage de la guerre et installer la domination aérienne occidentale pour des générations. 20 ans plus tard, le constat est accablant : le F35 n’a fait qu’accumuler les problèmes et les retards, et à ce jour est unanimement décrié comme appareil au mieux trop lourd et peu fiable, au pire dangereux certes…mais surtout pour ses pilotes. Et pourtant, le développement et la production de ce Frankenstein se poursuit, année après année, bien qu’étant responsable à lui tout seul d’avoir sérieusement plombé toute l’administration Obama en l’empêchant de disposer des budgets nécessaires à ses propres projets. Cette histoire complètement folle a été très bien étudiée dans le numéro 3 de l’excellent et hélas disparu magazine humanoïde, disponible ici.

Le coût total du F35, recherche, développement, production et maintenance, est estimé à 1500 milliards de dollars.

Pourquoi avoir continué cette folie ? Qui plus est alors que dès 2008, les Etats-Unis étaient plongés dans une effroyable crise bancaire qui a presque détruit leur économie ? Tout simplement parce que la seule chose que le F35 arrivait à fournir, ce sont des emplois. 145 000 personnes vivaient et vivent toujours pour l’essentiel grâce à ce programme. Autant dire que dans une période de grave récession, ça peut peser lourd dans des élections, et les élus des Etats dans lesquels étaient domiciliés les fabricants et sous-traitants du F35 se sont battus avec acharnement pour que le programme soit toujours financé et ce coûte que coûte. Et dans le complexe militaro-industriel américain, les 3 principaux constructeurs aéronautiques sont Boeing, Northtrop Grumman, et Lockeed Martin. Ce dernier étant en charge ô surprise : du développement du F35.

Partant, la conclusion va de soi. Si Trump est élu, il fera la guerre. Si Clinton est élue, elle fera la guerre. Même si ils n’en ont pas particulièrement envie. De toutes façons ils seront obligés de le faire pour faire tourner la machine. Et aucun des deux ne remet en question ce fonctionnement, puisque c’est très simple : aucun des deux n’a nulle envie de le faire. Partant, débattre avec acharnement duquel est le plus faucon des deux et lequel déclenchera des guerres quelque part dans le monde n’a pas grand sens, ils le feront tous deux quoi qu’il arrive.

Depuis 1996, année de lancement du programme d’avion militaire multirôle, 1 million d’américains sont morts parce que trop pauvres pour avoir une assurance santé.

Quel merveilleux pays, décidément.

Vis-à-vis des Etats-Unis, je suis comme beaucoup de gens : j’entretiens un rapport de fascination-répulsion ambivalent, stupéfait par les réalisations objectives d’un pays capable de tout, et même parfois du meilleur, et écœuré par son impérialisme d’une brutalité sans équivalent. Tout en ne mettant évidemment pas chaque américain à titre individuel dans cette répugnance, ce serait absurde, aussi absurde que de détester chaque russe en tant qu’individu à cause des guerres de Tchétchénie ou chaque musulman pour les exactions des Djihadistes. Il faut savoir faire la part des choses, ce que de moins en moins de gens semblent pouvoir faire, y compris parmi les politiques.

Toutefois, le constat est là : le facteur de déstabilisation mondial le plus violent et le plus intrusif actuellement existant, ce sont bel et bien les Etats-Unis d’Amérique. Et ce n’est nullement un membre de la secte pro-Poutine qui s’exprime ici (au stade de fanatisme de certains pro-russes y compris en France, on peut clairement parler de secte, et d’une rare agressivité maniaque), il ne s’agit que d’une réalité observable et objective. Les Etats-Unis sont pour ainsi dire condamnés, en quelque sorte, à foutre le bordel à un échelon planétaire parce que leur survie en tant que nation, sur tous les plans, économique, militaire, culturel etc., en dépend.

Encore une fois, je n’ai rien contre les américains en tant qu’individus. Je me prends toutefois à rêver parfois que si, un matin, les USA disparaissaient comme par magie, un moment ils sont là, un autre ils ont été téléportés dans une autre dimension, il est fort probable que le monde serait sans doute nettement moins instable.

 

o5uxr4f

 

 

 

 

 

 

 

Twitter

Si j’avais découvert la gauche et le militantisme via Internet et notamment Twitter, je n’aurais sans doute jamais milité nulle part. J’aurais même reculé d’horreur et décidé que j’allais confortablement continuer d’être un insurgé de canapé et d’aller voter de temps à autre soit pour le meilleur soit pour le moins pire. Mais une chose est certaine : la présence militante « de gauche » en virtuel est une catastrophe sans nom. Et on ne peut pas incriminer uniquement l’outil Internet et la limitation de 140 signes : allons plus loin, c’est à une véritable dégénérescence d’une pensée politique à laquelle on assiste. Et ici on va plus s’intéresser au cas de Twitter, l’autre réseau Facebook ayant un mode de fonctionnement radicalement différent.

Bien sûr et dès le départ, il y a un biais sociologique dans Twitter : autant FB est à la portée élémentaire de tout un chacun, autant la découverte et le maniement de Twitter peuvent déconcerter de prime abord. Le flux, absolument permanent, innarêtable par définition peut même rebuter et FB apparaît plus cosy, plus « familial », par opposition. Sans verser dans la sociologie sauvage, supputer que TW rassemble davantage d’urbains diplômés dans une tranche d’âge inférieure à 40 ans ne semble pourtant pas trop audacieux. Ce qui recoupe beaucoup les catégories sinon militantes, du moins quelque peu « conscientisées »puisque concernées, de près ou de loin, par les problématiques de précarité, de discriminations et d’environnement. Du coup, TW se retrouve avec une frange importante de personnes disons, de centre gauche voire très à gauche, ce qui donne une orientation certaine. Encore que ce soit en train de changer, mais on va y revenir. Et pour finir, précisons que le Twitter français – c’est d’abord celui-là dont il est question ici – est surtout et avant tout un phénomène parisien : la forte majorité des utilisateurs y est concentrée, ce qui on le voit est encore une différence notable avec FB. Politiquement, c’est très logique : Paris étant l’épicentre de la décision politique en France, les personnes les plus intéressées par ce domaine s’y retrouvent naturellement en nombre. Ensuite, cela biaise considérablement la vision de la politique qu’on peut avoir si comme beaucoup de gens sur TW on s’informe avant tout…par Twitter.

Paradoxe d’un réseau « social », TW est un vase clos absolu. Très régulièrement agitée par des conflits entre utilisateurs aussi verbalement féroces qu’ayant la portée concrète d’un combat de chiots, la « twittosphère » à de rarissimes exceptions reste entre elle, parle entre elle, de choses connues uniquement d’elle, et qui restent absolument mystérieuses et absconses au commun des mortels. Tentez l’expérience de décrire un souci ou une polémique que vous avez rencontré sur ce réseau à des gens qui n’y sont pas, ils ouvriront des yeux ronds sans rien y comprendre. On est dedans. Ou on est dehors. Et si parfois le réseau peut démontrer une utilité certaine, par exemple en dénonçant un licenciement scandaleux d’une caissière de supermarché, dans la quasi généralité des cas, ce qui se passe dans Twitter reste dans Twitter. Et n’a absolument aucune incidence concrète dans le monde réel. Et dans l’immense majorité des cas : c’est très heureux.

En fait, Twitter est une bulle, dans laquelle les gens qui y sont créent d’autres bulles. La bulle de ses followers choisis par affinités et goûts communs, sa « communauté » personnelle à usage exclusif en somme. Disons-le clairement : Twitter crée du communautarisme, d’où son investissement par des groupes minoritaires qui y créent une manière d’utopie virtuelle à défaut d’avoir les moyens, ou tout simplement réellement envie, de la créer « In Real Life ». On ne peut pas dire qu’on n’existe pas, puisqu’on est plusieurs sur Twitter à se tenir chaud ensemble. Oui, c’est un peu malsain, en effet. Parce qu’aussi, si on s’assemble par ce qu’on aime, on se rassemble encore plus par ce qu’on déteste : on peut s’indigner des mêmes choses avec ses pairs et du coup, on se sent moins seuls. Alors qu’on l’est. Seul.

Dans son livre « Croyez moi je vous mens », le lobbyiste Ryan Holiday explique que l’émotion qui se propage le plus vite et le plus fortement sur Internet, c’est l’indignation. Il omet cependant de préciser : l’indignation d’autant plus virulente et scandalisée qu’elle est limitée dans le temps. Sur Twitter, une flambée d’indignation dure en moyenne 24 heures. Rarement plus. Et on parle ici des plus spectaculaires : le flux ne s’arrête jamais, et une indignation nait, prospère, décline, et meurt, noyée dans le flux. Et puis une autre recommence, etc. Franchement, si j’étais responsable d’une de ces marques commerciales régulièrement mise en cause sur les réseaux, au lieu de sur-réagir et de souvent faire n’importe quoi, je ne ferais rien. Juste attendre que l’orage passe. Car il passe toujours. Une indignation chasse l’autre, puis une autre, puis une autre. À chaque fois des crises d’énervement d’une rare violence. Suivies de rien. Puis une crise. Suivies de etc.

On comprend ainsi qu’à ne vivre qu’au rythme de ce qui n’est rien moins que des crises d’hystérie cycliques, TW finisse par devenir particulièrement anxiogène. Certes à l’image d’une société fortement – trop – médiatisée qui ne marche qu’au flash d’infos sans recul, et le plus alarmiste possible, aussitôt remplacé par un flash encore plus alarmiste, etc. Les nerfs sont mis à rude épreuve, devant les écrans. Vaut mieux ne pas les avoir trop fragiles dès le départ. Ou alors, ce qui me semble la meilleure solution : mettre de la distance entre soi et les écrans, mais ce serait trop facile : l’écran, le flux, l’indignation, les échanges avec d’autres, et le sentiment d’être immédiatement reconnu par autrui dès qu’on tweete, finissent par créer rien moins qu’une addiction, particulièrement virulente, dont moi-même je l’avoue, j’ai été atteint. Ce fût une erreur : je vais la réparer sous peu.

Mais pour revenir à ce cybermilitantisme, c’est un peu comme si, après avoir prêché dans un parfait désert des années durant sur la nécessité absolue pour notre camp politique d’investir massivement les réseaux, j’avais, ironie, été trop bien entendu : des franges militantes entières « militent » par Internet. Et ne font absolument rien d’autre. Et encore, par militer, bon, partager un article du Monde Diplo c’est sans doute déjà quelque chose, se contenter d’être au chaud pour agonir le capitalisme et le patriarcat en moins de 140 signes apparaît quelque peu léger au vu des urgences de l’heure. Je ne dis pas que ça ne sert à rien. Je ne dis pas que le seul militantisme qui mérite reconnaissance, c’est differ du tract rectiligne à 5h du matin pétante devant les usines, le dos roide de sa conscience prolétarienne. Il me semble tout simplement qu’entre ces deux une dynamique peut exister, une dialectique même, si on veut employer des mots vintage. L’exemple Nuit Debout a d’ailleurs été une trop brève mais brillante illustration de cette possibilité. Mais justement : il faut à un moment sortir de la bulle, et sortir de la bulle dans la bulle. Déception des partis traditionnels, moment de flottement général du mouvement social qui se cherche centre et directions, repli général sur soi de toute une société, confort et complaisance de pouvoir s’exprimer sur tout et n’importe quoi en se contentant de se logger, aussi. Et c’est à craindre : surtout…

Et ici il faut aussi se demander ce qu’on appelle politique et ce qu’on appelle « gauche ». Parce que soyons clairs : si être « de gauche », c’est ce stéréotype désormais envahissant de la petite bourgeoisie semi-éduquée, semi-libertaire, à conscience écolo ma non troppo, capable de sortir de sombres énormités sur la « liberté de se prostituer » et qui hurle contre l’homophobie sauf quand elle vient des « opprimés » parce que eux tu comprends, c’est pas pareil (et en quoi ce ne serait « pas pareil » ? Comment justifier ce deux poids deux mesures sans queue ni tête ?), on ne va clairement pas être d’accord. Or, il semble que, capital culturel aidant, ce soit celle qui se taille la part belle sur les réseaux. Et sans vouloir jouer les puristes du matérialisme, cela, non. Non. Et non. Ce n’est pas être « de gauche ». C’est être néolibéral. Ce qui si c’était assumé pourrait à la rigueur passer, admettons. Mais il devient épuisant à la longue de se faire prendre des vessies libérales pour des lanternes libertaires. Ainsi de la montée en puissance d’une apologie du communautarisme et ce tous bords politiques partagés qui est un symptôme très grave du délitement actuel. On ne pourrait donc plus se supporter qu’on va toutes et tous se mettre dans nos petits bantoustans et de chanter les louanges d’un modèle américain complètement fantasmé, lequel modèle en terme d’intégration des populations y compris minoritaires ferait mieux de baisser d’un ton quand on voit ses résultats catastrophiques. Mais cela c’est la réalité. Et sur Internet, on a pas besoin de la réalité. Même, souvent, elle en devient nuisible, cette vilaine.

Il est douteux que Twitter existe encore d’ici deux ans, et c’est tant mieux. Pour les personnes qui s’y sont réfugiées au lieu que d’affronter le monde réel, le choc risque d’être un peu brutal, certes. Pour moi, je vais clore d’ici peu cette expérience. Avec d’autant plus d’empressement que comme dit plus haut, la population qui y vit est en train de changer, et que l’extrême droite semble avoir compris le potentiel d’épanchement de rage et de haine de ce réseau. Et dans ce domaine précis, avec la meilleure volonté du monde, on ne pourra jamais les battre.

Les gens ne vont pas bien, en ce moment. Alors ils se réfugient dans le virtuel, pour se consoler et pour gueuler. Les réseaux sociaux sont déjà difficiles à vivre pour peu qu’on ait un peu de sensibilité. D’ici peu, ils vont devenir l’enfer.

RT si C trist

 

bubble

La tour Eiffel, le patriotisme, et moi.

Chaque fois que je vais à Paris, je ne manque jamais de faire un détour pour contempler, de près ou de loin, cet incroyable et improbable monument qu’est la tour Eiffel. Il paraît que les parisiens en sont blasés et c’est normal : d’où qu’ils soient ils ne peuvent pas ne pas la voir. Mais c’est autre chose je crois qu’un simple sentiment de provincial ébloui par la capitale, me concernant. Je suis fasciné par cette tour et je pourrais la regarder des heures durant. Sans d’ailleurs très bien comprendre la raison de cette fascination, après tout pourquoi elle plutôt qu’autre chose, ce ne sont pas les splendeurs qui manquent, spécialement à Paris. Mais voilà : la tour Eiffel et elle spécifiquement me procure un sentiment, une émotion, que d’autres monuments ne me déclenchent pas. Et plus étrange encore, et là j’ai même quelque gêne à l’avouer : c’est devant elle et seulement devant elle que je me sens investi de ce sentiment parfaitement étranger le reste du temps : me sentir fier d’être français…

C’est vraiment singulier : seulement en face de cette tour se réveille un sentiment patriote qui est chez moi dans mon quotidien particulièrement assoupi. J’ai toujours considéré les manifestations de fierté tricolore et de proclamation enthousiaste d’être « français », au mieux comme d’amusantes billevesées, au pire comme d’embarrassantes imbécillités. La naissance sur un sol particulier ne tenant qu’au hasard le plus absolu qui soit, c’est comme si on se mettait à brâmer d’être absolument enchanté d’avoir été le jouet d’un hasard parfaitement aléatoire, et décider en toute conscience que ce hasard ci a décidément bien fait les choses de vous faire naître ici – pays de toutes les grâces et beautés – plutôt que chez les autres – qui sont sympathiques mais quand même beaucoup moins. C’est absurde et ça n’a aucun sens. Des gens s’entretuent là dessus depuis des milliers d’années. Que voulez vous que je vous dise, à la fin. Autant dire qu’en ce 14 juillet, je regarde ces manifestations de fier-de-la-France avec une distance clinique.

Et semble t-il je n’ai pas fini de hausser un sourcil circonspect, puisque maintenant c’est jusque dans la gauche qu’on fait assaut de patriotisme et c’est à celle et celui qui proclamera le plus haut et fort son amour de la patrie, et son attachement à la Nation. Le ministre des Armées de poser tout sourire dans Valeurs Actuelles en affirmant que « La patrie est de retour » sur fond de roides chars d’assaut, et Raquel Garrido du Parti de Gauche de tweeter : « La question #patriotique et la définition de notre #nation sera au coeur du débat en 2017 ». Bigre. Sans doute que l’extension de la couverture de la Sécurité sociale et la lutte acharnée contre la fraude fiscale ne sont pas à même de touche le coeur meurtri des masses en ce jour de commémoration. Ou bien, et c’est plus probable, il s’agit d’une inflexion du discours à visées électoralistes, à moins d’un an d’une présidentielle qui s’annonce particulièrement cruelle. Et où l’on va voir que gauche de gouvernement et gauche radicale se trompent lourdement en empruntant cette impasse cocardière.

Car comment ne pas voir ces fortes déclaration d’amour à la France comme des tentatives de ramener dans le giron républicain ces fameux électeurs « égarés » car trop tentés par les sirènes nationalistes. Et si en effet il est plus qu’inquiétant de voir des pans entiers de la population devenir hypnotisés par les sirènes fascisantes, il n’est pas du tout certain que les titiller sur le drapeau va les convaincre de leur erreur. Tout simplement parce que eux-même ne sont absolument pas convaincus que ça en soit une, d’erreur. Ça fait tout de même près de 40 ans qu’ils sont « égarés » ces électeurs, et si ça a sans doute été le cas au début, lors de ce qu’on définissait comme un « vote de protestation », on est désormais clairement dans l’étape d’après : le vote d’adhésion. Et ce depuis plus de 10 années, tout de même. Il faudra tout simplement comprendre que ces électeurs en sont plus égarés du tout, et que au contraire : ils savent très bien là où ils sont. Et malheureusement, ils s’y trouvent fort bien.

Se mettre à tout soudain parler de patrie et de nation quand on est de gauche indique surtout un complet manque d’analyse politique de la réalité. Ceux de droite ne seront pas convaincus, parce qu’ils baignent depuis toujours dans la culture du petit doigt sur la couture du pantalon et préféreront logiquement l’original à la copie ; ceux de gauche attendent tout autre chose et on aura beau évoquer les mânes de ce pauvre Jaurès, si d’aucun tout bords confondus peuvent éprouver ponctuellement un frisson bleu blanc rouge lors de rencontres footballistiques, il en va tout autrement quand ils s’agit de qu’on espère de son propre camp politique, y compris dans son acceptation la plus large. Et qu’il y a sans doute d’autres priorités de l’heure que brandir un petit drapeau en plastique acheté 2 euros à Décathlon.

On voit la volonté sous-jacente de la manœuvre : comment faire commun et rassembler une population blessée et meurtrie par trop d’angoisses et de peurs. Et on prend logiquement ce qui semble le plus évident, le plus immédiat : malgré nos différences nous restons tous français blablabla, et faisons corps en ces temps d’incertitudes blablabla. Et sans aucun doute, vouloir rassembler une population de plus en plus divisée et morcelée procède d’une bonne intention. Mais pas comme ça. Pas avec ces symboles là. Et surtout, pas de cette façon, trop théâtrale et qui ne parlera en rien à notre camp politique.

Qu’on puisse se sentir patriote, fier d’être français, pourquoi pas. C’est après tout un très beau pays, d’une Histoire fabuleusement riche, capable du meilleur comme du pire, bref : un pays, quoi. Espérer qu’un sursaut sur l’air de la Marseillaise va panser des blessures béantes, désolé, mais ça sent au mieux le désespoir. Au pire la complète déconnexion de la réalité.

Même si, on dira ce qu’on voudra : la tour Eiffel, merde. Ça a quand même de la gueule.

 

Trudeau

Gendre idéal. Ce sont les premiers mots qui viennent à l’esprit quand on voit les images de Justin Trudeau, nouveau et sémillant premier ministre du Canada, lequel avait bien besoin d’un vent de renouveau après l’étouffant mandat de Stephen Harper. Pour vous situer ce dernier, il perpétua cette habituelle tradition de droite conservatrice consistant en ce délicat mélange de sectarisme politique, de mépris absolu de tout ce qui ne lui ressemble pas et autres détournement d’argent public. La droite reste la même quelles que soient les latitudes, toujours bornée et partout égoïste, et on lui sait gré d’offrir de sains et robustes points de repères intangibles dans ce monde perpétuellement mouvant. Trudeau, par saisissant contraste est cool. Ou en tout cas, il nous est – remarquablement bien – vendu comme tel : cool. Un premier ministre ex-professeur de snowboard, voilà qui change des vieilles rascasses politicardes qui hantent les couloirs des assemblées. Enfin, cool, il convient d’être plus précis : il est, plus exactement, “postmoderne”, ce qui n’est pas tout à fait la même chose.

D’abord, qu’est-ce que “postmoderne” ? On pourra tenter une définition par cette sorte de politique très concernée par la mise en avant du sociétal et des droits des individus, tout en ne voyant guère au fond d’inconvénients au néolibéralisme. Si vous voulez une comparaison parlante, la chanteuse américaine Beyoncé est résolument postmoderne, de ce point de vue : se définissant comme féministe et prenant vigoureusement la défense des Noirs américains brutalisés, dans une démarche dont il n y a nul lieu de douter de la sincérité, ce positionnement politique lui sert en même temps de campagne de marketing d’une redoutable efficacité. Les convictions servent aussi à vendre des disques et des vêtements : “win-win situation”, donc. Même si les vêtements vendus sous la marque de la chanteuse sont eux fabriqués dans des sweatshops du Sri-Lanka par des ouvrières payées 4$ par jour ; autant pour le féminisme. Mais la postmodernité parvient très bien à cliver ces menues contradictions, c’est d’ailleurs un de ses symptômes : la main gauche des médias et de la fabrication de l’image fait oublier ce que la main droite du business fait en sourdine.

Ainsi, on a tous vu ces images de Justin Trudeau au premier rang de la Gay Pride de Toronto et de fait, quel puissant symbole : la première fois qu’un Premier Ministre canadien y participe, et on risque d’attendre encore longtemps qu’un Président de la République française ose la même chose. C’est qu’en France, il y a un électorat recroquevillé sur ses préjugés qu’il s’agit de ne pas froisser, n’est-ce pas. Et c’est vrai que ce sont des images fortes et belles qu’on a vues, aussi fortes et belles que le beau Justin accueillant avec le sourire des réfugiés syriens. Et là aussi, cruel, terriblement cruel contraste avec nous, avec ce gouvernement socialiste hypocrite qui ne se décide ni à garder les malheureux échoués sur nos côtes, ni à s’en débarrasser ailleurs, créant ainsi des poches de désespoir ne demandant qu’à exploser sous le regard gourmand et reconnaissant du FN qui n’en demandait pas tant. On en viendrait même à vouloir être annexés par le si sympa Canada, émerveillés qu’on puisse l’être par de si belles et fortes images.

En revanche, il y a un point sur lequel France et Canada peuvent très bien se rejoindre : la vente d’armement à l’Arabie saoudite. Ici, pas d’images. Mais bon, la signature de ventes de blindés pour 14 milliards de dollars, ça ne fait pas un joli tweet. Et puis ça ne fait rêver personne. Encore moins les yéménites qui risquent de voir d’un peu trop près les chars canadiens, mais qui s’intéresse à eux, franchement. Le postmoderne est décidément plein de paradoxes : premier politique de plan international dans une Gay Pride, d’un gouvernement qui vend des armes à des pays où l’homosexualité est condamnée comme crime. Mais pointer ça serait pire que chafouin : ce serait “pas cool”. On fait un selfie avec Justin ?

Postmoderne. D’un côté l’accueil de réfugiés, de l’autre le business qui en créera d’autres. D’un côté la Pride, de l’autre la signature de l’accord de libre-échange CETA avec l’Europe. Et même pas Tartuffe, Trudeau est certainement complètement sincère dans sa défense des minorités et sa volonté de donner asile aux Syriens. Comme dit plus haut, c’est précisément la marque de fabrique de la politique postmoderne : les droits des individus, et le business. Défendre les droits, c’est sympa cool et coloré, le business c’est ennuyeux et c’est terne. On comptera donc sur le département marketing pour emballer tout ça dans un joli ruban rose et le vendre aux réseaux sociaux qui adorent qu’on leur raconte des histoires. Entendons nous bien, Trudeau n’est pas le premier, non plus que le dernier, à employer à outrance un storytelling ravageur qui vise à d’abord emporter les coeurs en laissant de côté les cerveaux ; en revanche, on est en droit d’avoir un plissement un peu écœuré à la commissure des lèvres en constatant que le marketing a entièrement phagocyté le politique. Et que ce qu’on nous vend comme de la gauche est en définitive du centre-droit. C’est pas qu’on soit bégueule. C’est juste qu’au bout d’un moment c’est agaçant.

Qu’on ne me fasse pas dire ce que je n’ai pas dit : évidemment que le geste d’accueillir 25 000 réfugiés est magnifique et leur a littéralement sauvé la vie. Evidemment que l’extension des droits LGBT ne peut être qu’une bonne chose. Nul ici ne le nie. Ce qui est déplaisant, c’est de voir cette politique de courte vue basée avant tout sur ce qui se passe chez soi – et devant des caméras de préférence – en occultant soigneusement les à côtés les plus douteux du moment qu’ils se passent en catimini et surtout : loin des images. Realpolitik  d’un côté, petit coeur avec les doigts de l’autre : le politique postmoderne a de fait parfaitement compris son époque, où n’existe que ce qui est visuel et où la réalité se construit et se déconstruit avec des hashtags. Sans doute que ça a toujours existé, et Alexandre de Macédoine pour n’en citer qu’un des plus illustres savait se mettre en scène quand il s’agissait de vanter ses propres mérites. Or, nous ne sommes plus à l’époque antique, et on pourrait espérer, en vain semble t-il, que le public éduqué du 21ème siècle soit plus difficile quand aux prestations de nos acteurs politiques.

Mais vous savez ce que c’est : les gens sont des enfants, au fond, et ils adorent qu’on leur raconte des histoires.

 

JustinTreadeauHearthands-660x3301

 

 

La politique

Longtemps j’ai eu foi en la politique et il ne serait pas sincère d’ailleurs de prétendre que je n’y crois plus. Simplement, et je pense ce sentiment partagé par beaucoup dans notre camp, je ressens cette terrible fatigue. Ce goût dans la bouche qui fait plisser les lèvres. Cet au-delà de l’àquoibonisme, puisque l’àquoibonisme est, et je pense ici parler en notre nom à toutes et tous, largement dépassé depuis longtemps.

Quand j’écris ces lignes, les élections présidentielles de 2017 seront dans moins d’un an, et un an ça passe vite. Terriblement vite. Et nulle part que se tourne le regard il ne se trouve de raisons d’être optimiste. Il reste donc à assumer sinon le pessimisme du moins la lucidité : 2017 est foutu pour la gauche radicale, critique, gauche de gauche, comme vous préférez l’appeler. NPA et LO verront dans leurs scores confidentiels la preuve qu’ils ont raison de se replier dans leurs micro-coquilles, Mélenchon se présentera peut-être en tonitruant à sa manière habituelle, même si j’ai le soupçon que lui aussi sait que c’est mort et que son éventuelle candidature ne servira qu’à ramasser les restes pour préparer la suite. Quant à un mouvement « spontané » de « citoyens », excusez moi mais on essaie de parler politique, ici.

Je ne supporte plus ce terme de « citoyens ». Je ne l’ai d’ailleurs jamais aimé, avec sa façon de niveler chaque habitant de la Cité dans une égalité complètement imaginaire : comme si il y avait quoi que ce soit de commun entre la femme de ménage d’Emmanuel Macron et Emmanuel Macron lui-même. Tous deux « citoyens », tous deux à un million d’années lumières dans leurs réalités sociales. « Citoyens » aussi comme un appel à des mânes glorieuses et lointaines, comme si allait resurgir l’esprit de la Convention dans la France au 31 millions d’inscrits sur Facebook. Cet acharnement à regarder dans le rétroviseur en dit d’ailleurs fort long : quand on ne sait pas inventer l’avenir on se raccroche de plus en plus fort au passé. Et ce n’est pas que l’affaire de notre camp : c’est toute la société qui se fige, sidérée et paralysée en attendant ce on ne sait quoi qui sera forcément négatif. Même ceux, surtout ceux d’ailleurs, qui se prétendent les plus « modernes » ont le regard rivé sur la passé ; ainsi Manuel Valls tenant absolument à faire passer son inique Loi Travail, espérant rester dans l’Histoire comme aussi ferme que Blair, Schroeder…ou Thatcher l’ont été. Il ne sera que celui qui aura pavé la route du Front National mais il est trop orgueilleux et trop borné pour le voir. Il faut croire que l’époque a les politiciens qu’elle mérite, de ce point de vue, les nôtres sont pleinement au diapason.

Mais nous mêmes, en toute honnêteté, pouvons nous nous exclure de tout ça ? Sans flagellation inutile, mais avec la froideur du constat : tous les rendez-vous ont été ratés, et nous marquons le coup, dansant d’un pied sur l’autre sans trop savoir quoi faire, vers qui se tourner, et surtout très occupés à nous engueuler nous mêmes.

Nous vivons entre nous et ne vivons plus qu’entre nous. Le plus flagrant symptôme est cette indignation automatique qui sert désormais de cri de ralliement pour tout et n’importe quoi. On s’indigne. D’abord parce que, certes, il y a matière à et ô combien. Mais aussi – et je soupçonne : surtout – pour se rassurer. Pour se dire dans l’entre soi politisé à quel point on est très très indignés. Oh la la. Et les grands appels vibrant à la « démocratie », également. Ça c’est la spécialité d’Edwy Plenel, on peut même dire qu’à force de l’utiliser il a fait une OPA sur le concept. Je ne suis plus abonné à Médiapart. Je ne supporte plus ce ton de Chevaliers Blancs qui vont t’expliquer à longueur de temps à quel point eux sont purs et parfaits. Ce démocratisme niaiseux me donne une vague nausée et je suis très soucieux de mon bien-être. D’ailleurs je ne fréquente plus de militants. Je préfère encore côtoyer des lambdas dépolitisés que le milieu militant qui tourne en boucle. En boucles au pluriel, d’ailleurs, chaque milieu dans sa propre boucle et uniquement obsédé par elle.

C’est une régression, puisqu’à un moment il faut appeler les choses par leur nom. Régression, ce retour de l’obsession du « local », du « petit », comme si quoique ce soi allait changer en cultivant des poireaux bios. Régression, de clamer qu’on ira plus jamais voter, tous pourris, blablabla, les mêmes qui verseront des larmes quand Marine Le Pen sera au deuxième tour en se tordant les mains sur l’air de « mais qu’est-ce qui s’est passé ??? ». Il se sera passé que les réactionnaires sont cons, et ne se posent pas de questions : ils votent. Régression, ces nouvelles politiques « identitaires », importation directe des campus américains comme si la France de 2016 était l’Amérique de Berkeley.  Sublimer ses névroses en les dépassant dans la politique est une chose, baser des politiques sur des névroses d’identités en est une toute autre, et voir une certaine gauche paumée se ruer là dedans est le signes que beaucoup ont perdu plus que des repères. Quand on en vient, comme certains, à estimer que Charlie Hebdo l’ont quand même « un peu mérité », ça porte un nom. Trahison.

Et clairement, en toute simplicité, notre plus gros problème est qui nous manquons de politique. En en faisant et en ne pensant qu’à ça. Et pourtant nous en manquons, terriblement. C’est ce manque qui nous ronge. Puisque si on prend la définition de « politique », au sens de ce qui est relatif à la vie de la Cité et comment on l’envisage, c’est à dire en reconnaissant et acceptant les luttes de pouvoirs qui y sont inhérentes, on reconnaîtra qu’on en est fort loin. Fort loin de ce qui fait « masse », de ce qui relie au sens large. On me pardonnera – ou on ne me pardonnera pas, ce qui très franchement m’indiffère – cette comparaison, mais la racine de « religion » est le latin « religare » : relier. Pas « croire » : relier. Ce qui relie les uns avec les autres. Ce qui fait sens pour l’ensemble.

Nous sommes très croyants, de ce point de vue. Mais de bien piètres pratiquants.